Cité par &lidbat-bey, p
naires appliquent la torture... » Et comme certains fanatiques veulent nier ou excuser les atrocités bulgares : « Les faits, dit un autre, ne sont que trop manifestes; les ruines sont restées; les cadavres sont encore là; demandons au gouvernement une enquête immédiate et la punition des coupables ». Un groupe réclame Fexclusion de cinq ministres, dont Damad iMahmoud Djelaleddine et les deux Saïds, la mise en accusation de « ceux qui ont précipité la ruine de l'empire et des généraux qui ont failli devant l'ennemi ».
Durant les mois de décembre 1877 et janvier 1878, l'opposition hausse la voix, à mesure que les nécessités de la médiation et de l'armistice rendent le Palais plus désireux de garder cette façade constitutionnelle, dont l'Angleterre fait une condition de son amitié. On discute âprement les gaspillages et concussions du ministre de la Marine. Une crise ministérielle est presque ouverte.
Dans les Brigands d'Offenbach, le capitaine réforme ses carabiniers en supprimant les trompettes, qu'il remplace par des tambours... comme dans l'infanterie. Les Brigands sont du 10 décembre 1869; le 3 février 1878, Abd-ul-Hamid supprime son grand-vizir et le remplace par un premier ministre... comme en Europe. Le Premier choisi est Ahmed-Vefik, le président de l'ancienne Chambre. Il vient déclarer à la nouvelle assemblée :
Le Sultan veut sincèrement la constitution; c'est pour ce motif qu'il a encore abandonné une de ses prérogatives en supprimant le poste de grand-vizir. Les nouveaux ministres n'auront qu'un bi^t : le salut et le progrès de l'Empire. Ils se tiendront constamment à la disposition de
la Chambre; mais ils la prient de les excuser si, dans les iconstances difficiles que l'on traverse, ils envoient ;eliiuefois des délégués.
Sous coyleur d'adresse de remerciements, Tun des iiefs de Topposilion soutient que la Chambre seule
le droit de faire ces chang-ements organiques;
• mme le Président et la majorité veulent couvrir la
.ix de cet homme irrespectueux : « Vous parlez constamment de votre respect de la constitution; respectez donc notre liberté, car en ce moment, c'est nous qui la défendons et vous qui voulez la violer ». La motion est renvoyée à une commission spéciale (5 février). Mais après la prise de Sofia (4 janvier) et dAndrinople (20 janvier), les Russes consentent aux préliminaires de paix (31 janvier); l'Autriche propose la réunion à Vienne d'une Conférence, « en vue de contrôler l'harmonie de la future convention russoturque avec les anciens traités » ; et l'Angleterre envoie sa flotte dans la Marmara.
Abd-ul-Hamid peut mettre sa confiance dans les rivalités, peut-être dans la guerre ouverte, de tous ces réformateurs du dehors ; il n'a plus besoin des réformateurs du dedans. Un divan est réuni le 12 février*. Avec les ministres actuels et anciens et les hauts fonctionnaires, le Maître a bien voulu appeler cinq membres du parlement, le président, deux vice-présidents, un musulman du peuple, Ahmed-effendi, et un juif. Il veut que d'avance on ratifie tout ce qu'il décidera par la suite d'accorder aux Anglais ou aux Russes. Mais il a compté sans
1. Voir là-dessas Paal Fescb, op, laad., p. 316 et saivaates.
LA HÉTOLCTIOS TnBQUE. "
la franchise populaire; tandis que les autres accèdent aux désirs de Sa Majesté, Ahmed-efTendi, chef des marchands de doublures, dit effrontément:
Vous nous demandez notre avis trop tard. C'est quand on pouvait éviter le désastre qu'il aurait fallu nous consulter sérieusement. La Chambre décline la responsabilité d'une situation qui a été créée en dehors d'elle. D'ailleurs on n'a tenu aucun compte de ses avis ; aucune de ses décisions n'a été exécutée. Je le répète : elle décline toute responsabilité dans les causes des calamités actuelles.
Le Sultan ne peut retenir sa colère : « J'étais dans Terreur en voulant imiter mon père Abd-ul-Medjid, qui chercha la réforme par la persuasion et les institutions libérales. Je marcherai sur les traces de mon grand-père, le sultan Mahmoud; je comprends, comme lui, que l'on ne fera marcher que par la force les peuples dont Dieu m'a confié la garde. »
La reprise des relations avec la Russie et l'arrivée à Constantinople du nouvel agent russe, M. Onou, influent encore sur les dispositions d'Abd-ul-Hamid. Il veut tenir la balance entre Londres et Pétersbourg. Or, l'agent russe fait des remontrances sur la Turquie constitutionnelle. Le 14 février 1878, le | jour où la flotte anglaise arrive au secours de Cons- j tantinople, le Premier vient lire à la Chambre un message impérial qui la proroge. Le 3 mars, la Porte signe avec les Russes le traité de San Stéfano.
La traité de San Stéfano, élargissant la Serbie, a Roumanie, le Monténégro et créant une Grande Bulgarie, réduisait à presque rien la Turquie d'Europe. Au congrès de Berlin (juin-juillet 1878), les
puissances sauvent une fois encore Tempire, moyennant la raôrae obligation de réformes qu'avait imposée déjà le congrès de Paris (1856).
Mais en 1856, les puissances étaient soucieuses, avant tout, de Tindépendance et de la souveraineté de la Porte : pour ne pas y paraître attenter, c'est avant la conférence de Paris (25 février) qu'elles avaient fait promulguer par Abd-ul-Medjid son halli-humayoun (18 février 1856). Il n'en restait pas moins que cette charte était une œuvre de l'Europe, le salaire du travail que Français et Anglais avaient accompli à Sébaslopol : publiée avant la conférence de Paris, elle était postérieure aux conférences de Vienne (1" février) où avaient été débattus les préliminaires de paix, et les ambassadeurs en avaient sur\eillé la rédaction.
L'article 9 du traité de Paris se bornait donc à constater la haute valeur du halli-humayoun par lequel « la Sublime Porte indique les réformes administratives, judiciaires et fiscales qu'elle compte réaliser ». Cet article 9 ajoutait que « la communication de ce firman ne donne pas aux puissances le droit de s'immiscer soit collectivement, soit séparément, dans les rapports de S. M. le Sultan avec ses sujets, ni dans l'administration intérieure de son empire ».
Mais si la Turquie avait été admise « à participer aux avantages du droit public et du concert européen » ; si les puissances avaient pris l'engagement de respecter son indépendance et son intégrité et fait de « tout acte de nature à y porter atteinte une question générale » ; si, allant plus loin encore, l'Angleterre, la France et l'Autriche avaient signé leur traité spécial du 15 avril 1856 « considérant
comme un casus belli toute agression contre cette intégrité ou cette indépendance », ce n'était qu'après le hatti-humayoun publié et communiqué aux gouvernements, après la promesse répétée du Sultan que la réforme serait mise en pratique et maintenue. Le droit de l'Europe à en contrôler l'exécution n'était pas stipulé; pratiquement il était reconnu et, de 1836 à 1876, en maintes occasions, les puissances, soit en commun, soit en donnant leur mandata l'une d'elles, étaient intervenues entre le Sultan et ses Cretois, ses Syriens, ses Arabes, ses Druzes, ses Slaves, ses Arméniens ou ses Albanais.
En 1878, les réformes ottomanes entrent dans le droit international. L'article 23 du traité de Berlin est un engagement formel de la Porte envers les puissances contractantes :
La Sublime Porte s'engage à appliquer scrupuleusement dans l'île de Crète le règlement organique de 1868, en y apportant les modifications qui seraient jugées équitables.
Des règlements analogues adaptés aux besoins locaux, sauf en ce qui concerne les exemptions d'impôt accordées à la Crète, seront également introduits dans les autres parties de la Turquie d'Europe pour lesquelles une organisation particulière n'a pas été prévue par le présent traité. La Sublime Porte chargera des commissions spéciales, au sein desquelles l'élément indigène sera largement représenté, d'élaborer les détails de ces nouveaux règlements dans chaque province. Ces projets d'organisation seront soumis à l'examen de la Sublime Porte qui, avant de les mettre en vigueur, prendra l'avis de la commission européenne, instituée pour la Roumanie orientale.
