Cité par Midliat-bey, Midhat-pacha, p. III
être détournés, à notre avis, si l'on s'entendait pour ne nous demander que des garanties pour des réformes basées sur le principe de décentralisation et sur un contrôle des populations, conformément au système parlementaire...
Par lintervention discrète de Londres, mais grâce surtout à la fermeté des plénipotentiaires français, la Conférence modère ses exigences : elle réduit les essions territoriales et l'occupation militaire; elle iidoucit le contrôle des réformes. Tandis que le 1,'énéral IgnatielT annonce « que le gouvernement autrichien offre d'appuyer par les armes ces propositions et que le prince de Bismarck les encourage dans cette voie », un ultimalum des puissances est remis à la Porte et ne donne que huit jours de réflexion.
Le 18, Midhat-pacha convoque un divan de 250 notables, musulmans et chrétiens : après un exposé gouvernemental et des discours patriotiques, on décide de rejeter le programme des puissances; les Grecs et les Arméniens catholiques se distinguent par l'ardeur de leur « patriotisme » ; les Grecs lèvent même un bataillon de volontaires dont le drapeau unit le croissant et la croix et qui marche contre les Serbes avec larmée turque. Le 20 janvier, la Porte notifie son refus. Les plénipotentiaires et les ambassadeurs quittent Constantinople.
Il n'ont pas franchi la frontière que le Sultan et les gens du Palais commencent la guerre contre Midhat. L'admission des chrétiens dans l'armée, et l'éducation en commun de tous les sujets ottomans sont deux mesures dont Midhat exige la promulgation immédiate; mais la camarilla de Mahmoud et des Saïds s'y oppose. Le Sultan concède, puis retire son
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iradé. Dès le 24 janvier, Midhat adresse au Palais de vives remontrances :
Tous les sincères amis de la Turquie nous engagent, comme dernièrement M. Tliiers, à donner à l'Europe dos preuves de notre bon vouloir. Aujourd'hui même, une dépêche de Musurus-pacha nous fait savoir que lord Derby félicite le gouvernement impérial de la dissolution de la Conférence : il y voit un succès pour la Turquie... Mais lord Derby nous conseille de conclure au plus tôt la paix avec la Serbie et de commencer l'application de la constitution et de celles des mesures, recommandées par la Conférence, qui sont susceptibles d'immédiate réalisation. Or, pendant que, prenant en très sérieuse considération ces bons conseils, nous travaillons à mettre à exécution les réformes, un iradé impérial interdit l'admission des clirétiens dans les écoles militaires, admission qu'un autre iradé avait précédemment autorisée et que tout le monde attendu la suite de la constitution. Des entraves de ce genre découragent et paralysent les efforts que nous déployons pour servir avec dévouement notre pays.
Le Sultan et les gens du Palais croient que 1(' danger s'est évanoui avec la Conférence : la parade constitutionnelle ayant satisfait les badauds, on peut revenir aux us et coutumes de jadis. L'énergique entêtement de Midhat lui fait oublier le respect servile auquel le Maître est habitué :
Sire,
En promulguant la constitution, nous n'avons eu d'autri but que d'abolir l'absolutisme, d'indiquer ses droits et se: devoirs à Votre Majesté, de définir et d'établir ceux des ministres, d'assurer enfln à la nation une entière liberté et de relever le pays par un commun effort. Contrairement au sort des précédents hatti-humayouns rendus depuis bientôt trente ans, le nouveau hait ne doit pas
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rester lettre morte : il doit recevoir son entière application, malgré la crise actuelle; car, en promulguant la constitution, nous n'avons voulu ni donner une solution à la question d'Orient, ni chercher à faire une simple démonstration de nature à nous concilier les sympathisas de l'Europe qui
iius est hostile.
Je suis animé d'un profond respect pour la personne de Votre Majesté. Mais je dois m'abstenir, Sire, d'obéir à vos
rdres toutes les fois qu'ils ne sont pas conformes aux
iitérêts de la nation. Je redoute la voix de ma conscience, envers laquelle j'ai pris l'engagement formel de conformer tues actes à ce qui peut assurer le salut et la prospérité de a patrie.
Conclusion de cette noble lettre du 30 janvier, — juste neuf jours après la rupture de la Conférence :
Voilà bientôt neuf jours, Sire, que vous vous abstenez de faire droit à mes requêtes. Vous refuser votre sanction à des lois indispensables au bonheur du pays et sans lesquelles notre entreprise demeurera stérile. Alors que vos ministres s'efforcent de restaurer l'édifice gouvernemental qui, à grand'peine, a échappé à la ruine, je puis dire que Votre Majesté travaille à le détruire.
