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Engelhardt, La Turquie et le Tanzimat. p

LA RKFORME 63

statut particuliei* de chaque province. Le tolérant et versatile Abd-ul-Medjid n'a pas eu l'énergie de son père Mahmoud, et ses prodigalités ont commencé de livrer l'empire à la finance internationale : le trousseau de Tune de ses filles a coûté 180 millions de piastres, 40 millions de francs.

La finance devient la véritable maîtresse sous son frère et successeur Abd-ul-Aziz. Ombrageux despote, Abd-ul-Aziz (1861-1876) n'a même pas les qualités négatives de son frère, et la Russie panslaviste, mettant à profit l'abaissement de l'Autriche (1866) active sa propagande de schisme bulgare, accélère les effets des causes dissolvantes, tandis que les difficultés financières exigent de nouveaux impôts et, diminuant ou supprimant la solde des fonctionnaires, augmentent d'autant les mangeries. Hatt impérial du 21 février 1863 :

Les ufTaires financières de l'empire ne marchant pas dans une bonne voie, il existe un déficit immense. J'ai ordonné de supprimer les 5 000 bourses mensuelles, qui formaient la réserve de la liste civile, et de réduire les sommes allouées aux sultanes... J'ordonne que les cadres des fonctionnaires soient revus et que les employas inutiles soient renvoyés, suivant l'équité. Les appointements exagérés des fonctionnaires qui ne sont pas dans le besoin doivent être réduits.

J'ordonne aussi que l'on s'applique à donner aux revenus de l'État l'augmentation dont ils sont susceptibles. Il est du devoir de chaque vali, caïmakam, moudir et autres employés des provinces d'effectuer en temps opportun les recouvrements des revenus publics. Mais il se trouve parmi ces fonctionnaires une fouie d'hommes sans capacité... Je désire toutefois que, dans ces recouvrements, on ne commette point de vexation et que, par la création de

taxes mal fondées, le peuple ne soit point réduit aux privations et à la misère.

En 1864, une première Loi des Vilayets réforme l'administration provinciale. On calque l'organisation française des départements, sandjaks, arrondissements, cazas, et communes, nahiés, avec préfets, moutessarifs, sous-préfets, caïmakams, maires, mouktars, et conseils administratifs dont quelques membres sont élus tant parmi les musulmans que parmi les chrétiens : des valis, gouverneurs-g-énéraux de provinces, vilayets, sont maintenus entre les préfets et la Porte. Une organisation judiciaire, à la française pareillement, installe des tribunaux échelonnés, de la cour du vilayet au tribunal de caza : pour cette justice aussi, des membres élus siégeront, chrétiens et musulmans en nombre égal. L'impartial Engelhardt, ayant suivi de près l'application de cette loi, écrit :

Suivant la lettre de la loi, les populations participent à la gestion de leurs intérêts, en concourant à l'institution | des fonctionnaires préposés aux deux services de l'admi- i nistration locale. Le principe démocratique de l'élection j est dûment reconnu. Mais le nouveau système est encore j bien loin d'assurer aux chrétiens l'égalité et le libre exercice de leurs droits. Le vote du raïa ne lui offre point f encore un moyen d'initiative légale et d'émancipation civile ■ et politique. Les comités électoraux, qui dressent la liste f des éligibles, sont composés en majorité de musulmans I (art. 67, 74, 77) ; le triage définitif des candidats appartient j à l'autorité musulmane. Dans ces conditions, le suffrage, qui donne de suffisantes garanties aux contribuables mahométans, peut être un leurre pour les électeurs chrétiens, obligés de restreindre leurs votes aux candidats agréés par une majorité musulmane...

1^ prépondérance invariablement assurée à la classe iiiahométane est devenue exorbitante dans les circonscripions où la population chrétienne est le plus considérable et où cette population, en raison de son importance, s'administrait précédemment elle-même. C'est ainsi que le conseil siégeant à Andrinople comprend onze membres musulmans pour une agglomération de 4 000 musulmans, tandis que les autres habitants au nombre de 60 000 n'ont que trois conseillers de leur religion. Une répartition analogue se remarque dans le sandjak de Janina, en Bosnie et dans les lies de l'Archipel.

L'égalité relative n'est point non plus observée dans les cours civiles et criminelles. Ces coure, sauf celles de commerce, doivent être partout présidées par des ulémas... V.n réalité, peut-on compter sur lindépendance de magistrats qui ne sont pas et ne peuvent être inamovibles et dont les fonctions sont d'ailleurs accessibles à quicopque, ayant cinq cents piastres et jouissant d'un certain crédit, sait lire et écrire?

