Voir Midhat-pacha, sa vie et son œuvre, p
Au commencement de décembi-e 1875, Midhat me rendit visite et m'expliqua ses projets. L'Empire, me dit-il, allait rapidement vers l'abîme; la corruption avait atteint un degré jusque-là inconnu; les serviteurs de l'État mouraient de faim, tandis que d'innombrables millions étaient versés au Palais; seul, un changement complet de système pouvait sauver le pays. Midhat n'entrevoyait de remède que dans un contrôle sur le Souverain et sur les Ministres qui, — notamment en matière financièi'e, — seraient responsables devant une Assemblée nationale. Cette assemblée ne pourrait être vraiment nationale que si l'on supprimait toutes les distinctions de classes et de religions et si l'on mettait sur le même pied chrétiens et musulmans. Midhat proposait enfin la décentralisation et l'établissement d'un contrôle sur les gouverneurs de provinces. Il insista sur l'importance des sympathies de la nation britannique pour les réformateurs, qui, de leur côté, considéraient l'Angleterre comme un exemple à suivre.
Quand on annonce la rencontre des trois chanceliers, une émeute de softas — étudiants en théologie et droit musulman — force Abd-ul-Aziz (10 mai) à prendre Midhat-pacha comme ministre dirigeant, sous un grand-vizir nominal, et comme cheikh-ulislam Hairullah-efrendi,run des chefs du parti réformateur. Mais le Sultan continue de vouloir gouverner et refuse de réparer la banqueroute par une avance de cent cinquante millions sur les deux cents millions que possède sa liste civile. Et le mémorandum des puissances est annoncé pour le 31 mai. Et les flottes arrivent devant Salonique...
Dans la nuit du 30 mai, un complot militaire renverse Abd-ul-Aziz. Les Jeunes Turcs appellent au trône Mourad V, qui s'engage à conserver les ministres « patriotes » et à réformer entièrement l'Etat :
TRENTE AXS AVANT 87
I^ nécessité impose l;i reconsliluliou lolale de l'Étal sur une base solide et juste. Notre désir est que les ministres soumettent <i Notre approbation leurs opinions sur les moyens et les principes qui, lout en respectant les lois du Chéri, doivent régir la rciii\.'anisation de Notre empire de manière à procurer à tous nos sujets, sans distinction ni restriction d'aucune sorte, une liberté aussi complète que possible.
Devant ce programme, les puissances ne peuvent que relarder la remise de leur mémorandum : l'An- Gfleierre sort du concert européen et son escadre mouille à Besika comme pour fermera l'Europe l'entrée des Dardanelles. Mais les chrétiens d'Herzégovine votant leur union au Monténégro et les Bosniaques à la Serbie, Serbes et Monténégrins déclarent la guerre à la Porte (juin-juillet) : « dans l'intérêt de la paix générale » les empereurs de Russie et d'Autriche se rencontrent à Reichstadt (8 juillet 1876), — juste trente-deux ans avant l'entrevue du roi Edouard et du Tsar à Reval.
Les Serbes sont facilement vaincus par l'armée turque; les Monténégrins sont d'abord repoussés. Mais la Bulgarie s'agitant, la Porte fait appel aux bachi-boitzouks Tcherkesses pour assurer les derrières de ses armées et les approches de sa capitale : les <' atrocités » de ces 6ac^/-6oMro«Â-s deviennent célèbres dans toute l'Europe; l'Angleterre elle-même s'en émeut; la brochure de Gladstone Bulgarian horrors and the question of Ihe Easl force lord Disraeli à rompre la maslerly inaclivity dont il se faisait une loi envers la « Turquie libérale » ; après avoir déclaré le 11 août à la Chambre des Communes que « les massacres commis en Bulgarie ne sauraient justifier
une intervention compromettant Fintégrité de l'empire ottoman », c'est le gouvernement anglais qui prend à cœur le salut de la Serbie vaincue (18 août). Les puissances, de nouveau concertées, imposent leur médiation et exigent une paix honorable (24-27 août). Un nouveau coup d'État renverse alors Mourad V :
Dans la nuit du 30 au 31 mai, — raconte Midhat-bey, — le Prince avait été pris d'une violente crise nerveuse; ce symptôme s'accentua au point que Midhat-pacha ne quitta pas le nouveau Sultan de trois jours. Les médecins d'abord ne considérèrent pas le cas comme grave; ils recommandèrent un régime qui devait, à bref délai, i^endre la santé à Moui'ad V : le docteur Leidersdorff, le célèbi'e spécialiste de Vienne, fit un diagnostic favorable. Mais deux événements tragiques vinrent compromettre tout espoir d'une prompte guérison.