Du traité de Paris au traité de Berlin, il faut noter une autre différence. De 1856 à 1876, les puissances
occidentales, l'Angleterre surtout, avaient rêvé d'une réforme intégrale, appliquée à tout l'empire, telle que Mahmoud lavait commencée et que le hatlichérifde 1830 lavait développée, telle enfin que le halii-humayoun de 4856 l'avait codifiée.
Européaniser la Turquie par l'effort du gouvernement central; imposer au Sultan dans son empire bariolé le rôle d'un Pierre-le-Grand à la mode d'aujourd'hui : belle conception dont l'Angleterre et la France semblaient engouées, mais dont le prince Gortschakoff signalait en 1867 l'erreur fondamentale.
Le Sultan est aussi le Khalife, le successeur du rrophèle; chef du gouvernement, il est aussi le I lief du culte, non seulement le métropolite d'une 1 eligion nationale, mais le pape d'une Eglise universelle, le Commandeur des croyants, l'Ombre de Dieu sur la terre, — or c'est contre les droits divins, au nom des droits de l'homme, que toute révolution ou réforme « libérale » a toujours été faite. Même si le Khalife, oublieux de ses devoirs paternels envers ses fils de l'islam, voulait sincèrement établir l'égalité entre tous ses sujets, la résistance quotidienne et le mauvais vouloir de ses fonctionnaires, peut-être la révolte de ses musulmans lui rendraient la tâche impossible : depuis un siècle, en Europe et en Asie, toute annonce de réforme a eu comme premier corollaire quelque massacre de chrétiens; pour établir la paix au Liban et en Crète, la diplomatie a dû conquérir des privilèges spéciaux à ces provinces.
Les puissances orientales, Autriche et Russie, entendaient donc autrement la guérison ottomane : ce nétaient point médecins voulant traiter d'ensemble l'organisme; c'étaient plutôt chirurgiens
décidés aux amputations et qui voulaient les préparer : « Autonomie ou anatomie », disait brutalement un diplomate russe.
De toutes les causes de décadence de l'Europe turc, — écrivait en 1841 le prince de Metternich à son ambassadeur, ' — celle qui a complété la source de ses maux, c'est l'esprit des réformes à Teuropéenne dont le sultan Sélim a jeté les premières bases et que le dernier sultan (Mahmoud) a poussées, sans autre appui qu'une profonde ignorance et une immense somme d'illusions. Voici ce que nous conseillons à la Porte : « Réformez votre administration; mais n'allez pas la renverser pour y substituer des formes qui ne vous vont pas... N'empruntez pas à la civilisation européenne des institutions qui ne cadrent pas avec les vôtres... Restez Turcs; mais alors consultez la loi mulsumane et servez-vous de ce qu'elle vous fournit de facultés pour être tolérants. Accordez à vos sujets chrétiens la plus complète protection; évitez qu'ils soient molestés par vos pachas; ne vous mêlez pas de leurs affaires religieuses; respectez leurs privilèges. »
En 1867, à M. de Moustiers, notre ministre des Affaires étrangères, qui vantait l'unification des lois, la centralisation des pouvoirs et la fusion des races comme remèdes infaillibles aux maux de l'empire turc, le comte de Beust opposait une conception de réformes locales, de privilèges, d'autonomies et de self governments qui aboutiraient à des provinces quasi indépendantes, relices au trône par le seul lien de vassalité.
Ce n'est que depuis quarante ans au plus — écrivait le prince Gortschakoff dans son mémorandum Aq 1867 — que les Turcs ont entrepris l'assimilation des nationalités chrétiennes qu'ils ont soumises. Croyant faire acte de
civilisation européenne en adoptant les théories d'absorption et de centralisation, ils ont systématiquement dépouillé les populations chrétiennes des droits d'autonomie provinciale et communale... Il est de fait que c'est précisément à dater de cette époque que les troubles intérieurs sont devenus, pour ainsi dire, chroniques en Turquie. Il est également positif que les provinces où ces changements de systèmes se sont manifestés le plus vigoureusement, à Candie, en I pire, en Bulgarie et en Bosnie, sont justement celles où les troubles sont les plus fréquents, l'autorité du Sultan la plus ébranlée, et les souffrances des populations, les plus fortes...
Les anciennes délimitations géographiques de l'empire ottoman répondaient aux groupes divers, formés par les nationalités conquises. A mesure que les Sultans soumettaient un peuple, ils le rattachaient à l'empire par un lien de vasselage, lui imposaient un tribut, souvent même y plaçaient un chef musulman; mais ils maintenaient ses limites et son organisation nationale. La création récente des vilayels a porté quelque atteinte à l'ancien ordre de choses : il importerait d'y revenir en constituant autant de provinces qu'il y a de principaux groupes de nationalités sous le sceptre du sultan... Le principe d'autonomie devrait servir de base fondamentale à l'organisation administrative.
C'est la conception que Pétersbourg avait fait prévaloir pour la Crète en 1867 et qu'en 1875, pareillement, défendait la note Andrassy...
La Porte et le sultan Abd-ul-Hamid mettent à profit cette contradiction de leurs parties adverses : ils opposent aux réclamations russes ou autrichiennes la solution anglaise, et réciproquement. Aux exigences des Trois Empereurs pour l'exécution du projet Andrassy, Abd-ul-Hamid a répondu en 1876 par
roctroi de la constitution : le régime parlementaire devait tout rénover, d'un seul coup, dans la capitale et dans les provinces. Quand la comédie parlementaire lui eut gagné la bienveillance, puis l'assistance diplomatique et militaire de Londres, Abd-ul-Hamid a renvoyé son parlement et c'est par d'autres promesses qu'il a cherché à capter la bienveillance de Pétersbourg. Au traité de San Stéfano, il a promis des réformes locales en Arménie, l'autonomie de la Bosnie, de l'Herzégovine et de la Grande Bulgarie (3 mars 1878). Il savait ne pas risquer grand'chose : ni l'Angleterre, ni l'Autriche ne pourrait tolérer une telle rupture d'équilibre. Le jour même (3 juin) où les représentants de l'Allemagne invitaient les cabinets au congrès de Berlin pour « discuter librement tout le traité de San Stéfano », Abd-ul-Hamid s'acquérait l'alliance de l'Angleterre par les promesses de réforme intégrale, que la convention de Chypre stipulait pour les vilayets d'Asie (4 juin) •
S. M. le Sultan promet à l'Angleterre d'introduire les réformes nécesscaires, à être arrêtées plus tard par les deux puissances, ayant trait à la bonne administration et à la protection des sujets chrétiens et autres de la Sublime Porte qui se trouvent sur les territoires de S. M. le Sultan en Asie.
Cette convention de Chypre touchant les vilayets d'Asie était une première dérogation aux théories de Londres : ayant besoin de l'appui autrichien dans les revendications ou les luttes prochaines contre la Russie, l'Angleterre semblait se désintéresser de la Turquie d'Europe; pour tous les sujets du Sultan, elle n'exigeait plus de réformes qu'en Asie.
Autre dérogation : l'Angleterre ne respectait plus le dogme de l'intégrité ottomane, tout en voulant l'imposer aux autres ; elle promettait son alliance à la Porte dans le cas où les Russes lui enlèveraient tjuelque territoire asiatique; mais afin d'être « en mesure d'assurer l'exécution de son engagement », elle commençait par occuper Chypre.
EtAbd-ul-HamidcédaitChypre aux Anglais, comme il avait cédé la Grande Bulgarie aux Russes, comme il cédera par la suite la Bosnie et l'Herzégovine aux Autrichiens, la Thessalie aux Grecs, la Roumélie aux Bulgares, la Crète aux insurgés, comme il eût cédé, province par province, tout son empire plutôt que de renoncer au despotisme et de réaliser une réforme générale ou locale qui pût assurer l'intégrité de ses États.
Au congrès de Berlin (13 juin-13 juillet 1878), la conception austro-russe prévaut, avec les autonomies Cretoise, bulgare et rouméliote, avec les « commissions spéciales » et les « règlements adaptés aux besoins locaux » dans les autres provinces d'Europe, tandis que l'article 61 reprend les stipulations de San Stéfano au sujet des Arméniens :
La Sublime Porte s'engage à réaliser sans plus de relard les améliorations et les réformes qu'exigent les besoins locaux dans les provinces habitées par les Arméniens... Elle donnera connaissance périodiquement des mesures prises à cet effet aux puissances, qui en surveilleront l'application.