... Je ne m'arrêterai pas aux paragraphes du statut qui attribuent au vali un pouvoir presque discrétionnaire dans les différents services placés sous ses ordres directs *.

Autre appréciation d'un témoin :

Veut-on se faire une idée vraie de ce qu'est la libre élection en Turquie"? Notons, d'abord, que c'est l'élection censitaire, et non pas le suffrage universel. Pour être électeur dans la commune, il faut payer 50 piastres de contributions directes par an; pour être maire ou conseiller municipal, un cens double; pour être éli^ble aux conseils, 150 piastres de contributions directes, et 5C0 piastres pour devenir éligible au conseil général du vilayet.

Quant au procédé employé pour l'élection elle-même, le gouverneur- général, le mufti, le cadi, le receveur des finances et le secrétaire général de la province, tous cinq

i. La Turquie et le Tanzimat, t. I, pp. 195, 196 et 167.

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musulmans et fonctionnaires du gouvernement, assistés des chefs religieux des communautés non-musulmanes, se réunissent en comité électoral et choisissent sur la liste des éligibles des musulmans et des non-musulmans en nombre égal; cette liste est envoyée à tous les conseils locaux qui ont la faculté d'éliminer le tiers de la liste, et le conseil de département, après avoir reçu de chaque canton la liste ainsi épurée, la transmet au gouverneur-général, qui à son tour, élimine la moitié des candidats restants et nomme, de l'autre moitié, les membres du conseil d'arrondissement et des tribunaux.

Toutes les élections se font d'après le même procédé. Le conseil du vilayet se compose des S premiers fonctionnaires, tous musulmans, de 2 musulmans et 2 non-musulmans élus, en tout de 7 musulmans et de 2 non-musulmans. Les conseils de sandjak renferment, outre le mutessarif, comme président, 4 membres musulmans et fonctionnaires du gouvernement, le métropolitain et le rabbin, là où il y en a, et 4 membres e'/ws dont2 non-musulmans; au total, 7 musulmans, sur 2 ou sur 4 non-musulmans, selon les localités. Les conseils cantonaux sont formés de 5 membres musulmans sur 2 ou parfois 3 non-musulmans.

Le seul résultat de cette réforme est de restreindre les garanties des chrétiens, en « implantant les administrations mixtes, c'est-à-dire à majorité musulmane, en des régions ou des villes où l'élément musulman est peu nombreux ou même manque totalement ». Même résultat de la réforme judiciaire :

L'institution des vilayets affecte de régulariser l'administration judiciaire ; elle crée des cours civiles, des cours criminelles, de première instance et d'appel. Dans chacun de ces tribunaux prétendus mixtes, les membres sont élus suivant le même procédé : le gouverneur prépare et dispose ; la majorité des membres appartient au culte mahométan; le chrétien en cause trouve rarement justice. Ce qui n'est pas moins grave, c'est que ces tribunaux mixtes sont exclu-

sivemenl compétents entre chrétiens, qui, avant cette loi, n'avaient en pareilles causes d'autres juges que leurs coreligionnaires *.

Toute cette réforme centralisatrice aggrave donc la situation des chrétiens, sans diminuer les mangeries des fonctionnaires ni la tyrannie quotidienne des musulmans. Elle a pour conséquence naturelle la rébellion provinciale , qu'attisent les prédications panslavistes de la Russie et les menées nationalistes des Roumains, des Serbes, des Monténégrins et des Grecs : tous les petits peuples affranchis révent de jouer dans les Balkans le rôle qui vient en Italie déchoir au glorieux Piémont. Les défaites de l'Autriche (i866) enlèvent à la Porte son plus proche soutien. L'insurrection crétoise (août 1866) inflige à l'armée turque défaites et capitulations. Malgré les efforts des ministres patriotes, Fuad et Ali pachas, l'empire se dissout : une grande Slavie en Europe, une grande Grèce en Anatolie semblent poindre. Au début de 1867, l'Europe reconnaît la nécessité d'une intervention pacifique, mais pressante.

En une Note sur le halti-humayoun *, Paris plaide la réforme centralisatrice :

Le hatti humayoun renferme trente-cinq articles. Les I seize premiers, qui ont pour objet l'organisation des clergés I non-musulmans et la tolérance religieuse, sont généralement appliqués. L'application des dix-neuf autres articles a, au contraire, échoué devant l'inertie du gouvernement

1. Un Français, Études pratiques sur la question f Orient, Paris, Î69, p. 33-39; cité par 0. Focief, p. 61.

i 2. Voir, pour ces différents textes, A. Schopoff, Le* Bé/ormes, S 85 et suivantes.

turc. H faudrait soumettre à la Porte, autant dans son intérêt que dans celui des races chrétiennes et au nom des engagements pris envers l'Europe les points suivants.

