‹ La révolution socialeChapitre 72 sur 172 · X. — Sur les barricades · texte numérisé non relu

X. — Sur les barricades

Les gardes nationaux font signe de ne pas tirer et continuent d'avancer jusqu'à quarante pas environ, mais, soit qu'on n'ait pas compris leur signe, soit qu'on n’en tienne pas compte, une fusillade, partie de la terrasse d’une maison qui forme l'angle du boulevard Bonne-Nouvelle et du faubourg Saint-Denis, les prend en écharpe; une dizaine d’entre eux tombent morts ou blessés. Au bruit des coups de feu, plusieurs gardes nationaux accourent isolément ; bientôt on voit arriver un bataillon de la 2° légion, commandé par le lieutenant-colonel Bouillon, et une compagnie de la 3° légion, sous les ordres du commandant Leclerc. Le représentant Coraly est avec eux.

Accueillis par un feu terrible, ils avancent résolument sur la barricade; une seconde décharge les force à reculer. Les insurgés qui descendent de la barricade, d’autres qui sortent en foule des maisons, les enveloppent. Une lutte s'engage ; on se bat corps à corps; douze gardes nationaux sont tués; une quarantaine d’autres, parmi lesquels MM. Thayer et de Sussy, sont blessés grièvement. Rien n’ébranle cependant les courages. Les gardes nationaux reviennent à la charge avec vigueur. Le chef des insurgés qui, debout sur une voiture renversée, un drapeau à la main, commande le feu, est atteint mortellement.

On croit le combat terminé ; mais au moment où le drapeau

ca 170 Ta

échappe au chef, une jeune fille, qu'on n'avait pas aperçue jusque-là, le saisit; elle l'élève au-dessus de sa tête, elle l’agite d’un air inspiré. Les cheveux épars, les bras nus, vêtue d’une robe éclatante, elle semble défier la mort. À cette vue, les gardes nationaux hésitent à faire feu; ils crient à la jeune fille de se retirer ; elle reste intrépide, elle provoque les assaillantsedu geste et de la voix; un coup de fei part; on la voit chanceler et s’affaisser sur elle-même. Mais une autre femme s’élance soudain à ses côtés ; d’une main elle soutient le corps sanglant de sa compagne, de l’autre elle lance des pierres aux assaillants. Une nouvelle décharge retentit; la voici qui tombe à son tour sur le cadavre qu’elle tenait embrassé. À ce moment terrible, au plus fort de la fusillade, un chirurgien de la garde nationale quitte les rangs pour venir porter secours à ces femmes. Les voyant sans vie, il retourne, toujours au milieu du feu croisé des balles, vers les blessés de la garde nationale. La barricade est prise d'assaut ; les in- surgés fuient vers le faubourg Saint-Denis. Le feu n’a pas duré moins d'une demi-heure.

Presque au même moment, parait sur le boulevard, venant du côté de la Madeleine, la tête de la colonne que commande le général Lamoricière. Il est environ deux heures et demie. Le général Lamoricière vient établir son quartier-général au Château-d'eau. II commande en chef à quatre colonnes qui doivent opérer simultanément dans le faubourg Poissonnière, dans les faubourgs Saint-Martin, Saint-Denis et du Temple. Sa position est critique ; on n’a pu lui donner que quatre à cinq mille hommes, avec lesquels il lui faut occuper la vaste surface qui s'étend, dans une direction, depuis l'extrémité du faubourg du Temple jusqu’à l’église de la Madeleine; dans

l’autre direction, depuis le haut de la rue de Clichy jusqu’au palais du Louvre.

Son premier soin est d'envoyer reconnaître les positions de l'ennemi. Les rapports sont mauvais. La lutte est engagée partout, et reste au moins indécise entre les insurgés qui

= 180 — M ne

paraissent très résolus et la troupe qui montre peu d’ardeur. A la petite Villette, les insurgés se sont emparés de vingt-cinq caisses de mousquetons. Le général Clément Thomas, accompagné de MM. J. Favre et Landrin, qui a parcouru au pas de charge la rue Saint-Antoine, et s’est avancé jusqu'à-la rue Culture-Sainte-Catherine, près l’église Saint-Paul, à la tête d'un détachement de la première légion, du 21° de ligne et d'un escadron de dragons, a recu deux balles dans la cuisse à l'attaque de la barricade qu’il enleva au bout d'une demi-heure seulement, après quatre assauts où il laissa plus de cinquante : hommes tués ou blessés.