Du traité de Berlin devrait donc enfin sortirquelque réforme provinciale. Les puissances exigent que l'article 23 soit exécuté: mais aux mesures diverses
et spéciales que cet article stipule pour l'Albanie, pour la Macédoine et pour les autres vilayets « suivant les besoins locaux », Abd-ul-Hamid répond en 1880 par une loi unique, qu'il étend à toute la Turquie européenne. En trois cent vingt-sept articles, cette Loi des Vilayets de la Turquie d'Europe, — la cinquième ou sixième loi des vilayets en trente années, — réforme d'un seul coup l'administration, la justice, les finances, accorde à tous les sujets, sans distinction de races ni de cultes, les mêmes droits et le môme statut personnel. Quand la Porte, conformément à l'article 23, soumet cette loi à la Commission européenne de Roumélie : « Les bonnes lois, — répondent les commissaires, qui l'adoptent et la louent, — n'ont jamais fait défaut en Turquie; c'est l'application qui d'ordinaire est insuffisante. »
Tout pareillement, l'exécution de l'article 61 est réclamée par l'Angleterre, qui ne veut pas laisser aux Russes la protection des Arméniens et qui, pour son commerce, a besoin d'une Arménie prospère.
Dès le 8 août 1878, lord Salisbury rappelle au Sultan la convention de Chypre; réponse dilatoire de la Porte (24 octobre) ; ultimatum anglais et envoi d'une escadre à Smyrne; le Sultan déclare que, « sans agir avec précipitation, il étudie l'exécution prochaine des réformes ». En vain l'ambassadeur anglais, le turcophile sir H. Layard, essaie de lui remontrer que l'Arménie deviendra, faute de réformes, une autre Bulgarie ; en vain un ancien officier anglais, Bakerpacha, va étudier surplace les abus les plus criants; même, quand M. Gladstone et les libéraux, revenus au pouvoir, obtiennent des puissances une note collective (12 juin 1880), qu'ils appuient de paroles
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sévères à la Chambre des Communes (22 juillet 1880), Abd-ul-Hamid sait que, tout occupé de Dulcigno et incapable déjà de s'entendre pour cette opération toute proche, le concert européen ne suivra pas l'Angleterre au fond de son Anatolie.
Londres s'attache pourtant à la réforme de l'Asie ottomane que traversent ses grandes routes de commerce et que la russification semble guetter. A défaut du Sultan et des gens de Constantinople, elle met son espoir en quelques gouverneurs de vilayets, surtout en Midhat-pacha, que la clémence du Maître rappelle d'exil cl autorise d'abord à séjourner en Crète.
Midhat arrive à Candie le 14 septembre 1878; la médiation anglaise s'est interposée entre les insurgés, qui réclament leur annexion à la Grèce, et les soldats turcs qui ne peuvent venir à bout de la révolte. Le 15 octobre 1878 est conclu le pacte de Halépa. Cette charte locale organise l'autonomie Cretoise et aurait installé le protectorat moral de l'Angleterre, si Londres, craignant une pareille démarche des Russes en Arménie, n'eût pas refusé sa garantie,
Midhat est bientôt envoyé, comme vali de Damas, pour réformer la Syrie.
Dans le livre que jai souvent cité, Midhat-pacha, sa vie, son œuvre, Midhat-bey traduit les lettres qu'un Anglais, « dont il ne convient pas de publier le nom », écrit à Midhat-pacha sur l'invitation de l'ambassadeur britannique :
Constantinople, 3 octobre 1878.
Altesse,
L'ambassadeur depuis quatre mois cherche à agir sur l'esprit du Sultan pour amener Sa Majesté à croire à votre fidélité et à votre dévouement à son trône... Il m'a chargé de vous dire en toute confidence qu'il avait été question de vous nommer gouverneur-général de Crète et qu'il avait empêché cette nomination, convaincu que vous ne feriez rien de hien dans cette île et que l'insurrection augmentei'ait au lieu de diminuer : il m'a dit son désir de voir Votre Altesse occuper un poste beaucoup plus élevé.
L'ambassadeur entrevoit les grandes difficultés qu'il y a à faire des réformes dans le pays sans la coopération de Votre Altesse. Votre opinion sur la politique anglaise et vos vues sur le moyen d'introduire des réformes seront, j'en suis sûr, très appréciées par Son Excellence, et si vous jugez convenable d'écrire à l'ambassadeur, vous pouvez compter sur mon honneur que personne au monde ne connaîtra cette correspondance.
Le 12 février 1879, le même Anglais écrità Midhal, nommé vali de Damas :
Je vous félicite du succès que vous avez obtenu auprès du gouvernement impérial, qui vous a autorisé à exécuter des réformes pour améliorer le sort de la province.
Je n'ai nullement été étonné d'apprendre que vous avez trouvé le pays dans un état d'anarchie, bien que votre prédécesseur prétende l'avoir laissé heureux, content et prospère. Sachant dans quel état sont les vilayets voisins de la capitale, comment s'imaginer que les provinces éloignées sont mieux organisées? Je ne doute nullement que la Syrie profite beaucoup de votre séjour; mais nous verrons si on vous permettra de cueillir les fruits de vos efforts...
Sir Henry Layard m'a promis, depuis bien longtemps, 1 de s'intéresser à Ismail Kémal-bey; Saïd Pacha aussi pré-'
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tend s'intéresser à lui; mais je crois que personne n'ose le proposer au Sultan. Je vous prie, si faire se peut, de m'écrire quel-jucs niuts que je puisse remettre à l'ambassadeur, en exprimant votre désir que ces victimes de la défunte constitution soient enfin libérées de leur exil.
Midhat-pacha se met à l'œuvre avec la hâte un peu brouillonne d'un demi-civilisé et le désir de bien faire : des écoles et des routes sont construites; la sécurité publique est restaurée. Midhat est encouragé par l'ambassadeur anglais qui lui rend visite. Mais à chaque pas il est arrêté par les intrigues du Palais. Dès octobre 1879, il offre sa démisssion. Réponse du Palais :
Les succès, de Votre Altesse dans ce vilayet avaient été exposés à Sa Majesté par sir H. Layard au retour de son voyage. Sa Majesté était sur le point de vous adresser ses félicitations et de vous demander quelles étaient les mesures dont l'application rencontrait des obstacles. Votre décision de vous retirer des affaires publiques, juste au moment où l'État est sur le point de récolter les fruits de la longue expérience et de la haute compétence de Votre Altesse, ne concorde guère avec vos sentiments connus de patriotisme, et Sa Majesté ne saurait, actuellement, se décider à mettre en disponibilité un serviteur aussi hautement qualifié... Sa Majesté m'ordonne de prier Votre Altesse, si elle a quelque plainte à formuler, de s'adresser directement au Palais.
Midhat-pacha insiste :
Je remercie humblement Sa Majesté... Ma démission est motivée par l'état de ma santé autant que par l'impossibilité de diriger les affaires de ce vilayet dans son état actuel. Tous les services sont en désordre; les localités du littoral subissent presque toutes des influences étrangères.
à l'intérieur des soulèvements paralysent tous nos elforts pour assurer aux populations la tranquillité et la justice par une administration consciente des exigences locales et des besoins des habitants...
Il n'y a qu'un moyen d'améliorer l'état de cette province, c'est d'y nommer un vali capable et honnête auquel il serait accordé pleins pouvoirs d'appliquer toutes les réformes, administratives, financières et d'utilité publique, exigées par les conditions du pays et des populations...
Abd-ul-Hamid n'ose pas, un an après le traité de Berlin, rompre ouvertement avec celui que l'Angleterre tient pour le seul réformateur capable de relever l'empire. Nouvelles instances de Midhat en un énergique rapport :
Il y a trente ans, j'avais rempli les fonctions de secrétaire-général dans ce vilayet; il y a vingt-sept ans, j'y étais venu en mission temporaire. J'avais donc une certaine connaissance du pays et de ses habitants. Aussi, quelle fut ma surprise, à mon arrivée, de constater un changement complet dans l'état administratif et politique de cette province! La France soutient les Libanais; l'Angleterre proège les Druzes; les Américains fondent des écoles et des établissements hospitaliers dans le Djebel Noussairi, afin d'y établir une sphère d influence; les Allemands créent de véritables colonies d'émigrants en Palestine; les Espagnols eux-mêmes paraissent nourrir des projets analogues et ont construit à JafTa une école et une église. Toutes ces influences sont regrettables; car une partie des chrétiens rêve de s'unir au Liban, une autre recherche la protection étrangère, pendant que les musulmans sont dans le plus complet désarroi...