Suit une liste de 16 articles : admission réelle des chrétiens aux fonctions de l'État; organisation d'un système d'instruction publique; séparation de l'ordre administratif et judiciaire; publicité des jugements; réforme des prisons, de la police, des biens vakoufs, des hypothèques, de la perception des impôts; travaux publics, mines, chemins de fer; budget général et budgets spéciaux.

Vienne, point par point, montre les difficultés pratiques de ce plan généreux. Du système actuel. Vienne nadmire que la durée :

Le plus étonnant qu'on peut voir ici, c'est une armée qui n'est pas payée pendant de longs mois et qui reste obéissante, dévouée, et où les cas d'indiscipline sont rares; ce sont des employés qui, réduits à la misère par la retenue de leurs gages, continuent sans murmurer leur service; c'est un peuple qui, ruiné par les spéculateurs du dehors et par les nécessités du dedans, divisé par races et religions et par des efforts subvei-sifs incessants, reste dans sa grande masse tranquille ; c'est enfin un gouvernement qui, sans être poussé d'en bas, se met à la tête d'une révolution sociale, dont la nécessité est encore loin d'être comprise par la grande majointé des populations.

A Pétersbourg : « Je n'aime pas votre /za///-j humayoun, dit le prince Gortschakofî à l'ambassî deur turc ; c'est une lettre de change, émise il y dix ans et non soldée; selon moi, il n'y a de consol^ dation possible pour l'empire ottoman que dai l'autonomie des chrétiens ». Un long Mémoire rusa

sur les Re' formes en Turquie du 24 mars 1867 expose aux cabinets la même opinion du prince :

Le présent travail a pour objet de constater que la plupart des dispositions du hatti-humayoun. relatives aux conditions sociale, politique, administrative et économique des populations chrétiennes de l'empire ottoman, n'ont pas été appliquées et qu'elles ne semblent pas pouvoir l'être de manière à satisfaire aux besoins vitaux de ces populations ainsi qu'aux exigences du repos général.

Londres entreprend de vérifier les affirmations de Pétersbourg: ses consuls font une enquête sur la réalité et l'étendue des maux dont se plaignent les chrétiens. Réponses des consuls :

Salonique. — Les stipulations du hatti-humayoun sur les relations de la Porte avec ses sujets chrétiens n'ont jamais été légalement appliquées, à la seule exception des promesses concernant la liberté religieuse, qui ont été fidèlement tenues; toutes les autres stipulations sont restées ou complètement ignorées ou lettre morte. Le principal grief des chrétiens, la non-admission de leurs témoignages devant les tribunaux civils, n'a été écarté qu'en apparence; dans les cours mixtes, la proportion entre chrétiens et musulmans est telle que les décisions ne dépendent que des Turcs. I^ mauvaise administration de la justice constitue un grand mal dont les chrétiens sont en droit de se plaindre.

ilonastir. — Dans tous les tribunaux, les non-musulmans ne sont que personnages muets; la plupart du temps on ne demande leur avis qu'après que tous les membres musulmans ont exprimé le leur, et alors ils sont assez prudents, s'ils estiment leur sécurité, pour ne pas être d'une opinion contraire. Les chrétiens apposent leurs cachets à des documents, souvent sans même en connaître la teneur : ils peuvent exprimer leur dissentiment; mais comme ils ne siègent que dans la proportion d'un chrétion pour trois

musulmans, ils sont minorité permanente et cela ne sert qu'à les exposer aux rancunes des membres turcs. Presque tous les membres des tribunaux mixtes sont accessibles à la concussion. Un grand nombre de chrétiens ont été assassinés les dernières dix années, et presque toujours par des musulmans, dans un but de vengeance ou de pillage : les témoignages des chrétiens ont été considérés comme insuffisants; les accusés ont été mis en liberté et leur première pensée a été de se venger de l'humiliation que leur avaient fait subir les raias.

« Dans tout procès comme dans toute plainte portée aux autorités, ceux qui sont à même de donner de l'argent ont certitude d'obtenir une sentence favorable, et quand tel n'est pas le cas, les juges tiennent l'affaire en suspens », ajoute le viceconsul de Monastir. Le vice-consul de Cavalla constate également que les juges chrétiens des nouveaux tribunaux « sont des personnages muets, obligés d'acquiescer humblement aux opinions des membres musulmans qui constituent la majorité; qu'il n'y a aucune liberté de débats; que le témoignage des chrétiens n'est pas considéré comme valable ».

Cavalla. — Les juges, mollahs et cadis, ne sont payés que par des revenus casuels; leur cynique et systématique corruption n'est reconnue par personne plus franchement que par les Turcs eux-mêmes.

