VII. — Les journées de Juin
Le 21 juin, le ministre des Travaux publics signait un arrêté invitant tous les ouvriers de dix-huit à vingt-cinq ans à s’enrôler immédiatement dans l’armée ou à se tenir prêts à partir pour aller faire dans les départements des travaux de terrassement : c'était la révolution. |
L'insurgé de Juin, ne l’oublions pas, c'est le combattant de Février, le prolétaire triomphant, à qui un Gouvernement proclamé par lui-même assure solennellement, à la face du pays qui ne proteste pas, le fruit modeste de sa conquête: le travail pour récompense de sa misère, le travail comme prix du combat.
Ft ce prolétaire, à qui l’on confie en tremblant les embarras de la République, ajourne l'exécution de la promesse; 1l se montre désintéressé, patient : il donne du temps à l'Etat qui s'est reconnu son débiteur; il offre trois mois de misère à la patrie. :
Trois mois sont écoulés.
Le prolétaire confiant vient réclamer son droit au travail; mais qu'entend-1il alors? que rencontre-t-11? quelle réponse et quel accueil ? Les mêmes hommes qui ont débattu avec lui, d'égal à égal, les conditions d'un pacte qu'ils ont ratifié, lui enjoignent, par un commandement subit et inexpliqué, de quitter sa famille, sa demeure, la ville où il est né, le séjour qui a vu ses triomphes, pour s’enrôler dans une armée qui n'ira pas, 1l le sait bien, au secours des peuples dont il souhaîte la délivrance; et, s’il refuse de devenir soldat, ces hommes, portés par lui au pouvoir suprême, le condamnent à gagner loin de leurs yeux, par des travaux insalubres qui ne sont pas de son choix, auxquels il n'est pas propre, un salaire dérisoire qui ne saurait suffire à la plus humble existence.
La simple exposition de ces faits inouis, le seul rapprochement de ces deux dates : 26 février-22 juin, me dispensent de réflexions plus longues. Le lecteur ne doit point perdre de vue ces dates, s’il veut apprécier avec équité les tragiques, les néfastes jours de Juin, s’il veut comprendre cette insurrection formidable, où le peuple de Paris, qu'on venait de voir si généreux, si plein de douceur et de sagesse, se jeta d’une aveugle furie dans une mêlée barbare, noya dans son sang, dans le sang de ses fils et de ses frères, la liberté qu'il avait voulu fonder sur la raison, et porta à la République, pour laquelle il croyait une seconde fois donner sa vie, une atteinte mortelle.
& À demain, ici, à six heures ! » avait dit Pujol, l’orateur
. populaire, en quittant, le jeudi 22 juin, à dix heures du soir, ses hommes fanatisés.
Le vendredi 23, à six heures du matin, sept à huit mille ouvriers, rassemblés sur la place du Panthéon, attendaient impatiemment sa venue. Du haut du péristyle, il regarda pendant quelque temps cette masse agitée, fit signe qu'il allait parler ; tout bruit cessa: « Citoyens, dit Pujol, vous avez été fidèles à ma voix, je vous en remercie. Vous êtes aujourd'hui les hommes d’hier. En avant ! » Et la masse se range avec ordre à sa suite... Elle marche, bannières déployées, jusqu'à la Bastille; elle entoure la colonne de Juillet. Pujol monte
sur le piédestal : « Têtes nues ! » s’écrie-t-il. Toutes les têtes.