Le sultan déposé, Abd-ul-Aziz, dont le caractère impéineux supportait mal son nouveau sort, avait, une ou deux fois, tenté, malgré une vive opposition, de se jeter par les fenêtres du palais. Le matin du 5 juin, il demanda une paire de ciseaux pour se tailler les ongles et la barbe. La Sultane-Validé, sans la moindre méfiance, ordonna qu'on portât à son fils les ciseaux qu'il voulait. Quelques instants après, les dames de sa suite, en regardant par une fenêtre, virent Abd-ul-Aziz, tranquillement assis dans un fauteuil, le dos tourné, lorsque soudain sa tête s'affaissa en avant. Elles coururent à la porte, essayèrent en vain de l'ouvrir. Appréhendant une catastrophe, elles coururent en criant vers sa mère pour l'informer de leurs soupçons. Celle-ci ordonna de pénétrer de force dans la chambre; on trouva Abd-ul-Aziz assis, le sang s'échappant par deux blessures aux bras, faites évidemment avec les ciseaux tombés à terre à son côté.
Dix jours après cette tragédie, dont la nouvelle avait pi'ofondément affecté le sultan Mourad, un autre drame survint, plus propre encore à abattre un esprit déjà troublé.
Ce fut, en plein conseil, le massacre des ministres de la Guerre et des Affaires étrangères par un féroce Circassien, Hassan-bey, un ancien aide de camp dAbd-ul-Aziz qui voulait venger son maître ' :
1. Cf. le livre de Midhat-bey, p. 58 et suivantes : Le 15 juin, Hassan-bey arrivait chez Midhat-pacha; il était dix heures du soir; les ministres venaient de commencer leurs délibérations. Hassan-bey pénétra dans le vestibule et, aux questions des officiers de service, répondit qu'il partait le lendemain pour Bagdad et qu'il désirait faire auparavant au séraskier une communication importante. On lui fit comprendre que cela était impossible à ce moment et qu'il devait attendre la fin du conseil. Le Circassien se mit à marcher de long en lar-ge et subitement [envoya l'un des valets prévenir le séraskier], puis en proûta pour entr'ouvrir d'abord la porte de communication et examiner la position que chacun des Ministres occupait dans la pièce, où, entrant brusquement, il fit le salut militaire, cria au séraskier de ne pas l)ouger et lui tira un coup de revolver en pleine poitrine. Pendant que la plupart des ministres, surpris et effarés, se précipitaient dans un salon voisin, le ministre de la Marine essaya de saisir les bras de l'assassin qui se dégagea en le blessant de coups de couteau à la flgure, au cou et aux épaules. Hussein- Avni, quoique gravement atteint, gagnait l'escalier, quand, se mettant à sa poursuite, Hassan le rattrapa et lui plongea son couteau à plusieurs reprises dans le corps. H retourna ensuite au salon..., tira contre les battants, saisit un fauteuil qu'il lança contre le lustre du grand salon et, d'une bougie ramassée par terre, il mit le feu aux draperies. Un serviteur de Midhat-Pacha, grâce à sa force herculéenne, parvint à paralyser un instant le meurtrier; mais ce dernier, se délivrant de l'étreinte, Tétend raide mort, d'un coup de revolver dans l'œil. Le ministre des Affaires étrangères s'était évanoui au commencement de cette scène; Hassan lui décharge son arme, et le tue roide.
H y avait heureusement tout proche un poste de zaptiés. Deux d'entre eux montèrent l'escalier et sommèrent Hassan de se rendre : par la porte entr'ouverte, il fit feu et les blessa. Leurs camarades échangeaient encore des balles avec lui, quand arriva enfin un piquet de soldats; ils renversèrent la porte qui servait de rempart au Circassien et s'emparèrent, non sans résistance, de sa personne. Il descendait, entouré de baïonnettes, lorsque l'aide de camp du ministre de la Marine se mit à l'injurier : Hassan se baisse, tire un revolver de sa botte et l'étend mort.