En 1864, deux chrétiens furent accusés devant la cour criminelle d'avoir assassiné un musulman. Les témoins à décharge, étant chrétiens, ne furent pas écoutés, tandis qu'un parent de la personne soi-disant assassinée siégeait au nombre des juges : un meurtre juridique s'accomplit sur l'une des victimes, l'autre fut emprisonnée. Les membres de cette cour criminelle sont maintenus jusqu'à pré-

ntet le chef de radministration, qui avait approuvé et Aiûé ces procédés, fut peu de temps après promu à un l»iste supérieur dans la province chrétienne du Liban. Chypre. — L'infériorité sociale des chrétiens se manifeste us deux rapports importants. En premier lieu, ils ne ni pas équitablement représentés dîms les cours judiiires; secondement, leurs témoignages ne sont jamais irais contre des mahométans.

Kustendjé. — Aucun sujet du Sultan ne peut être emprinné sans un masbata (sentence) : cette loi est observée ur ce qui est des musulmans; mais on arrête les ràias et n les jette en prison sans jugement ni interrogatoire, selon le caprice des autorités locales et pour aussi longtemps que bon leur semble.

Dans le district de Toullcha, gouverné par un caïmakam i où siègent les tribunaux mixtes, un chrétien avait perdu, l'hiver passé, trois chevaux que s'était appropriés un musulman d'un autre village. Devant le cadi et le medjlis (cour provinciale mixte), le plaignant fut requis de prouver par témoins que les chevaux lui appartenaient : tous les habitants de son village affirmèrent sous serment que ces chevaux étaient à lui. On le somma néanmoins de faire témoigner deux Turcs. Il représenta qu'il n'y avait pas de Turcs établis dans son village. Pas de Turcs, pas de chevaux! Il fut obligé d'acheter, moyennant trois livres sterling, le témoignage de deux musulmans, qui affirmèrent que ces chevaux lui appartenaient, quoiqu'il fût parfaitement connu de tous les membres du tribunal que ces témoins ne connaissaient ni cet homme ni ses chevaux.

Smyme. — Les privilèges religieux de la population iirétienne ont été respectés dans le district même de la ville; mais dans l'intérieur de l'Asie Mineure ils ne le sont pas; les chrétiens sont traités avec un mépris qui se manifeste ouvertement en paroles et en actions, et contre lequel il n'y a aucun recours en justice... Pour ce qui est de la position sociale des chrétiens, jusqu'à présent ils n'ont pas été admis dans l'armée, mais ils sont obligés de

payer une taxe d'exonération bien plus onéreuse que le kharatch '.

La conclusion des consuls anglais est la même que celle du prince Gortschakoff :

Quelles que soient les intentions du gouvernement, ses mesures sont éludées et privées de toute signification par la mauvaise volonté des autorités locales. Devant un tribunal, si un Turc est partie plaignante ou défendante, le témoignage des chrétiens, fût-on en état d'en produire cinquante, n'est pas admis : il faut acheter le témoignage de deux musulmans... Si le plaignant en veut appeler, on lui oppose tant d'obstacles et de délais que d'ordinaire il retire sa plainte, après des dépenses considérables, des vexations et des tracas de tout genre... Les impôts ne sont pas lourds; équitablement répartis, ils ne seraient pas écrasants ; mais tout le poids en retombe sur les pauvres et particulièrement sur les paysans rafas...

Et Mustapha Fazil-pacha ajoute dans son célèbre rapport au Sultan, qui paraît en cette même année 1867 :

L'Europe s'imagine que les chrétiens seuls sont soumis à l'arbitraire, aux souffrances, aux avilissements de toute nature qui naissent de l'oppression. Il n'en est rien. Les musulmans, précisément parce qu'aucune puissance étrangère ne s'intéresse à eux, sont peut-être plus indignement spoliés, plus courbés sous le joug. Vos sujets de tout culte sont partagés en deux classes : ceux qui oppriment sans frein, et ceux qui sont opprimés sans pitié. Ceux-là trouvent, dans le pouvoir illimité que vous exercez et qu'ils s'arrogent, une tentation à tous les vices. Ceux-ci se dégra-

1. On trouvera l'analyse de ces rapports et d'autres encore dans! 0. Focief, La Justice turque et les Réformes, p. 47 et suivantes.

dent eux-mêmes au contact pernicieux de leurs maîtres : obligés sans cesse de se soumettre à des caprices odieux, ne pouvant même faire parvenir jusqu'au pied du trône leurs plaintes légitimes, — car leurs tyrans verraient la pire des séditions dans cet appel respectueux à" votre pouvoir, — ils contractent Ihabitude d'une incroyable lâcheté morale.

