XI. — La pression populaire
La Manifestation du 17 Mars.
Instruit par la leçon des choses déduites des révolutions précédentes — 1789-95 et 1830 — le peuple de 1848 reste sur le qui vive, presse et aiguillonne ses représentants, leur dicte ses volontés. De ce besoin de contrôle permanent, qui doit etre la règle de tout mouvement vraiment populaire, est sortie la manifestation du 17 mars.
Paris fut jusqu'au matin en proie à un grand trouble. L'impres-
sion produite par ce que l’on savait et par ce que l’on soupçonnait des événements de la journée pesait sur tous les esprits. Ce long cortège de prolétaires qui, de l’Arc-de-Triomphe à ! Hôtel de Ville
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et ‘de l'Hôtel de Ville à la Bastille, avait partout sur son passage notifié, imposé en quelque sorte à la bourgeoisie, avec une effrayante solennité, et sa volonté « muette et mystérieuse », jetait les imaginations dans une perplexité extraordinaire. Personne ne comprenait clairement le sens indéterminé de cette manifestation; chacun linterprétait à sa manière. La majeure partie des ouvriers qui s'étaient joints spontanément à la manifestation, dans un esprit naïf et sincère de fraternité républicaine, demeuraient persuadés qu'ils avaient donné au gouvernement un témoignage de respect et qu'ils l'avaient protégé contre un complot des carlistes. Plusieurs entre les chefs populaires, MM. Cabet, Raspail, Barbès, qui accusaient ce . qu'ils appelaient le parti du National de conspirer au sein du gouvernement, d'accord avec M. Thiers, le retour de la duchesse d’'Orléans et de son fils, avaient eu principalement en vue de raffermir la minorité du conseil et d’enlever M. de Lamartine, en Iui montrant le peuple si fort et si sage, aux influences d’un entourage suspect. Les cinq ou six cents partisans de Blanqui, dont l’espoir était
déjoué, n’osaient pas le laisser voir et feignaient de partager la joie
populaire. Louis Blanc, qui avait eu l'initiative et la conduite principale de la manifestation, avait senti cependant qu'il n’en tenait pas tous les fils; il se demandait à part lui ce que signifiait cette intervention occulte de quelques meneurs; il s’étonnait aussi que Ledru- Roïlin eût une part égale, sinon supérieure à la sienne, dans l’acclamation populaire.
On le voit, autant il y avait eu d’ordre, de régularité, de discipline extérieure dans cette grande procession populaire, autant il y avait de confusion dans l’esprit de ceux qui l'avaient préparée. Mais les jours qui suivirent en marquèrent le sens et jetèrent dans da bourgeoisie une grande appréhension. Elle vit, dès le soir du 17 mars, M. de Lamartine, en qui elle avait mis tout son espoir, devenir soucieux. Elle reconnut dans les décrets, idans les proclamations qui suivirent coup sur coup, la prépondérance de Ledru-Rollin et l’influence de Louis Blanc. Kile comprit que Paris était décidément acquis à la révolution, et elle tourna son principal effort vers les départements où les royalistes et les conservateurs, un moment dispersés, étourdis par un choc inattendu, commençaient à reprendre haleine, à se rapprocher, à se concerter pour ressaisir, dans la lutte électorale, les avantages politiques que donnent en tout temps l’hérédité ou l'illustration du nom, l’éducation supérieure et la fortune acquise. (Daniel STERN.)
Ce que l'historien bourgeois de la Révolution, malgré sa sagacité, ne voit pas assez clairement, c'est le désir du peuple È IV TI
ouvrier de Paris, -après les illusions de 1789 et de 1830, ‘de rester maître de la Révolution, de ne pas la laisser escamoter par les chefs bourgeois. C’est le trait le plus remarquable de la Révolution de 1848. Le peuple ouvrier de Paris la considère comme sa révolution, cherche à la contrôler et à la
diriger.
XII — La Révolution sous le contrôle populaire.