L'efTel sur l'esprit de sultan Mourad fut désastreux. L;i guérison, qu'avait fait espérer le D"" LeidersdorlT, parut indéfiniment ajournée. Deux partis se formèrent parmi les ministres et les hauts fonctionnaires, l.e Grand-Vizir, Mehmet Ruchdi, Midhat et la majorité de leurs collègues, au courant des dispositions favorables du sultan Mourad pour la réforme, pensaient qu'il fallait attendre son rétablissement. D'autres, ayant à leur tête Damad Mahmoud Djelaleddine-pacha, voulaient profiter de l'occasion pour s'assurer, dans l'État, une situation prépondérante; ils avaient participé au détrônement de sultan Aziz; ils étaient néanmoins opposés aux vues constitutionnelles et n'aspiraient qu'à la satisfaction de leurs intérêts.
Damad Mahmoud Djelaleddine, sans convictions arrêtées, avait la réputation de n'être pas indifférent à l'argent. D'un caractère décidé jusqu'à la brutalité, il ne reculait devant aucun moyen. Sa qualité de damad (beau-frère du Sultan), outre qu'elle lui donnait une réelle influence au Palais, lui assurait en même temps une grande autorité dans les conseils de l'État. Deux hommes, bien que ne possédant pas encore la notoriété dont ils devaient jouir bientôt, furent les instruments fidèles de Mahmoud et contribuèrent puissamment au succès de ses plans. C'étaient les deux Saïds.
L'un, beau-frère de Mahmoud, était généralement connu sous le nom cVingliss Said- pacha, parce qu'il avait fait son éducation militaire à Woolwich. L'autre Saïd, dont il sera beaucoup parlé plus loin, à cause de la haute situation qu'il a occupée dans l'Empire, était connu sous le surnom de Saïd Kutchiik (le petit).
Derrière ces personnages s'était rangée toute la phalange de la l'éaction. Les moyens d'action sui'abondaient. La loi n'admet point un souverain d'esprit faible; la cérémonie de la Prise du Sai»re, oii le padichah revêt le manteau et l'épée d'Osman, n'avait pas eu lieu; le Sultan devait se rendre le vendredi au service de la mosquée et recevoir au sélamlik; l'abstention de Mourad V jetait le peuple dans la consternation et l'inquiétude. Les affaires publiques
soufTraient; la nouvelle conslitulion ne pouvait être promulguée, et l'ancien régime ne pouvait fonctionner, le grand ressort de l'État se trouvant hors de service. Enfin, la diplomatie étrangère vint se mêler activement à la question.
L'Europe intervient à nouveau en faveur des Serbes. L'Angleterre exige la cessation des atrocités bulgares, en alléguant que « l'indignation de l'Europe deviendrait irrésistible et qu'une intervention hostile à la Turquie s'ensuivrait inévitablement ». Le 30 août, l'ambassadeur anglais, sir H. Elliot, écrit à son ministre, lord Derby :
Ayant été informé que la médiation proposée par les puissances sera discutée aujourd'hui dans le conseil des ministres, j'ai eu une entrevue avec Ruchdi-pacha, Midhatpacha et Safvet-pacha. Je les ai trouvés, spécialement le premier, dans un état de grand abattement. Ce conseil doit prendre une décision sur la proclamation de Hamideffendi comme sultan à la place de son frère, ce qui, je crois, sera décidé demain. Au sujet de la médiation, les ministres déclarent qu'ils en délibéreront; mais, dans l'état du souverain, aucune décision ne peut être prise sur une matière de cette importance. Avec tous les arguments que j'ai pu trouver, j'ai tdché de les convaincre qu'une hésitation de leur part entraînera des conséquences fatales pour l'Empire : si la guerre continue, le gouvernement russe sera obligé de se déclarer ouvertement, et il n'y a pas une puissance en Europe de qui la Porte pourra attendre le moindre soutien. En Angleterre, le public est tellement surexcité par les atrocités de Bulgarie qu'il sera impossible au gouvernement de Sa Majesté d'intervenir.
Le 31 août, INIidhat et le grand-vizir réunissent le peuple sur la place de Top-Kapou et lui lisent le fetva du cheikh-ul-islam :
Si le Commandeur des Croyants est atteint d'aliénation mentale et si l'exercice de ses fonctions lui devient par cela même impossible, peut-il être déposé? Réponse : le Chéri dit : oui.
Écrit par l'humble Hassan IIairullah
Que Dieu lui accorde sa miséricorde.
Avant de proclamer le nouveau sultan, les Jeunes Turcs lui ont imposé trois conditions :