Deux systèmes sont présentés, l'un par la France, l'autre par la Russie. Paris veut, à la façon napoléonienne, fondre en un seul peuple toutes les races et religions de l'empire, les amalgamer par la communauté d'instruction, l'égalité des droits et la solidarité des intérêts. Pélersbourg veut scinder le problème : au Khalife, maître absolu des corps et des âmes, on laissera la disposition complète de ses musulmans; au Sultan, souverain des chrétientés, l'Europe imposera des conditions et, puisque « l'expérience a prouvé que des réformes, émanant de l'initiative du gouvernement turc et abandonnées à son exécution irresponsable, sont insuffisantes et inefficaces, il en résulte pour les puissances l'obligation morale d'aviser à des moyens plus pratiques, non seulement pour les recommander ou en constater la valeur, mais pour veiller d'un commun accord à leur stricte et loyale application ».

Pétersbourg voudrait donc qu' « en des délibérations communes, chaque puissance apportât son contingent de lumières » ; un Mémorandum sur les Réformes donne un premier rayon des lumières russes :

Le principe d'autonomie devrait servir de base fonda-

mentale à l'organisation administrative de toutes les provinces de la Turquie d'Europe...

La Porte et les autres puissances préfèrent le remède français, qui, n'améliorant peut-être pas beaucoup, n'empire du moins que lentement l'état général du malade ; le remède russe pourrait en amener ' la fin soudaine : de l'autonomie à l'indépendance, le passage est trop facile, trop séduisant.

On concède aux réclamations russes un statut particulier pour la Crète ; aux autres provinces, on promet de nouvelles réformes générales, sous la surveillance d'un Conseil d'Etat à la française, mi-partie chrétien, mi-partie musulman :

Pour moi, — dit le Sultan en inaugurant cette assemblée, — il n'existe aucune distinction entre musulmans et chrétiens. La religion et les droits des chrétiens étaient sauvegardés jusqu'à ce jour; mais les chrétiens n'étaient pas appelés aux grandes fonctions de l'empire; c'était l'ancien système. Maintenant la porte de toutes les fonctions, y compris le grade de vizir, est ouverte aux chrétiens ; le seul mérite décidera; comptez sur mes intentions; je veux la prospérité de tous mes sujets sans distinction de croyances ni de races.

Ce langage de civilisé lui gagne la confiance de l'Europe, qui lui permet d'écraser l'insurrection Cretoise (janvier 1869) et, par l'énergie de Midhat-pacha, de terroriser en Bulgarie la propagande panslaviste. Fuad-pacha et Ali-pacha reprennent l'œuvre d'Abdul-Medjid.

La constitution d'un ministère de l'intérieur, la refonte des tribunaux, un essai de code civil, l'autorisation du système métrique, la tentative au lycée

de Galata-Séraï d'une éducation à l'européenne, un grand plan de chemins de fer et de travaux publics, la sécularisation des vakoufs, le droit de propriété aux Européens, une nouvelle Loi des Vilayets en 129 articles (1869-1870) préparent la réforme radicale, dont ouvertement discutent fonctionnaires et particuliers, la réforme libérale et occidentale par excellence, la réunion d'un parlement où siégeraient les élus de toutes les races de Tempire.

Mais Ali-pacha meurt (septembre 1871), juste au moment où la défaite de la France et la conférence de Londres (mai 1871) permettent à la Russie de remettre la mer Noire et l'entrée du Bosphore sous la menace de ses vaisseaux, et le général Ignatieff obtient pour ses Bulgares l'institution d'une Église, qui donnera un Exarque, une hiérarchie, des écoles et des chefs à leur nation. Abd-ul-Aziz n'a plus qu'un souci : laisser le trône à son fils Youzouf-Izeddin, au détriment de ses neveux Mourad, Hamid et Rechad, — et un seul désir : trouver chaque semaine quelques millions pour une fantaisie de bâtisse ou de harem. Des successeurs d'Ali-pacha, un seul, Midhat, grandvizir éphémère (1873), hérite son patriotisme et, sinon son habileté, du moins son entêtement; les autres ne pensent qu'à se maintenir et à faire fortune, en flattant le Maître dans ses manies de prodigalités et dans la folle amitié qu'il a pour l'ambassadeur russe. Crainte de la puissance russe; espoir de l'aide russe pour ses changements dynastiques ; sympathie et admiration à l'endroit de l'ambassadeur, qui sait humblement, félinement, caresser toutes ses manies: Abd-ul-Aziz finit par dire tout haut qu'il n'a qu'un seul et véritable ami, le général Ignatieff.