Les seuls ordres transmis par l'autorité centrale ont trait à des demandes d'argent et d'hommes pour l'armée; il en est résulté toute sorte d'abus. Les fonctionnaires de tout rang, sauf de rares exceptions, ne cherchent qu'à satisfaire leurs propres intérêts et ne paraissent pas se soucier
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de la sécurité de leurs administrés exposés au meurlre et au pillage. Les voleui-s et les brigands restent impunis ou sont relâchés, pendant que des innocents sont détenus et subissent des peines variant entre huit et onze ans sans jugement préalable. L'état financier est déplorable; les revenus publics ont diminué de moitié; la dime a épuisé le pays; les déprédations de l'armée ont fait le reste...
Conclusion :
Il est certain que si tout cela ne cesse vite, les puissances, sous prétexte d'y introduire des réformes, voudront remettre entre les mains de fonctionnaires étrangers l'administration des vilayets dAnatolie. Au degré de désorganisation où nous sommes arrivés, il ne reste qu'à appliquer d'urgence dans toutes les provinces de l'Empire, en tenant compte des mœurs et des coutumes de chaque province, les lois qui sont actuellement soumises aux délibérations du Conseil des Ministres.
On voit le changement qui s'est fait depuis 1876 dans l'esprit de Midhat et des diplomates anglais. La « défunte constitution » ne leur semble plus le remède universel : ils veulent des réformes locales, « tenant compte des mœurs et des coutumes de chaque province ». Ils ne demandent plus que la Turquie élise un parlement; pour l'heure présente, il faut à chaque province « un vali capable et honnête auquel il serait accordé pleins pouvoirs d'appliquer toutes les réformes administratives, financières et d'utilité publique, exigées par les conditions du pays et des populations. » Aux prises avec les Druzes, les Maronites, les Arabes du désert et ceux du Hauran, qui, tous, allèguent des coutumes et des privilèges et dont l'armée impériale ne peut venir à bout, Midhat-pacha est bien obligé de tenir compte des
« nécessités particulières », L'enlèvement d'une fille met en guerre Druzes et Hauraniêns. Midhat écrit au grand-vizir le 26 octobre 1879 :
Comme il nous est impossible de rester simples spectateurs devant trois ou quatre mille liommes en armes, ' prêts à s'entre-luer, nous avons d'abord envoyé des fonctionnaires, des gendarmes et enfm des troupes régulières pour empêcher le choc des deux partis; nous avons ensuite fait venir les cheikhs et leur avons proposé de terminer l'afTaire à l'amiable. Mais les Hauraniêns ont insisté pour que les Druzes coupables fussent jugés, ou bien que le gouvernement les autorisât eux-mêmes, puisqu'ils sont plus nombreux, à marcher contre les Druzes. D'autre part, les Druzes prétendent qu'il n'est pas dans leurs habitudes d'être traduits en justice, et, dans la crainte de créer un précédent, ils refusent de livrer les coupables.
Contre Druzes et Hauraniêns, Midhat déploierait volontiers la même énergie que, jadis, dans ses gouvernements de Bagdad et du Danube, contre les agitateurs panslavistes ou les bédouins. Mais le grandvizir, assagi par les leçons de la guerre turco-russe, le ramène à des pensers plus sages :
L'ambassadeur d'Angleterre est venu nous voir à l'occasion des événements druzes et nous en a exprimé de grands regrets; il a tenu le même langage au ministre des Affaires étrangères. C'est un fait généralement connu que l'Angleterre offre aux Druzes sa protection morale, pendant que la France offre la sienne aux Maronites. Gomme les Anglais ne sont guère contents des mesures adoptées contre les Druzes, il résulte, des déclarations que le consul anglais a faites à Votre Altesse, que la France aura à formuler des plaintes si les pillages des Druzes continuent à s'exercer contre les Maronites. Bref,
quoique la conduite des Druzes soit abominable, il ne peut convenir à la raison d'État de les punir actuellement : leurs brigandages datent des temps les plus reculés, et nous n'avons pas encore trouvé Toccasion favorable de les châtier.
Sans parler des chrétiens de presque tout l'empire, les Kurdes en Arménie, les Lazes et les Yourouks en Anatolie, les Albanais en Europe sont dans le même étal de demi-révolte que Druzes et Hauraniens. A moins de transformer les deux Turquies européenne et asiatique en un champ de bataille, où le soldat turc livrera un combat quotidien à toutes les autres races, — surtout aux autres musulmans, — il faut transiger avec chacun des groupes ethniques, faire la part de leurs exigences et traditions; ou bien, les mécontents réclameront l'appui de quelque cabinet européen, et l'expérience de 1875-1877 vient de montrer ce que vaut à l'empire une intervention des puissances.
Comme Midhat renouvelle sa démission, on lui promet que la fameuse Loi sur les Vilayets d'Europe sera étendue à la Turquie d'Asie. Midhat est persuadé que toutes ces lois d'ensemble ne serviront à rien :
Je reconnais en principe la nécessité et les bienfaits les nouvelles lois; mais, ainsi qu'il est mentionné dans le Slégramme impérial, me conférant le gouvernement de
Syrie, il faudrait prendre en considération, dans l'orgalisation nouvelle, les habitudes et les mœurs locales.
)in de suivre cette méthode, les lois et règlements louvellement élaborés semblent destinés à tous les vilayets indistinctement et, lorsque je suggère de légères modifi-
LA BÉVOUmOÎC TCHOCE. 9
cations qui les assoupliraient de manière à me rendre l'application plus facile selon les lieux et les circonstances, mes observations rencontrent une indifférence aussi complète que systématique.
Mais l'heure n est pas propice aux réformes locales : par l'exemple de TÉgypte, après celui de la Bulo-arie de la Serbie et des Provinces danubiennes, îa Porte voit ce que deviennent ses vilayets dotés d'une administration particulière. En moins d'un siècle par une série d'améliorations spéciales, ce vilayet du Nil est devenu un pachalik héréditaire (1811-1839), puis une sorte de royaume vassal (1841- 1873) sous la garantie de l'Europe qui, par la réforme judiciaire (1874) et fiscale (1876), le transforme en un condominium franco-anglais (1878-1879) et en exclut pratiquement tout contrôle delà puissance suzerame
■ A tort ou à raison. Abd-ul-Hamid soupçonne Midhat de vouloir renouveler en Syrie l'œuvre de Mehemet-Ali : les cris de vive Midhat-pacha, que poussent les Syriens, et le voyage de sir H. Layard dans le vilayet l'inquiètent; les ennemis et certains amis imprudents de Midhat vantent le « royaume arabe » que le réformateur voudrait organiser autour de Damas, « odeur du paradis », ville sainte des premiers khalifes. Quand les contrôleurs généraux, installés par l'Europe au Caire, exigent la liquidation de la dette égyptienne, Midhat est rappelé de Syrie, nommé vali de Smyrne, dans la dépendance plus proche du Maître.
Abd-ul-Hamid s'est débarrassé déjà des autres coniurésde 1876 ; il a exilé en Anatolie et à la Mecque le grand-vizir et le cheikh-ul-idam qui déposèrent
TREHTE ANS AVAlfT ^^^
Abd-ul-Aziz. Il a soumis la Porte aux caprices du *^alais; il ne prend plus comme grands-vizirs que ses anciens secrétaires qui, lui devant tout, ne lui refu- Ta^^ r!^ Pense-t-il. Tout fonctionnaire suspect d idées libérales est relégué dans un poste lointain Les journaux officieux commencent d accuser Midhat d avoir « suicidé » Abd-ul-Aziz.
A mesure que la querelle égyptienne s'exaspère que Londres et Paris entrent en lutte avec « le parti national » et menacent d une intervention arJnée, Abd-ul-Hamid excite le fanatisme de la foule et le patnotisme des pachas contre les suppôts de l'Europe Midhat est arrêté, jugé, condamné comme assassin d Abd-ul-Aziz (mai-juillet 1881); les représentations de 1 Angleterre empêchent qu'on le mette à mortmais 11 est exilé dans les monts d'Arabie, au-dessus de la Mecque, à Taïf où, durant deux années, il est mis à la torture physique et morale...