Le représentant Dornès, à la tète d’un détachement de gardes mobiles, a voulu essayer de parlementer à une barricade du faubourg Saint-Martin; il est atteint dangereusement. Sur la place des Vosges, deux cents gardes nationaux, tenus en échec par les insurgés, tirent par mégarde sur la garde mobile qui arrive à leur secours; huit hommes morts et quinze blessés sont victimes de cette méprise. Dans le faubourg Poissonnière, les insurgés occupent les barrières Rochechouart, Poissonnière, de la Villette ; ils s'appuient sur Montmartre et la Chapelle-Saint-Denis, où la population entière et la garde nationale font cause commune avec eux. |

IT serait impossible au général Lamoricière, qui n'a en ce moment sous ses ordres que deux pièces de canon, deux escadrons de lanciers, deux bataillons des gardes mobiles, deux bataillons de la 2° légion et quelques détachements du 11° léger, de prendre l'offensive. Inquiété sur ses derrières, obligé. d'attaquer à la fois les barricades du faubourg Saint-Denis et du faubourg Saint-Martin, celles du Temple qui avancent et menacent son aile droite, 1l ne peut songer qu'à barrer aux insurgés le chemin de l'Hôtel de Ville, en gardant le bas des faubourgs, principalement l'extrémité des rues qui ouvrent sur le boulevard. Mais cela seul est d'une difficulté excessive. Le général Lamoricière accomplit là des prodiges d’habileté. Forcé d'agir avec une poignée d'hommes sur une immense

$ ee de rues et de carrefours qu'il ne ae pas, où l'in- surrection occupe les positions les plus favorables, il parvient, pendant tout un jour, par la rapidité et l'audace de ses ma-

nœuvres, à tromper l'ennemi sur l'état des forces dont ïl dispose, et à étourdir ses propres troupes auxquelles 1l ne laisse pas le loisir de se compter.

On le voit partout sur les points menacés. Tantôt il fran-

- chit, sur le pavé glissant, où son cheval tient à peine, toute la

longueur d’une rue; tantôt, au contraire, il ralentit le pas

et s’avance nonchalamment, son cigare à la bouche, sous Île

feu croisé des balles, vers la barricade où tous les fusils l’ajustent, en gourmandant gaiement ses soldats, comme

: il pourrait le faire en un jour de parade. Ft cette valeur brillante, cette intrépidité de tous les instants, qui étonne Îles plus intrépides, elle est d'autant plus admirable que Lamo-

ricière, qui ranime et relève autour de lui tous les courages, loin de s’abuser sur les chances d’une lutte trop inégale, s’en

. exagère encore le péril. Il laisse échapper une exclamation de

surprise en apprenant avec quelle bravoure la garde natio-

nale a enlevé sans le secours de la troupe les premières bar- ricades. IT la considérait à peu près comme nulle dans son plan d'opérations, ou plutôt il craignait qu’elle ne se jetàf,

- comme au 24 février, entre le peuple et l’armée. Plus que - personne, 1l se défiait de la garde mobile; il soupçonnait par-

Pa je

tout la trahison, 1l appréhendait à toute minute de voir la dé-

. moralisation gagner les soldats. Enfin, il jugeait sa position tellement difficile qu'il envoyait dire au général Cavaignac que, à moins de prompts renforts, il ne répondait pas de tenir jusqu'au soir contre une insurrection dont la confiance 3 semblait croître de minute en minute, et décelait à coup sûr

des TESSOoUrCces cachées.

CCE, A

DR en AE LES

Et ABUS, - ’ ALL

Rene VE

—” - y F Pur = ans TU Re PATAO Rp RP LUE ae at x

" RE EUET

Page 1