VI. — Le général Lecomte
Le général Vinoy abandonne son collègue.
Cependant les troupes sous les ordres directs du général de division Susbielle restent intactes. Elles occupent toujours le boulevard extérieur, depuis la place Pigalle jusqu’à la place Clichy et au delà.
En outre, le général peut rappeler immédiatement la bri- |
gade Paturel, dont nous nous occuperons tout à l’heure.
Par un rapide mouvement offensif, 1l pouvait s’avancer jusqu’au boulevard Ornano, pénétrer chaussée Clignancourt et délivrer son brigadier.
À cette heure critique, le général en chef Vinoy était sur les lieux. Sa responsabilité n’est pas douteuse. Le sacrifice du malheureux Lecomte était accepté comme fatal ou nécessaire.
Les troupes de Susbielle ne nr point. Ce furent les
gardes nationaux qui vinrent à leur rencontre, enhardis et en-
traînés par les soldats débandés du 88 de ligne.
La place Pigalle était alors occupée par des gardes républicains à pied et par un escadron de chasseurs. La garde nationale et la foule avançant, de général Susbieïle donna l’ordre de charger. k
Un officier, plutôt bienveillant, eut cette idée de recourir, pour refouler là foule, au moyen qu'emploient dans nos fêtes publiques les gardes municipaux chargés du service d’ordre. Les. cavaliers, évitant ainsi la charge meurtrière, se tournèrent et donnèrent dans la
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foule de leur monture, Heure mal choisie! Ils furent accueillis par
des huées. L'insurrection avait déjà comme une hâblerie de la victoire. Cette bonne action d’un chef fut regardée comme une lâcheté! Dès lors les choses tournèrent rapidement au tragique. Furieux, un
officier vient se placer au front des chasseurs et commande de
charger, sabre au clair.
Les hommes hésitent, dégainent cependant, et trois fois remettent le sabre au fourreau.
C’est alors que le capitaine Saint-James vient prendre la tête de l'escadron et l’entraîne du moins vaillamment.
Fuite des femmes, des gamins et des badauds dans toutes Îles rues avoisinantes. l
Les chasseurs essuient le feu des gardes nationaux et des lignards: le capitaine Saint-James tombe, mortellement atteint.
En même temps un capitaine d'artillerie est tué à l’angle de la rue Houdon. Les chasseurs viennent se replier derrière les gardes républicains à pied, qui vont protéger la retraite de leur général.
Abrités derrière Îles baraquements du boulevard extérieur, ils font feu sur la foule et arrêtent l'envahissement.
Une escouade s’élance, baïonnette en avant, pénètre dans le passage Piémontésie où une lutte corps à corps s'engage. Pliant sous le nombre, ils rejoignent, -baïonnettes ensanglantées. Il était temps: général, chasseurs et le reste se retiraient en hâte vers la place Clichv.
Dans cette journée du 18 mars, la place Pigalle fut le seul point où 1l y eut véritablement combat. Encore ce combat ne dura-t-il que quelque vingt minutes.
C’est à ce moment que, renonçant à toute action, le général Vinoy donna l’ordre de ramener: sur la rive gauche toutes les troupes engagées et de les concentrer au Champ de Mars.
Ainsi, sans combat, on abandonnaïit le général Lecomte et ses officiers prisonniers au Château-Rouge, à quelque cinq cents mètres.
Dans la guerre ordinaire, pareil abandon serait sans explication, sans excuse.
Seule, la guerre civile offre de ces défaillances. L'héroïsme et la
lâcheté s'y coudoient dans tous les camps. Saint-James meurt en
soldat. Vinoy fuit en général de coup d'Etat déconcerté! (Gaston
DA Cosra. La Commune vécue.)
DO
VII, — Le manque d'organisation de la résistance révolutionnaire,
Tant est grande parfois la puissance des mots que si le 18 Mars, le Comité central avait été le pouvoir dictatorial qu'on s'imaginait, dit Da Costa, les choses eussent tourné tout autrement : le gouvernement pris au ministère des affaires étrangères, il est fort probable que l’armée, de plus en plus désorientée, fût restée éparpillée dans Paris, soumise au contact de la foule et progressivement entraînée — sauf peut-être quelques régiments — à fraterniser, comme le 88° de marche, avec la garde nationale fédérée.
Au vrai, sur presque tous les points de Paris, le soulèvement de la population fut la résultante spontanée des actes mêmes du gouvernement, ef le Comité central n'y fut tout d’abord pour rien. | ;
Durant toute la matinée, les quartiers s'étaient agités sous la seule impulsion, tantôt des Comités de vigilance, tantôt de chefs de bataillon résolus, tantôt de membres du Comité central agissant sans entente préalable, sans ordre et de leur propre initiative.
Mais ce furent surtout les Comités de vigilance qui prirent un peu partout, comme nous l'avons vu à Montmartre, la résolution de résister. On comprend dès lors pourquoi leur action, exclusivement locale, ne produisit pas plus tard la cohésion : ni les mouvements d'ensemble qui eussent mis le gouvernement thiériste dans le plus grand des périls et très probablement transformé en victoire définitive les succès de la mati née. 2
Toutefois, si le rappel battu par les ordres du gouvernement dans les quartiers du centre ne donnait aucun résultat sérieux, il n’en était pas de même de la générale battue pour le ras-
DUT test semblement des nombreux bataillons fédérés dans les quartiers de la périphérie.
A toutes ces forces, il ne manqua ce jour-là et dès le début, qu'un chef militaire, capable de les mener à une victoire facile et définitive. (Gaston Da Costa. La Commune vécue, tome I, p. 108-100.) |