Le Sultan désormais n'a plus qu'un désir : Midhat l'a délivré des puissances; il faut maintenant se délivrer du libérateur. Midhat, craignant les surprises, évite de se rendre au Palais. Mais, un soir, on vient lui annoncer que les iradés promis sont signés et qu'Abd-ul-Hamid tient à les lui remettre. Midhat se laisse emmener. Il arrive au Palais. Longue attente. Arrestation. En pleine nuit, on l'embarque sur le yacht impérial Izzeddine, qui le débarque quelques jours après à Brindisi, en exil (4-11 février) : Abd-ul- Hamid invoque son article 113 contre « ce personnage coupable de trahison ».
On sait la suite. Par la circulaire GortschakofT du 31 janvier 1877, la Russie offre aux puissances une intervention collective, faute de laquelle le Tsar se chargera de tout régler. Le général Ignatieff fait une tournée en Europe pour répéter aux chancelleries que la Porte ayant, la première, violé le traité de Paris, Tindépendance et l'intégrité de la Turquie ne sont plus que vains mots. Pour se concilier l'Angleterre qui hésite encore, Abd-ul-Hamid réunit le Parlement (19 mars). Discours du trône :
Messieurs les Sénateurs, Messieurs les Députes,
C'est avec la plus vive satisfaction que j'ouvre le Parlement de mon Empire, qui se réunit aujourd'hui pour la première fois. Vous savez que la grandeur et la force des États, aussi bien que des peuples, reposent sur la Justice...
Les progrès obtenus par les États civilisés, la sécurité et la richesse dont ils jouissent, sont le fruit de la participation de tous à l'établissement des lois et à Tadministration des affaires publiques. J'ai cru nécessaire de rechercher pour nous aussi les moyens d'arriver au progrès en donnant pour base à notre système de législation le suffrage général du pays et c'est dans ce but que j'ai promulgué la Constitution...
Dans la présente session, vous serez saisis de [nombreux] projets : règlement intérieur de la Chambre, loi électorale, loi générale concernant les vilayets et l'administration des communes, loi municipale, code de procédure civile, lois relatives à la réorganisation des tribunaux, au mode d'avancement et de mise à la retraite des juges, aux attributions et au droit à la retraite de tous les fonctionnaires publics en général, lois sur la presse et la Cour des Comptes, et enfin la loi sur le budget...
L'Angleterre émue annonce qu'elle va rétablir son ambassadeur (20 mars). Mais le parlement ottoman est mis sous la présidence dun adversaire de Midhat et dos idées constitutionnelles, Ahmed Vekif-effendi, qui « dirige les débats avec beaucoup de zèle, donne son opinion personnelle et la discute, bref oublie que le rôle d'un président de Chambre est bien plus celui d'un chef d'orchestre que celui d'un soliste* » et qui sait parler aux opposants : Soussoun (tais-toi). — Evet, effendi (oui, monsieur), répond à tous ses discours la majorité docile. Dans l'estime populaire, ce parlement devient l'assemblée des Evel, effendi. La minorité pourtant, surtout la minorité chrétienne, a des orateurs et des audacieux, qui se laissent aller aux libres paroles :
Mes prédécesseurs, disait le Discours du Trône, n'ont jamais porté atteinte à la liberté de conscience et de culte; par une conséquence de ce principe de haute justice, mes dévouées populations ont pu conserver leur caractère national, leur langue et leur religion.
1. Journal des Débats, 5 avril 1877, cilé par Paul Fesch, Constantinople aux derniers jours d'Abd-ui-IIamid, dont le chapitre le Parlement ottoman est le meilleur exposé de celte crise.
Dans r Adresse, le rapporteur musulman, qui reproduit la phrase du Discours, omet le mot « langue » ; un député grec de Constantinople proteste :
— Nous ne pouvons admettre l'omission d"un mot qui représente le privilège le plus précieux. Notre langue, à nous Grecs, est notre bien ; il serait illogique et même peu respectueux envers Sa Majesté de passer sous silence un fait qu'Elle vient, Elle-même, de sanctionner à nouveau.
Le Président. — Là n'est pas la question : nous ne connaissons pas ici d'autre langue que le turc.
Les députés. — Très bien! parfaitement bien!
Un député arménien appuie la motion da Grec.
Le Président. — Là n'est pas la question. D'ailleurs, je consulte la Chambre pour savoir si son sentiment est conforme au mien.
Les député!!. — Evet, effendi. Evet, effendi.