Les Jeunes Turcs, ministres aujourd'hui d'Abd-ul- Hamid, devraient relire certaines lettres de cette époque, écrites par Midhat-pacha à sa famille et publiées par Midhat-bey à la fin de son livre :
J'ai un abcès à lomoplate droite. Jen souffre beaucouD Comme médecin, il n'y a ici qu'un jeune homme sans expérience. Mes compagnons d'exil., sans me prévenTr prirent sur eux d'adresser une lettre au gouverneur delà Mecque, demandant qu'un médecin me fût envoylMJs Ils n eurent aucune réponse de ce personnage, qu dïilfurs venait de recevoir, par un aide de camp envoyé de Conr ^ntinople, le firman lui octroyant le grade de maréchaTet I ordre de nous faire périr. «"«cuai ei
i. Le cheikh-nl-lsism Haïroallah effendi Pt 1a« ,î«„, v «rere, d-Abd-al-H.„ùd : D.n..d.Mahn,o„d « dI'I.wÎ ^Z'.
Le vnli choisit pour exécuter cet ordre le major Békireffendi chargé de nous surveiller. Dès son arrivée, Békir congédia nos domestiques et nos cuisiniers, supprima nos rations, nous dit à tous que nous devions nous contenter d'un peu de soupe et de légumes, qui nous seraient servis dans une gamelle à l'usage des soldats, et nous défendait absolument de nous procurer des vivres en dehors de ceux que Ton nous donnerait. Il nous interdit également de faire blanchir notre linge, besogne que chacun de nous devait accomplir de ses mains. En outre, il fit enlever encrier, plume et papier, qui étaient à notre disposition, et tout ce qui peut servir à la correspondance.
Le traitement auquel nous sommes soumis est un moyen comme un autre de nous faire disparaître. Car mes compagnons sont accoutumés au bien-être et à l'aisance même : si la faim les oblige à absorber la maigre pitance des soldats, leur estomac ne pourra pas supporter un pareil régime, et ils finiront certainement par y succomber, mais Dieu sait après combien de souffrances et de tourments.
En mai 1883, — l'Angleterre étant installée en Egypte depuis six mois bientôt (juillet-septembre 1882) et accaparant le monopole de l'administration et du contrôle (janvier 1883), — Midhat-pacha est étranglé. Son fidèle ami, l'ancien cheikh-ul-islam Haïroullah-effendi, écrit à sa famille :
J'ai l'honneur de présenter mes respectueux et humbles hommages à l'épouse et à la fille de Midhat-pacha ainsi qu'à son fils Ali Haydar-bey avec l'expression de mes profonds regrets et de mes condoléances à l'occasion de la mort de notre bien aimé maître. Que le Tout-Puissant leur accorde le bonheur sous autant de formes différentes qu'il y a de grains de poussière dans la terre qui recouvre la dépouille du martyr!
Vous avez dû apprendre sa mort tragique et les circonstances dans lesquelles elle est survenue. Son Altesse n'a
point succombé, comme les journaux Tont annoncé, à la maladie dont elle souffrait. Elle a bien eu un anthrax, mais de nature bénigne. La vérité est qu'en une même nuit et dans le même instant, Midhat-pacha et Damad Mahmoud-pacha ont été étranglés. Que la clémence et la bénédiction divine soient sur eux!
I>a moitié des effets de Son Altesse ont été volés par les employés; le reste a été envoyé à Constantinople.
Dans cet envoi, une caissette, étiquetée ivoires japonais, objets (fart, contenait la tête du réformateur : elle fut remise à Abd-ul-Hamid qui, bien sûr désormais de sa victoire, put, en place des réformes, installer le gouvernement selon son cœur, — le régime hamidien '.
1. Pour le rég^ime hamidien, je ne puis que renvoyer le lecteur à mes livres : La Politique du Sultan, La Macédoine, Les Affaires de Crète.
ENTEx^TE AUSTRO-RUSSE
I. Le statu qao ottoman et la politique de Vienne et de Pétersbourg. — Chine et Turquie. — L'abstention russe; le renoncement aux politiques orthodoxe et panslaviste. — Les étapes de la Russie au Levant. — La règle austro-russe. — Obéissance des principautés et royaumes balkaniques. — L'écrasement de la Macédoine. — L'insurrection de 1902.
IL — Les puissances occidentales. — Réclamations françaises. — Conférence demandée par Londres. — Le programme de Vienne. — L'insurrection de 1903. — Révolte albanaise. — Intervention anglaise. — Promesses turques. — Projet de lord Lansdowne. — Le programme de Mùrzsteg.
IIL — Résistance du Sultan. — Guerre russo-japonaise. — Accord turco-bulgare. — Anarchie macédonienne. — Intervention de Londres. — Réforme financière. — Surtaxe douanière. — La politique occidentale. — Affaire marocaine. — Politique panislamique. — Entrevues de 1907. — La réforme judiciaire.
D'août 1896 à février 1908, Pétersbourg et Vienne s'entendent pour maintenir le statu quo au Levant. L'Autriche et la Russie, Berlin et les financiers ont un égal besoin de la paix turque. Durant ces onze années, le premier ministre austro-hongrois, comte de Goluchowski, se débat dans les difficultés in té-
rieures de la double monarchie ; à Vienne, les luttes de races rendent impraticable le régime parlementaire; entre Vienne et Buda-Pest, les exigences des Hongrois empêchent le renouvellement du Compromis. Durant ces onze années, c'est vers la Chine que Nicolas II tourne sa diplomatie, ses ingénieurs, puis ses armées. Berlin, qui encourage les plus folles entreprises de Pétersbourg, couvre de sa protection M. de Goluchowski et le sultan Abd-ul-Hamid : les industriels et financiers allemands recueillent à Constantinople les bénéfices; mais ils doivent en laisser une part aux clients et associés de l'ambassade française, afin de gagner à la politique de nonintervention Fénergique assistance de M. Constans. La collaboration de la Bussie, de l'Allemagne et de la France pour la revision du traité de Simonoseki (avril 1895) marque le vrai début de cette période : Pétersbourg fonde alors sa Banque russo-chinoise et ■émet l'emprunt russo-chinois (juillet 1895). En 1896, comme la Chine et le Japon achèvent de signer leurs traités de paix et de commerce (21 juillet), Pétersbourg met le premier doigt dans l'engrenage mandchourien : grâce au traité Cassini, les rails russes vont joindre Irkoutsk à Vladivostock, à travers la Mandchourie chinoise (septembre), et la convention de Séoul installe en Corée le protectorat du Tsar (maijuillet). C'est alors que M. de Lobanof pose à Vienne les premières définitions de l'entente austro-russe (25 août 1896) : afin que rien ne trouble le statu quo de l'empire ottoman, Abd-ul-Hamid gardera sa liberté d'action dans les massacres arméniens, dans la répression de toute révolte macédonienne et dans la conduite de toute guerre turco-grecque ou turco-bul-
gare que viendraient à causer les affaires de Crète ou de Macédoine.
La Russie au Levant ne voit plus qu'un danger, mais immense : Tinstallation d'une Bulgarie arménienne sur les flancs de sa Transcaucasie. L'apeurerement sénile de M. de Lobanof, Tinexpérience de Nicolas II et les complaisances de M. Hanotaux envers Abd-ul-Hamid font abandonner toutes les traditions moscovites : politique panslaviste aussi bien que politique orthodoxe, tout ce que la Russie a tenté depuis deux siècles est renié; après les quatre étapes de 1770, de i830, de 1860 et de 1878, brusquement s'arrête la marche des tsars libérateurs.
En 1770, sous la conduite de pilotes anglais, une flotte russe était apparue dans la Méditerranée : on avait vu surgir sur les rivages de la Morée et de l'Anatolie ces envoyés de Dieu que les moines de l'Athos, depuis un siècle, promettaient à leurs frères orthodoxes et dont la seule annonce avait pu garder à l'obédience du Patriarche les peuples des îles et des plaines, que la courbache de laga chassait vers la mosquée.
De 1770 à 1830, l'orthodoxie entière, sans distinction de races ni de langues, avait eu un protecteur dans le Tsar blanc qui se disait l'héritier de Constantin : l'indépendance de la Grèce, l'autonomie de la principauté serbe et les privilèges des Provinces danubiennes étaient sortis de cette « politique orthodoxe », qui en 1829 avait amené les troupes russes sur le Danube et jusqu'au delà du Balkan.