L'influence du 17 mars était, dit Louis Blanc, depuis, restée comme vivante dans le Conseil. Il y avait bien toujours sept votants d'un côté, quatre de l'autre; mais derrière les quatre, le souvenir du 17 mars faisait apparaître un cinquième votant. le Peuple. Esprit généreusement agité, intelligence mobile comme le progrès, âme susceptible d'enthousiasme, M. Crémieux en avait pris son parti résolument; mais, de tous les membres de la majorité, c'était le seul qui penchât à se livrer tout entier à la Révolution. M. Arago, que la science avait trop distrait de la politique, s’arrêtait étonné devant l'imprévu. M. Dupont (de l'Eure), un de ces hommes qu’on respecte et qu'on aime, alliés ou adversaires, avait contre la Révolution et contre son propre cœur sa vieillesse manifestement effrayée. MM. Garnier-Pagès et Marrast cachaient leur inquiétude, celui-ci sous une habile affectation de légèreté, celui-là sous les dehors d'une activité prompte à se répandre en paroles; et, quant à M. Marie, on devinait aisément ses appréhensions à sa bouche contractée, à son front soucieux, à ses regards qu'altérait le soupçon.
Pour ce qui est de M. de Lamartine, il avait plus particulièrement à reprocher au 17 mars d’avoir été l'œuvre des délégués du Luxembourg et d’avoir fait passer en revue par le Gouvernement la grande, pacifique et puissante armée des corporations ouvrières. Car, lui qui était si prodigue envers tous de ses avances et de ses caresses, lui qui recherchait avec tant d’empressement l'approbation des clubs pour en fortihier sa popuiarité de salon, lui qui entretenait des rapports suivis avec Sobrier, lui qui se hasardait jusqu'à Blanqui, il s'était toujours montré aveuglément, opiniâtrément hostile au Luxembourg. Est-il vrai que le socialisme, officiellement discuté, lui ait déplu comme divisant l'attention pubiique : Fst-il vrai que, s'étant réservé la partie théâtrale de la Révolution, il se soit inquiété de ce qui en était le côté sérieux ? Est-il vrai que ses familiers l’aient poussé à combattre une popularité qui importunait la sienne ? Pour moi, j'ai
toujours pensé que la haine dont M. de Lamartine m’honora était parfaitement désintéressée, loyale et sincère. Etranger à la science de l’économie politique, il prit de très bonne foi en aversion des doctrines qu’il n'avait pas étudiées et que la nature de son esprit était, d’ailleurs, peu propre à approfondir. Entouré d’égoïstes qui abhorraient les idées sociales, pour les avoir trop comprises, il ne les jugea dangereuses, lui, que faute de Îles comprendre. A l’en plaindre, il y a plus de justice qu'à l’en blâmer.
XIII — Ce qu'a fait le gouvernement provisoire de 1848.
Le Gouvernement provisoire ne creusa pas un sillon aussi large, aussi profond que celui qu'il eùt été, selon moi, en son pouvoir de creuser. Mais le droit d'oublier ce qu'il fit de noble et grand est-il compris dans le droit de lui reprocher ce qu’il n'eut pas l’intrépide sagesse de faire? À quelle époque et dans quel pays trouvera-t-on un pouvoir qui en deux mois — en deux mois ! — ait rendu autant de décrets favorables à la liberté et empreints du respect de la dignité humaine ? En deux mois, abolir la peine de mort, établir le suffrage universel, proclamer le droit au travail, donner une tribune au prolétariat, décréter l'émancipation des esclaves, supprimer les peines corporelles dans le Code maritime, préparer un plan d’éducation universelle et gratuite, étendre l'institution du jury, supprimer les serments politiques, couper court à l’emprisonnement pour dettes, poser le principe de la suspension et de la révocation des magistrats, faciliter la naturalisation des étrangers, organiser la représentation de la classe ouvrière, inaugurer le grand mouvement de l'association et dénoncer officiellement dans le salariat la dernière forme de l’esclavage, n’était-ce donc rien ?
… Une injustice bien étrange et cependant bien commune est celle qui consiste à mettre à la charge du Gouvernement provisoire les fautes qui furent commises après qu'il eut cessé d’être et les désastres politiques que ces fautes enfantèrent.. — (Louis Branc. Histoire de la Révolution de 1848. T. I, Préface pages V-VI.)