C'est à la politique extérieure que le Palais essaie de limiter ces discussions parlementaires. Avec la Serbie vaincue, on a conclu la paix en cédant aux instances de l'Angleterre (l*"" mars) : stalu qiio ante hélium ; évacuation du territoire serbe en douze jours ; amnistie générale, etc. ; de ses victoires serbes, le Turc ne récolte rien. Le Monténégro victorieux a, par contre, des exigences que la Russie a faites siennes, et qu'après les discours de Gladstone, l'Angleterre n'ose pas combattre. Durant quatre semaines, le général Ignatieff fait le tour des chancelleries. Enfin le 31 mars, les six puissances signent à Londres un protocole, où l'accord semble fait pour exiger de la Porte la paix avec le Monténégro et la prompte réalisation des réformes sous la surveillance d'agents européens. Si « l'état de choses actuel, incompatible
avec l'intérêt de l'Europe en général », est maintenu, les puissances « se réservent d'aviser en commun aux moyens qu'elles jugeront les plus propres à assurer le bien-être des populations chrétiennes et les intérêts de la paix générale ».
Ce protocole de Londres est rerais le 3 avril : la Porte se retranche encore derrière « la volonté de la nation » et défère au parlement les conditions de la paix. Elles paraissent acceptables à la minorité chrétienne : l'empire abandonnerait à la principauté une vingtaine de communes slaves, monténégrines de religion et de langue. Le ministre des Affaires étrangères explique que le refus, c'est la guerre avec la Russie et que la Turquie est sans alliance, sans ressources. Mais les patriotes turcs, les fanatiques musulmans et surtout les Albanais ne veulent rien entendre :
Vous parlez, dit un Kurde, de difficultés financières; comment vous croire devant le luxe étalé, les uniformes brillants, les maisons splendides, les riches équipages? Venez chez nous pour voir la misère. Comme nos gens de là-bas, je n'avais que de vieux habits; ici, devant tant de splendeur, j'en ai eu honte et à grand'peine j'ai acheté, et d'occasion encore, l'habit que voilà; eh bien! s'il le faut pour le salut de mon pays, pour que personne n'intervienne en nos affaires, je le revendrai, cet habit; je reprendrai mes vieux vêtements.
Le Président demande si « la Chambre s'en remet à la sagesse et au patriotisme du ministère pour continuer les négociations » ; dix-huit députés grecs et arméniens acceptent; la majorité refuse et le gouvernement « considère comme de son devoir d'obéir à la volonté du pays ».
Par une circulaire du 9 avril, la Porte proteste donc contre les résolutions prises à Londres « sans son concours » et qu'on prétend lui imposer « contrairement à rindépendance de la Turquie ». Le Parlement approuve « à l'unanimité cette circulaire de la Sublime Porte, parce qu'elle est de nature à raffermir les droits et l'indépendance du gouvernement impérial, ce qui est le désir de tous les fidèles serviteurs de l'empire ».
En réponse, Pétersbourg publie, le 19 avril, la circulaire du prince Gortschakoff : la Porte refusant d'exécuter ses promesses de réformes, la guerre est rendue nécessaire par l'obligation où se trouve la Russie de remplir son devoir envers les populations chrétiennes. Le 24 avril, — le jour môme où le Tsar signe à Kitchineff le manifeste pour l'ouverture des hostilités, — paraît la réplique de la Porte : la Turquie refuse, non pas les réformes, mais seulement une surveillance humiliante et un contrôle « incompatible avec l'indépendance » que lui ont garantie les Etats signataires du traité de Paris.
Entre temps, on a fait discuter à la Chambre ottomane une quatrième ou cinquième « Loi des vilayets », pour la réorganisation des conseils locaux.
Dans ces conseils, dit le projet, siégeront six députés, trois musulmans, trois non-musulmans, — ce qui donnera partout la majorité aux musulmans, puisque les fonctionnaires siègent de droit. Les chrétiens protestent, en invoquant la constitution qui réunit tous les sujets sous le nom d'Ottomans sans reconnaître les différences de religion : des nouveaux conseils, puisqu'on exclut les chefs religieux des communautés chrétiennes, ils demandent qu'on
exclue aussi les muftis, chefs des communautés musulmanes : « Sachez, dit le Président, que le mufti n'a pas un caractère religieux, bien que cette opinion fausse soit très répandue : il est le meemour du kanoun, le représentant de la Loi ».