Mais ce n'étaient point les résultats que les héritiers de Pierre le Grand avaient escomptés : audevant de Byzance, cette politique dressait un obstacle. Car, de 1830 à 1860, l'orthodoxie balkanique.
SOUS la houlette du Patriarche grec, était, de gré ou de force, poussée vers « l'Idée » hellénique; vers Athènes libérée et non plus vers Moscou libératrice, les « chrétiens » étaient dressés par le clergé patriarchiste à tourner leurs espoirs. Au bout de la péninsule, le royaume grec, échappant à la direction de Pétersbourg, passait sous Tinfluence de TOccident. Aux frontières mêmes de l'Empire russe, les Provinces danubiennes trouvaient, dans leur race et leur langue latines, des raisons de lier partie avec le même Occident. Entre la Grèce et la Roumanie, dans les pays du Balkan, du Rhodope, du Vardar et du Pinde, dans cette Slavie continentale qu'enserraient des côtes ou des plaines à demi hellénisées, les écoles et le clergé du Patriarche avançaient leurs conquêtes; ne restaient inaccessibles à cette pénétration grecque que les districts où la tyrannie ottomane n'avait jamais pu s'installer : Monténégro et forêts serbes.
Encore, de 1850 à 1860, à la nouvelle de Sébastopol assiégée, bombardée, prise, au spectacle des armées et des diplomaties occidentales venant à la rescousse du Turc, ces Slaves perdaient leur foi en la toute-puissance de Moscou ; c'était maintenant dans la mer russe, contre les rivages et les vaisseaux du Tsar, que l'Angleterre pilotait les flottes victorieuses; c'étaient les puissances occidentales qui, au traité de Paris, exigeaient les réformes en faveur de tous les chrétiens...
Vers 1860, après les années de recueillement qui suivirent la guerre de Crimée, la diplomatie russe^ conçoit un nouveau plan. Au lieu de tous les frèreii en religion, de tous les « chrétiens » du PatriarcatJ
les seuls frères en Slavie Tintéressent désormais et, des deux grandes familles slaves de la péninsule, puisque les Serbes de rouest et du nord, dans leurs deux principautés de Serbie et du Monténégro, ont leurs forteresses de refuge, c'est aux Bulgares de Test et du centre que la protection russe veut surtout veiller, aux Bulgares atrocement martyrisés par le maître turc, adroitement hellénisés par le prêtre grec : les Bulgares, répandus de la mer Noire au Vardar et du Danube à TArchipel, tiennent les passes du Balkan et du Rhodope, la banlieue de Salonique et les approches de Constantinople ; ils pourront quelque jour livrer au Tsar de tous les Slaves l'accès de la mer Egée et la possession des Détroits.
De 1860 à 1878, la Russie mène deux campagnes victorieuses pour la libération de ses Bulgares : l'une diplomatique, à Stamboul, pour leur libération religieuse; l'autre militaire, par-dessus le Danube et le Balkan, jusqu'à San Stéfano, pour leur libération politique. La première brise le joug de Thellénisme, détache du Patriarchat l'Église bulgare : ne dépendant plus que de son Exarque, le Bulgare peut prier, éduquer ses enfants dans la langue des aïeux (mars 1870). La seconde campagne brise le joug de la Porte et détache de l'empire turc toutes les terres bulgares et quelques autres dont les Russes à San Stéfano font une Grande Bulgarie, mais dont l'Europe à Berlin remet la moitié sous les exactions du pacha et sous le couteau de l'Albanais.
En 1878, même entravée par l'Europe, cette « politique panslaviste » aboutit à une Serbie et à un Monténégro élargis et indépendants, à une Bulgarie vassale, mais autonome, et à une Roumélie privi-
lég-iée : grands résultats pour les Slaves et pour la civilisation! petits bénéfices encore pour les héritiers de Pierre le Grand. Car aussitôt délivrés, ces Bulgares, à leur tour, ont leur « Idée » nationale et demandent à Vienne, à Berlin, à Londres, partout sauf à Moscou, la protection de leur jeune indépendance : c'est pour eux-mêmes, non pour le Tsar, qu'ils entendent vivre; ils mettent leur orgueil à être des Slaves, mais aussi des hommes libres, et si la fusion de la Roumélie et de la Bulgarie en un seul Etat montre la vitalité de cette Slavie (1885), les Bulgait?s déploient une égale bravoure contre le Serbe, leur frère en panslavisme, et contre le Grec, leur frère en orthodoxie. Sur la route de Byzance, Pétersbourg a installé un nouvel adversaire.
Plus cruellement encore que « l'ingratitude » grecque, cette « ingratitude » bulgare déroute les conseillers du Tsar. Pour de longues années, pour toujours peut-être, la descente vers Byzance leur semblant compromise, ils veulent pousser vers d'autres rivages, et, les suggestions allemandes venant en aide, la résistance chinoise paraissant d'ailleurs épuisée, c'est dans les mers Égées du Pacifique — mer Japonaise, mer Jaune, golfe du Petchili, — (ju'ils décident d'aller quérir l'accès des océans sans glaces et sans clôture. En 1890, on se met en route ; on commence de construire le Transsibérien. En 1895-96, on coupe au plus court en entreprenant le Transmandchourien ; en 1896-1897, on veut aller encore plus vite et substituer le Salonique de la mer Jaune, Port-Arthur, au Sébastopol de la mer Japonaise, Vladivostock.
Il fallait à tout prix que rien au Levant n'interrompît cette œuvre lointaine : à tout prix, le géant russe ayant porté son grand corps aux frontières de la Chine, il fallait qu'aucune fourmi, par la moindre piqûre au talon, ne le forçât à un retour ni même à un regard en arrière. Juste à ce moment, le Bulgare venait à repentance : après dix années d'ingratitude (1886-1896), le prince Ferdinand demandait son pardon au couronnement de Nicolas II. En gage de dévouement orthodoxe et panslaviste, il rebaptisait son petit prince Boris et renouait la fraternelle amitié avec les Serbes de Belgrade et de Cettigné : sous la tutelle russe, une ligue des Slaves balkaniques se formait, non pour la libération, comme on le disait, des frères encore opprimés, mais pour le respect et le maintien de l'oppression ottomane.
Pétersbourg eût donc été tranquille, n'eussent été la Crète, la Macédoine et l'Arménie, dont l'une ne pouvait se résigner au massacre, tandis que les autres recommençaient à parler de liberté : durant l'automne de 1896, la Crète s'agitait et une première révolte macédonienne obligeait les Turcs à mobiliser pour la défense des lignes ferrées. A ne pas interrompre le massacre arménien, à n'activer ni le règlement macédonien ni l'émancipation Cretoise, M. de Lobanof et M. de Goluchowski se mettaient d'accord en août 1896; ces deux amis du Sultan se déclaraient les deux voisins « les plus intéressés » à la paix levantine et s'engageaient à ne tolérer aucune intervention étrangère, aucune rébellion intérieure.
Sitôt que les malheureux Grecs tendent la main aux Cretois massacrés, le syndicat austro-russe
ameute contre eux les flottes européennes; les généraux de Guillaume II ramènent les troupes turques en Thessalie (avril 1897). Vienne et Pétersbourg annoncent aux gouvernements de Belgrade, de Sofia et de Gettigné (29 avril) que les deux empereurs, s'étant rencontrés à Pétersbourg, sont « fermement décidés à maintenir par tous les moyens la paix générale et le statu quo », Slaves et orthodoxes comprennent quels bénéfices Pétersbourg espère de cette paix générale, quand on apprend l'occupation de Port- Arthur (décembre 1897).
De cette occupation de Port-Arthur au procès du général Stœssel (décembre 1897-février 1908), dix années s'écoulent. La guerre russo-japonaise (1904- 1905) coupe en deux cette période; mais pour la politique russe au Levant aussi bien qu'en Chine, ce n'est pas le début des hostilités (février 190-4) qui marque le tournant : deux années avant l'attaque japonaise, la guerre était virtuellement déclarée par la conclusion de l'alliance entre Londres et Tokio (30 janvier 1902), et Pétersbourg commençait dès lors, en Europe et en Extrême-Orient, ses préparatifs diplomatiques et militaires : la note franco-russe du 20 mars 1902, le traité russo-chinois du 8 avril, la vice-royauté de l'amiral Alexeiefl" et l'occupation de Yongampho avaient pour contrepartie les nouvelles déclarations austro-russes de février et décembre 1902. De 1897 à 1902 et de 1902 à 1908, cette période de dix années est ainsi partagée en deux moitiés presque égales.