Et les révoltes provinciales contre la réforme semblent une fois encore donner raison aux prophéties du prince Gortschakoff :

Chacune de ces mesures, prises isolément, ne laisse pas beaucoup à désirer au point de vue de la civilisation, du progrès et de l'équité; mais ce qui leur enlève toute portée réelle, c'est que dans leur ensemble elles reposent sur une base essentiellement défectueuse, c'est-à-dire sur la fusion d'éléments qui se repoussent entre eux. Tous les sujets du Sultan, sans distinction de culte et d'origine, ne s'accordent que pour déplorer ces réformes et entraver leur application...

Un Mahmoud énergique et un Conseil d'État napoléonien seraient-ils de force à « créer un ordre de choses social, politique et administratif, approprié aux exigences respectives des chrétiens et des musulmans, et à organiser leur coexistence parallèle, sans les sacrifier les uns aux autres, en assurant leur sécurité et leur développement sous l'autorité commune du Sultan? « Pour être du prince Gortschakoff, cette définition du problème turc n'en mérite pas moins d'être considérée... Mais Abd-ul- Aziz n'est pas Mahmoud et quant à son Conseil d'État :

Quels sont les membres? — écrit un témoin — médecins des pachas, hommes d'affaires des sultanes, banquiers des pachas, créatures des pachas, ex-serviteurs des pachas, transfuges politiques on y trouve tout, excepté des hommes d'Etat et des hommes de science ; cherchez les causes qui ont dicté la plupart des choix; vous ne découvrirez que la protection pour les uns, la corruption pour les autres, des motifs inexprimables pour quelques-uns, et vous vous animerez de pilié pour les quelques âmes honnêtes qui y

sont comme fourvoyées. Un bon tiers de ces membres ne -lit ni lire ni écrire, même en turc... Aucune indépendance ii'est possible de la part de tels conseillers, ni dans la capitale, ni dans les provinces; ici et là, la majorité reste partout aux musulmans. Sur 41 membres du Conseil d'Etat, 28 sont musulmans, et 13 appartiennent à d'autres cultes, quoique les musulmans forment à peine la moitié de la population de l'Empire. Sur 13 membres non musulmans, 4 appartiennent à la communauté grecque; les Bulgares, (]ui sont aussi nombreux au moins que les Grecs, n'ont qu'un seul des leurs dans ce conseil; un seul Arménien grégorien est nommé sur une population de 3 millions d'âmes, tandis que la communauté arméno-catholique, qui compte une centaine de mille âmes à peine, a fourni 4 des siens'.

Le remède à la française apparaissant au bout de huit années (1867-1875) comme inutile, voici venir le médecin russe (1875), accompagné de ses deux confrères de Berlin et de Vienne : les Trois Empereurs prennent en main le traitement.

1. Uu Français, Études pratiques sur la question (TOrient, p. 95.

I. La crise de 1874-1873. — Les Trois Empereurs. — Révolte de la Bosnie et de l'Herzégovine. — Réformes de 1873. — Mémorandum de Berlin. — Les Jeunes Turcs. — Mourad V. — Atrocités bulgares. — Abd-ul-Hamid 11. — Lllimatum. — Midhat-paclia.

IL Conférence de Constantinople et constitution. — Exil de Midhat. — Circulaire Gortschakoll. — Le parlement ottoman. — Protocole de Londres. — La guerre. — Le second parlement. — Traités de San Stefano et de Berlin. — Le contrôle des puissances. — La réforme locale. — Convention de Chypre et réforme asiatique. — Loi des Vilayets. — Midhat rappelé. — Le bon vali. — Midhat exilé et étranglé.

Le 23 décembre 1876, dans la grande salle de 1 Amirauté qui donne sur la Corne d'Or, les plénipotentiaires de l'Europe entraient en séance avec les plénipotentiaires ottomans. On allait discuter « les mesures nécessaires à la pacification et à la réforme de l'empire ».

Deux plénipotentiaires français; deux anglais, dont lord Salisbury; deux austro-hongrois; un russe, le

général Ig-natieff; un italien; un allemand; deux turcs enfin, — en tout onze personnages notoires et décidés à bien faire accomplissaient les formalités d'ouverture pour cette Conférence de Constantinople que, depuis un an et demi, l'Europe attendait.

Un coup de canon retentit.