se découvrent. « Citoyens, reprend Pujol, vous êtes sur la tombe des premiers martyrs de la liberté. À genoux ! » Tous ploient le genou. Alors, au-dessus de ce vaste champ de têtes inclinées, au-dessus de cette multitude, frémissante tout à l'heure, mais soudain recueillie dans un silence religieux, on entend la voix grave de l’homme qui, en ce moment, commande à toutes les émotions et dispose de toutes les voiontes : « Héros de la Bastille, dit Pujol, en levant les yeux vers le ciel, les héros des barricades viennent se prosterner au pied du monument érigé à votre immortalité. Comme vous, ils ont
fait une révolution au prix de leur sang, mais jusqu'à ce jour leur sang a été stérile. La révolution est à recommencer. Amis, continue-t-il, en ramenant son regard sur la foule agenoüillée, notre cause est celle de‘nos pères. Ils portaient écrits sur leurs bannières ces mots: « La liberté ou la mort! — Amis ! la liberté ou la mort ! » Et la foule, en se relevant sur un signe de sa main, répète à l'unisson: « La liberté ou la mort ! »
On voit alors une jeune fille, une marchande de fleurs, qui se détache de la foule et s'avance vers Pujol. Elle lui présente un bouquet; il l’attache à la hampe d'un drapeau. Puis le
dictateur en blouse fait un geste de commandement ; la masse
s’ébranle et se remet en marche avec solennité.
VIII, — La bataille des rues.
Le peuple de Paris a le culte des morts. Ce peuple, incrédule et railleur à l'excès, est possédé d’un instinct de person-
nalité si fort, qu'il lui tient lieu de toute autre croyance. II
voit et il veut la personnalité partout; il la restitue jusque dans la tombe. Ingénieux à en multiplier les emblèmes sut les restes muets de ceux qu'il a aimés, 1l semble vouloir ainsi les protéger contre la plus lointaine idée de destruction. C'était . le bien connaitre assurément que de le mener au tombeau de
ses martyrs, à la première heure d'un jour où l’on voulait de .
lui des actes surhumains de courage; c'était consacrer à ses propres yeux l'insurrection. par le seul acte religieux qui ne le trouva jamais indifférent, frivole ou profane.
La masse populaire est arrivée par le boulevard à la hauteur de la rue Saint-Denis. Là, on s'arrête; un moment de silence se fait; puis, tout à coup: « Aux armes ! aux barricades ! » crient les chefs. Aussitôt ils se mettent à l'œuvre. Ils tracent, en enlevant rapidement quelques pavés, les principales lignes de retranchement ; ils ne semblent pas inquiets,
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ils ne craignent pas apparemment qu'on vienne les surprendre, car ils procèdent avec ordre et méthode. Ce sont, pour la plupart, d'anciens soldats, aujourd'hui brigadiers des ateliers nationaux. On les reconnait au galon doré de leur casquette, à leur brassard tricolore. Tous portent la blouse des ouvriers; un mouchoir lié autour des reins leur sert à la fois de ceinture et de cartouchière. :
A dix heures et demie, une première barricade est construite sur le boulevard Bonne-Nouvelle, une autre à vingtcinq pas plus loin, une troisième en face de la rue Mazagran. On y plante les drapeaux tricolores des ateliers nationaux, dont plusieurs portent cette inscription: Du pain ou la mori ! Le poste du boulevard Bonne-Nouvelle, qui compte à peine une vingtaine de gardes nationaux, n'a reçu aucun ordre et ne peut songer à s'opposer à quelques milliers d'hommes, que la population paraît favoriser, au moins de ses vœux. De tous côtés on leur apporte des armes. Dans le même temps, sur un ordre simultané, mystérieux, des barricades s'élèvent au faubourg Saint-Martin, au faubourg du Temple, au faubourg Saint-Antoine, sur la place de la Bastille et dans tout le faubourg Poissonnière. Sur la rive gauche de la Seine, la place du Panthéon, le faubourg Saint-Jacques, la Cité, sont occupés par les ouvriers. À onze heures, la moitié de Paris semble déjà leur appartenir, quand pour la première fois on entend battre le rappel; on n'a vu jusqu'alors, sur aucun point, paraître aucune troupe.
La probabilité d'une insurrection prochaine est cependant,
depuis près d’un mois, le sujet de tous les entretiens. A différentes reprises, la Commission exécutive en a délibéré avec le ministre de la Guerre. Elle a discuté avec lui, non seulement le chiffre des troupes nécessaires, mais encore le mode le meilleur de les disposer et de les faire agir.