Les cinq premières années (1897-1902) furent une suite ininterrompue de succès. Les victoires de Thessalie avaient rendu l'audace au Sultan et la confiance à Tislam, abattu le courage des chrétientés et permis aux massacreurs de parfaire leur besogne arménienne. Les Grecs découragés ne demandaient qu'à rentrer dans la domesticité du Turc. La nation pardonnait à son roi et à ses princes la prudence qu'ils avaient déployée sur les champs de bataille et l'activité qu'il avait eue en Bourse durant les désastres de la patrie. Le royaume, perdant quelques hectares de frontières thessaliennes, gagnait du moins un contrôle international qui lui rendait son crédit et un budget équilibré : la sage administration de M. Zaïmis réparait les conséquences économiques de la défaite. La foule passait ses rancœurs sur les « intellectuels », qui prétendaient introduire dans la religion la langue d'aujourd'hui, traduire l'Évangile à l'usage des pallikares (1901). L'espoir de la Crète annexée consolait l'orgueil des plus chauvins : pour se concilier les faveurs de l'Angleterre, qui jadis avait donné les îles Ioniennes, qui maintenant pouvait donner Chypre ou faire obtenir la Crète, les descendants des Marothonomaques demandaient au Dieu des Armées le prompt écrasement des Boers.
Les Cretois continuaient la lutte : la ferme honnêteté des amiraux de l'Occident leur conquérait leur autonomie (1898). Mais le syndicat austro-russe prenait sur eux sa revanche, en installant à la Canée le prince Georges, que la Russie avait désigné à la
faveur populaire et qui semblait d'humeur à jouer en Crète, non les rois Minos, mais les rois Milan.
De fait, durant les huit années de son « harmostat » (décembre 1898-septembre 1906), ce gros garçon ne pensa qu'à sa tournée annuelle dans les casinos d'Europe et aux économies qu'il fallait amasser tant pour les mois trop courts de cette vie heureuse que pour les longues années d'une vieillesse incertaine. Il n'eut le temps de songer ni à la mise en valeur du pays ni à l'éducation politique du peuple.
Avertis aussi par le malheur grec, les Slaves et autres chrétiens de la péninsule, — non les peuples, mais les princes et les gouvernements, — ne demandaient qu'à rester dans la domesticité austro-russe. Chaque année, on convoquait les princes à Vienne ou à Pétersbourg pour leur répéter la leçon du statu quo et de la paix générale : la Russie étant chargée du Bulgare, le Serbe était livré à l'Autriche, et comme, depuis un quart de siècle, le Roumain s'était inféodé au Habsbourg et le Monténégrin au Romanoff, les quatre principautés ou royaumes chrétiens étaient tenus d'une main ferme. A chacun, suivant l'occurrence. Vienne ou Pétersbourg distribuait remontrances ou cadeaux.
A Bucharest, le Hohenzollern régnant identifiait les intérêts de sa dynastie, de son gouvernement et de son peuple avec le service de la Triple Alliance : Vienne n'avait que des compliments à décerner au plus respectueux des pupilles. De 1886 à 1897, la propagande roumaine avait entrepris de réveiller l'idée nationale chez les Valaques du Pinde. Parlant une langue roumano-latine, ces Zinzares étaient passés néanmoins au service de l'hellénisme et,
ENTENTE AUSTRO-RUSSE 14d
depuis un siècle, consacraient à la propagande grecque aussi bien les efforts et les ressources de leurs nombreuses communautés d'Épire et de Macédoine que les legs et bienfaits de leurs riches familles, émigrées en Egypte, en Russie, en Autriche, installées dans toutes les places de trafic et de banque. Bucharest de 1886 à 1897 avait tenté de remettre la main sur ces bienfaiteurs... De 1895 à 1903, cette propagande fut systématiquement négligée, presque persécutée par le gouvernement roumain. Bucharest touchait sa récompense dans le transit du commerce autrichien et allemand, qui désormais empruntait les Portes de Fer régularisées (septembre 1896) et le port de Costantza, devenu tête de ligne pour les paquebots et pour les câbles germaniques vers Constantinople.
A Cettigné, les ordres de Pétersbourg rencontraient une respectueuse obéissance. Le mariage d'une princesse monténégrine avec l'héritier du trône italien (1896) tournait d'ailleurs vers l'Adriatique et vers l'Occident les calculs du prince Nicolas. Il escomptait pour son peuple un grand rôle politique et commercial si Ton pouvait convaincre l'Italie, la Russie et la France que l'équilibre de l'Adriatique *, l'avenir de la péninsule ottomane et le prestige de la Double Alliance étaient engagés dans la construction d'un chemin de fer qui rejoindrait le Danube à l'Adriatique, la Roumanie au Monténégro, à travers la Serbie et le vilayet turc de Kossovo. I, Pour s'assurer les revenus que lui vaudraient ces rails internationaux, le prince Nicolas ne demandait
1. Voir le premier exposé de ce plan dans le livre de M. Ch. Loiseau paru en 1901 : VÉquilibre Adriatique.
LA RKTOLOnOH TUBOOE. 10
qu'à suivre les conseils de Pétersbourg, moyennant salaire : en 1898, le Tsar lui donnait trente mille fusils, dix-mille revolvers et vingt-cinq millions de cartouches, avec défense d'en faire usage ; en 1900, c'était le titre d'Altesse Royale que lEurope lui reconnaissait; en 1902, peut-être lui permit-on d'espérer que le trône de Serbie, sans héritier, pourrait revenir à son troisième fils, Mirko, époux d'une Obrénovitch.
A Belgrade, les gens de Vienne avaient retrouvé leur instrument accoutumé.
Le roi Milan avait abdiqué en 1889, reparu à Belgrade en 1891, vendu en 1892 à ses sujets ses droits et titres de citoyen serbe, de membre de la famille Obrénovitch et de père du roi, menacé de rentrer en 1893 et soutiré de son fils ou de son peuple plusieurs millions par cette menace (1892-1893). Il était revenu le 21 janvier 1894 pour renouveler le traité secret qui, en temps de paix, livrait à l'Autriche les Serbes de Bosnie, d'Herzégovine, de Croatie et de Slavonie, et qui promettait en temps de guerre la remise aux troupes autrichiennes des forteresses du royaume. Une année durant (janvier 1894-avril 1895), Milan avait gouverné et tellement abusé des finances publiques et du crédit royal qu'il avait dû reprendre le chemin de ses casinos d'Europe.
Le roi Alexandre donnait alors le pouvoir aux honnêtes ministères Novakovitch et Simitch; la Serbie connaissait deux ans et demi (juillet 1875-janvier 1898) de régime constitutionnel; l'influence de la reine Nathalie faisait prévaloir les tendances russophiles et signer un autre traité secret avec le Tsar (vers le début de 1896). Aussitôt Milan rêve-
nait de Paris s'installer à Vienne et, par tous les moyens, tâchait d'y rendre fréquentes les visites du roi Alexandre. Ce bon père se faisait le pourvoyeur de son fils. Jouant de la menace autrichienne, de raffection paternelle et de l'expérience trop complète, disait-il, qu'il avait des Serbes et de leurs sentiments, il reprenait un tel ascendant sur le faible cerveau d'Alexandre qu'à la fin de décembre 1897, quelques mois après la proclamation de l'entente austro-russe, nommé commandant en chef de l'armée serbe, le vaincu de Pirot remettait la main sur le gouvernement.
Durant deux années et demie, la diplomatie autrichienne garda ce correspondant à gages (janvier 1898juin 1900) : le traité secret de Milan livrait la Serbie au Habsbourg; le traité secret de Nathalie liait le roi au Tsar; le statu quo et la paix générale étaient doublement assurés, et si les Serbes s'avisaient de n'être pas contents. Milan faisait pendre ou déshonorer les chefs du parti national.