Le plénipotentiaire turc, Safvet-Pacha, se leva :

« Messieurs, le coup de canon que vous venez d'entendre est le signal de la promulgation, par Sa Majesté le Sultan, d'une constitution garantissant les droits et les libertés reconnus à tous les sujets de l'empire sans distinction. Je crois qu'en présence de ce grand événement, nos travaux sont superflus. »

Le nouveau sultan, Abd-ul-Hamid II, « par la faveur du Très-Haut et la volonté de ses sujets », avait succédé depuis quatre mois et demi (1''" septembre 1876) à son frère Mourad, interné comme fou et qui, lui même, avait pris la place de son oncle Abd-ul-Aziz renversé, puis suicidé (mai). En Abd-ul- Hamid, les Jeunes Turcs pensaient avoir trouvé le sultan libéral: Midhat-pacha était grand-vizir; tout allait être réformé. Et voici que la constitution et le parlement turcs rendaient superflus les soins de l'Europe pour la sauvegarde de cet empire que la banqueroute et les rébellions avaient mis au bord de sa perte, dont les proches voisins n'attendaient plus que la curée, mais qui allait se sauver lui-même.

En 1874, rAulriche avait rouvert la question d'Orient, en offrant un traité de commerce à la Roumanie, principauté vassale. L'empire turc possédait encore de nom la Roumanie et la Serbie, principautés vassales, aussi bien que la Bulgarie, la Bosnie, l'Herzégovine et la Roumélie, provinces sujettes. Les principautés vassales n'avaient le droit de conclure — les textes étaient formels — que « des arrangements n'ayant point la forme de traités officiels ni de caractère politique ». Mais les réclamations de la Porte s'étaient heurtées à l'entêtement de Vienne, que soutenaient Berlin et Pétersbourg,

Les Trois Empereurs marchaient sous la houlette de Bismarck, qui assignait à chacun d'eux son terrain de pâture : lislam d'Asie et la Chine aux Russes, qui déjà entamaient les Turkestans indépendant et chinois; l'islam d'Europe et les chrétientés balkaniques à l'Autriche; — à l'Allemagne, la France contre laquelle on méditait une nouvelle saignée de milliards.

Au début de 1875, après l'intervention du Tsar à Berlin (il mai) et sur les instances non moins énergiques de la reine Victoria, Bismarck devait renoncer à sa campagne de France et môme en nier le projet. Cet échec le brouillait à demi avec Pétersbourg, surtout avec le prince Gortschakoff, quMl accusait d'avoir tout machiné pour se ménager le rôle d'arbitre et capter la reconnaissance des Français. Mais cette demi-brouille ne le rendait que plus désireux de conserver le dévoûment de Vienne et de

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détourner, loin de la France, vers quelque sauvetage plus proche, les efforts de Pétersbourg. Il se vantait d'avoir dit aux Russes : « Puisque vous désirez tant une apothéose en France, vous avez encore assez de crédit pour obtenir qu'on vous représente sur quelque théâtre, en costume mythologique, avec des ailes aux épaules, parmi les feux de Bengale »...

Un autre théâtre s'ouvre à ces désirs d'apothéose. En juillet 1875, les Slaves d'Herzégovine se révoltent. Le 18 août 1875, les Trois Empereurs interviennent et décident la France et l'Italie à imposer la médiation européenne : l'Angleterre doit suivre les autres pour modérer leur zèle et « pour obliger le Sultan » de son mieux. Mais les insurgés refusent les offres des consuls; et les chrétiens de Bosnie se joignent à leurs frères d'Herzégovine; et les Bulgares commencent de se révolter.

Un premier iradé du 2 octobre 1875 promet des réformes, de grandes réformes dans tout l'Empire. Seulement, après quinze ans de règne, les prodigalités d'Abd-ul-Aziz ayant ruiné l'État et, de dix millions de francs, porté la dette publique à deux cent millions, la Turquie fait banqueroute (7 octobre) : pas d'argent, pas de réformes. Pour le compte des Trois Empereurs, le chancelier austro-hongrois Andrassy prépare (2 novembre) une note comminatoire, que le Sultan compte arrêter par un nouvel édit réformateur (12 novembre) :

Mon illustre vizir Mahmoud Nedim pacha! Les Etats civilisés doivent consacrer leurs efforts à garantir les droits publics, par une stricte application de la justice cà tous et l'organisation régulière de l'administration...

La garantie des droits publics repose sur l'abstention de j

toute ingérence du pouvoir exécutif dans l'exercice du pouvoir judiciaire, ainsi que sur la défense de la loi contre tout abus. Il ne suffit pas d'instituer des tribunaux pour qu'ils soient en possession de la confiance générale; il faut encore que les membres de ces tribunaux se recommandent par leur mérite réel, par la pureté de leurs mœurs et par leur intégrité.

L'inamovibilité des juges, sauf révocation pour cause légitime, peut seule les rendre dignes de toute confiance. Il faut donc que le choix soit fait de manière à commander l'estime de tous... Tous nos sujets sont autorisés à élire eux-mêmes les membres, musulmans et non-musulmans, tant desdits tribunaux que des conseils administratifs...