Contre l'avis des chrétiens, le projet gouvernemental est voté. Mais survient le manifeste du Tsar (25 avril) et la déclaration de guerre. On veut unir les chrétiens à l'enthousiasme patriotique des musulmans et surtout les mêler aux négociations financières que Ion ouvre à Londres pour un emprunt que garantirait le tribut de l'Egypte : il faut absolument cinq millions de livres turques, 115 millions de francs, avant d'entrer en campagne; on espère que les banques de Londres ne refuseront pas un emprunt « parlementaire ». Pour la première fois, on donne aux chrétiens la responsabilité de la décision : une commission de onze membres, — quatre musulmans et sept chrétiens, — est chargée de trouver l'argent. Comme les Anglais refusent, la commission conseille un emprunt forcé à l'intérieur.
Sitôt l'emprunt voté, le parlement, — qui pourtant a tout approuvé, même les décisions les plus folles, et dont la seule réforme « libérale » est une loi sur la presse, copiée de notre loi du Second Empire, — le parlement est dissous (juillet 1877) : « Retournez dans vos provinces, dit le Président; préparez-y les élections de façon à envoyer des députés raisonnables et au courant des besoins du pays ».
Ce premier parlement turc, malgré sa crainte du gouvernement, avait démontré que l'union entre chrétiens et musulmans sur certains intérêts n'était
pas impossible et que, môme parmi les musulmans, une opposition pouvait naître : il avait interpellé sur les camps d'Asie, sur les défauts de la mobilisation, sur la nomination à une sous-préfecture d'un tchiboukdji (porteur de pipe)...
Huit mois de guerre (mai-décembre 1877) ; la bravoure et l'obstination des troupes turques ne peuvent arrêter la marche des Russes en Europe et en Asie : passage du Danube et des Balkans ; prise de Kars et siège d'Erzeroum; capitulation de Théi^oïque Osmanpacha à Plevna (10 décembre)... Le trésor est épuisé; les impôts ne rentrent plus; on négocie en Occident un emprunt de cinq millions de livres sterling; Abd-ul-Hamid décide d'enrôler dans la garde civique chrétiens et musulmans, sans distinction de religion, et de rappeler la Chambre, tandis que Midhatpacha, exilé en Europe, tâche d'obtenir la médiation anglaise; même, afin de décider l'Angleterre, le Sultan se dit tout prêta reprendre Midhat en Turquie :
Lettre de Kiamil-bey , Grand-Maître des Cérémonies, à Midhat-pacha en exil.
Sa Majesté m'ayant questionné il y a quelque temps sur a situation de Votre Altesse, j'ai répondu que, triste et abattu, vous meniez une vie errante. Quant à vos moyens d'existence j'ai déclaré que vous viviez d'emprunts. Sa Majesté, impressionnée au dernier point et loucliée de compassion, a versé quelques larmes et a bien voulu, pour le moment, faire présent à Votre Altesse d'une somme de 1 000 L. T. pour parei" à vos besoins les plus urgents. Je me suis permis de faire observer qu'il fallait
VOUS demander comment cette somme devait vous être envoyée et si Votre Altesse désirait déléguer quelqu'un pour toucher cet argent. Ce que je dis là n'est connu que de Sa Majesté, de Votre Altesse et de moi, et doit être gardé secret. Sa Majesté a même prononcé ces mots : « Le pauvre homme a été trompé. » La situation actuelle de Votre Altesse se modifierait avantageusement grâce à une correspondance suivie avec votre serviteur, ainsi que le désire Sa Majesté ••
Le second parlement est convoqué, dit la Turquie, parce que là est « la véritable solution de la question dOrienl » : on veut « porter un coup terrible à la Russie », tant par « une réconciliation entre chrétiens et musulmans de Turquie, qui ruinera les intrigues russes dans l'empire », que par « l'exemple donné au peuple russe, qui sera amené à revendiquer de pareilles institutions ». Ce parlement est élu, non d'après le règlement libéral qu'a volé la Chambre précédente, mais d'après un décret « provisoire », qui met les élections au choix des fonctionnaires. Une opposition assez nombreuse s'y glisse néanmoins.
Le Discours du Trône (13 décembre 1877) '< fait appel à tous les sujets pour la conservation des droits de l'Empire » et répète que l'unique salut de l'Empire est dans l'exécution de la constitution. Tout de suite, il se trouve des députés pour exiger le contrôle parlementaire sur les finances, le jugement des prévaricateurs, le renvoi des incapables. D'autres dénoncent les infamies du régime turc : « Dans mon vilayet, dit l'un, les gendarmes pillent les populations; les employés des tribunaux volent les dépôts qui leur sont confiés, et les fonction-