La diversité des impôts et contributions ayant amené un régime anormal de perception et de répartition, Nous ordonnons de rechercher un mode d'unification desdits impôts et de le mettre immédiatement en vigueur, de manière à alléger les populations de Notre empire... On doit prendre les mesures les plus efficaces pour prévenir l'arbitraire dans la perception de la dime par l'intermédiaire des fermiers... Nous ordonnons que la police n'ait plus à exercer aucune immixtion dans le recouvrement des impôts et qu'on désigne des percepteurs choisis par la population elle-même, musulmane et non-muisumane...

Les zaptiés (gendarmes) seront choisis parmi les personnes honnêtes et jouissant de la confiance des habitants dans chaque localité...

Il est du devoir de l'autorité d'épargner cà Nos sujets toute contrainte et tout abus, tels que la mesure vexatoire des corvées, qui étaient appliquées à la construction des

utes et chaussées et aux autres travaux d'utilité publique, : i sujet desquels la population montre tant de zèle et de pitriotisme...

Toutes les classes de nos sujets ayant toujours le libre

:cès des grades et fonctions publiques suivant leur lu^^rite et leur aptitude. Nous confirmons l'admission à ces emplois de tous Nos sujets non-musulmans, dont l'iutégrité et la capacité auront été reconnues.

Pour l'impôt d'exonération des services militaires, Nous ordonnons que tous ceux de Nos sujets non-musulmans soient affranchis de cette contribution, qui n'auraient pas atteint l'Age de vingt ans ou dépassé celui de quarante, ainsi que les infirmes et les invalides...

A cet iradé du 15 décembre 1876, — le meilleur exposé des trois mangeries, justice, impôts, corvées, dont souffrent plus particulièrement les chrétiens, — la note Andrassy oppose les remèdes que Vienne et Pétersbourg ont imaginés, « à la suite d'un échange confidentiel d'idées ». Au lieu des réformes promises à tout l'empire, la note réclame quelques mesures immédiatement applicables à la Bosnie et à l'Herzégovine insurgées. Terminée le 30 décembre 1875 et remise le 31 janvier 1876, la note a l'adhésion de l'Angleterre, de la France et de l'Italie, qui rappellent les engagements du traité de Paris.

Liberté de religion pleine et entière ; abolition du fermage des impôts ; réserve des recettes locales aux besoins de la Bosnie et de l'Herzégovine; commission mixte de chrétiens et de musulmans indigènes pour surveiller l'application des derniers iradés ; réformes dans l'administration rurale : ces cinq ^ demandes n'ont rien que de juste et de réalisable, j Mais c'est la première fois que l'Europe unie — i l'Angleterre elle-même, espérant toujours plaider la i cause turque, donne « son appui à la note autrichienne, parce que, prise comme un tout, cette noie est le parti le plus sage que puisse adopter la Turquie », — l'Europe unie proclame l'obligation de la Porte à des réformes pratiques et le droit des puissances à en poursuivre l'exécution. Ce n'est pas que

lunion de l'Europe soit parfaite : entre la Russie qui N eut tout céder aux insultés et l'Angleterre qui voudrait tout réserver à la Porte, les puissances s'échelonnent, l'Autriche et la France au centre, l'Italie près de l'Angleterre, l'Allemagne près de la Russie, <lont Bismarck veut regagner l'amitié. Mais les progrès de la rébellion en Bulgarie, les préparatifs militaires 1^ la Serbie et l'assassinat des consuls français et demanda Salonique (6 mai) renforcent l'union des rois Empereurs : réunis à Berlin, les trois chanceliers dressent un mémorandum (13 mai) qui non seulement affirme le « droit moral » des puissances à exiger les réformes et à en surveiller l'exécution, mais prévoit « la sanction de mesures efficaces, dans l'intérêt de la paix générale ». Malgré l'opposition de l'Angleterre, la France et l'Italie donnent leurs signatures à ce mémorandum.

^Les Jeunes Turcs entrent en scène.

Depuis qumze ans bientôt, ce parti s'est formé pour 1 réforme et la défense de la Turquie par elle-même : farà da se. Il est sous la direction de Midhat-pacha ', ancien gouverneur à poigne du vilayet du Danube (Bulgarie actuelle) et de Bagdad, puis grand-vizir (1873-1875) tombé en disgrâce. Sir Henry Elliot, qui était alors ambassadeur d'Angleterre à Constantinople, a raconté depuis ^ :

1. Le fils de Midhat-pacha, Ali Haydar Midhat-bey, vient de publier chez Stock, 1908, une apologie de son père : Midhat-pacha, sa vie et son œuvre. Ce livre mérite d'être lu, malgré ses inexactitudes chronologiques et ses préventions un peu nationalistes.

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