Pendant l'été de 1900, la passion d'Alexandre pour M"" Draga Maschin faillit déranger cette combinaison : le père dut céder le pouvoir à la maîtresse et regagner ses tripots de Vienne ou de Paris. Mais ce que perdait l'Autriche dans Milan, la Russie le retrouvait en Draga : Vienne avait livré la Serbie à son proxénète ; Pétersbourg la donnait à une femme galante, dont le Tsar acceptait d'être le témoin nuptial (août 1900). Une satisfaction, du moins, était accordée au sentiment national : en Macédoine, un archevêque de race serbe, Monseigneur Firmilian, était installé par le Patriarche sur le siège d'Uskub (1902).
C'est à Sofia seulement que, de 1897 à 1902, l'entente austro-russe rencontra quelque opposition : l'impatient et tortueux génie du prince Ferdinand se pliait mal au servage ou au déshonneur.
Réconcilié avec le Tsar, reconnu par les puissances, débarrassé de la tyrannie starabouloviste (1896), il refusait toute aventure macédonienne ; mais ne songeait-il jamais à une Bulgarie indépendante, à une principauté, non plus vassale, mais souveraine et érigée en royaume? Il allait à Pétersbourg présenter le filleul du Tsar, le prince Boris, à la Russie orthodoxe ; mais il visitait aussi à Belgrade et à Gettigné, appelait de ses toasts une union des Bulgares et des Serbes, protestait à Gonstantinople contre les atrocités du vilayet de Kossovo (1898).
Sincèrement dévoué aux intérêts de son peuple, il restaurait les finances, construisait le réseau ferré, réformait les impôts, mais n'oubliait ni l'armée ni la défense maritime, et ses projets sur les Chemins de fer Orientaux alarmaient tout à la fois Vienne et Pétersbourg (1899). Les chantages et les assassinats des révolutionnaires macédoniens amenaient presque une rupture entre Bucharest et Sofia (1900); déjà l'Autriche ménageait à son protégé roumain une entente avec le Grec : les deux rois de Grèce et de Roumanie se rencontraient en territoire autrichien, à Abbazia (mai 1901).
Les nécessités d'un emprunt de cent millions de francs ramenèrent le prince Ferdinand et ses ministres au Tsar, qui avança les quatre millions de francs du premier coupon (juillet 1902) et, devant une Sobriané russophile, un ministère purement zankoviste répudia « toute politique extérieure qui
ne servît pas la paix générale et surtout Taniitié avec tous les voisins ». Ferdinand retourna à Pétersbourg (juin 1902) ; le grand-duc Nicolas vint inaugurer le monument de Chipka (août): sur le champ de Plevna, Tamitié bulgaro-rouraaine fut renouée; Charles de Roumanie et Ferdinand de Bulgarie déposèrent ensemble des couronnes sur le monument des Russes (novembre 1902)...
De 1897 à 1902, la déférence de tous les États balkaniques envers les protecteurs de Vienne et de Pétersbourg fut donc, malgré les incidents, constante et unanime ; et les États de l'Europe gardèrent une attitude plus déférente encore.
Les affaires Cretoises avaient rapproché pourtant les puissances occidentales : on avait pu croire à la fin de 1898 que, mises en confiance par cette honnête conduite, l'Angleterre, la France et Tltalie essaieraient peut-être à Salonique de la pression effective qui leur avait si bien réussi à Candie.
Mais Fachoda (septembre 1898) était un souvenir encore trop douloureux. A l'entente franco-anglaise, les germanophiles et les impérialistes de Londres préféraient les cajoleries de Guillaume II. A peine la Crète délivrée (décembre 1898), ils se jetaient dans l'affaire sud-africaine En mars 1899, M. Cecil Rhodes allait demander à Berlin la tête de Krûger quon lui vendait au plus juste prix; comme en octobre 1899 les hostilités contre le Transvaal et les défaites anglaises commençaient, Guillaume II revenait à Londres : tous différends aux Samoa et en
Afrique réglés, il promettait sa neutralité, au beso^iS' son alliance (novembre), en échange du Turc q^ l'Angleterre lui abandonnait. Puis, tant que dura cette guerre sud-africaine (octobre 1899-juin 1902), l'Angleterre eut d'autres soucis que les affaires levantines; de quel droit, d'ailleurs, aurait-elle interdit au Sultan contre les « rebelles » de Macédoine les moyens dont elle usait elle-même contre les « rebelles » du Transvaal ?
Restées en tête-à-tête, la France et l'Italie commencèrent timidement à régler leurs anciennes querelles par la conclusion d'un traité de commerce (janvier 1899), puis par une délimitation de leurs territoires éthiopiens (janvier 1900). Mais jusqu'à la mort du roi Humbert (juillet 1900), les décisions de la Triplice dominaient la diplomatie de Rome dans toutes les affaires continentales. En novembre 1897, d'ailleurs, lors de la visite faite à Monza par le comte Goluchowski, l'Italie avait été faite co-participante ou du moins co-intéressée du syndicat austro-russe ; les promesses alors échangées sont demeurées secrètes; en 1899, cependant, M. de Goluchowski parlait de notes rédigées et, en 1907, le baron de Burian révélait que l'une de ces notes prévoyait une autonomie albanaise au cas où le maintien du régime turc apparaîtrait comme impossible.
Victor-Emmanuel arrivant au trône (août 1900), la .réconciliation franco-italienne était scellée par l'arrangement sur la Tripolitaine (décembre 1901); tandis que le duc de Gênes amenait sa flotte à Nice, le congrès albanais de Rome semblait présager une nouvelle orientation des efforts italiens : mari d'une princesse monténégrine, Victor-Emmanuel donnait
son attention à 1 rt[uilibre adriatique »; il témoignait du plus vif désir de contenter Pétersbourg et rendait visite au Tsar (juillet 190:2) quelques jours après le renouvellement de la Triplice.
A Paris, le respect de l'Alliance mettait au service de Tentente austro-russe notre diplomatie qui inclinait encore vers ce parti sous les efforts de notre ambassadeur à Constantinople : M. Constans avait remplacé M. Cambon (février 1899); aux remontrances contre les massacres et aux demandes de réformes succédaient les demandes de concessions. De 1899 à 1902, les combinaisons financières de l'ambassadeur et de ses amis enchaînent notre politique : on ne peut entretenir le Sultan d'Arménie ou de Macédoine, quand on lui parle de quais, de mines et de phares. A la fin de 1901, si l'impatience française fait saisir les douanes de Mitylène par une division de notre escadre, c'est assurément qu'Abdul-Hamid refuse à nos établissements scolaires les droits issus des capitulations ; mais c'est aussi, et surtout, que la Porte néglige ses versements aux héritiers Tubini-Lorando.
Pour les écumeurs de concessions, les temps étaient propices : Abd-ul-Hamid, célébrant le jubilé de ses vingt-cinq ans de règne, était pris d'une folie de grands travaux (septembre 1900) ; il lançait son chemin de fer sacré vers la Mecque et voulait prolonger jusqu'à Bagdad, jusqu'au Golfe, les rails anatoliens. Mais les temps étaient critiques aussi pour les protégés de M. Constans : les financiers de Berlin et de Francfort trouvaient dans leur gouvernement un avoué encore plus rapace. Guillaume II luimême était venu à Constantinople réclamer « son »
Bagdad (octobre 1898); il en obtenait la promesse écrite (octobre 1899); le tracé en était établi (février 1901). Financiers allemands et financiers français se syndiquaient alors pour partager l'aubaine * : en Anatolie, rails allemands et rails français arrivaient au contact et les deux compagnies échangeaient des actions et des délégués; sur le Bagdad, on négociait pareille entente où les seuls intérêts nationaux de la France étaient oubliés (octobre 1901mars 1902)...
...Ah! les belles années pour l'entente austrorusse que ces cinq années 1897-1902 !... En 1902, tout change, par la faute des Macédoniens qui, massacrés et pillés, n'apprécient pas les beautés du statu qiio et la douceur de la paix générale.
Les Macédoniens avaient à souffrir de ce pacifique état de choses et ils en souffraient grandement : au régime turc s'ajoutait, pour la dévastation de la Macédoine, le régime hamidien. Régime turc, mangerie; régime hamidien, massacre-.
Le résultat de la mangerie turque est toujours de réduire les peuples à la misère et à la faim. Pendant des siècles, les races sujettes ont supporté cette exploitation avec une patience admirable. Mais, dans un pays sillonné de chemins de fer comme l'est aujourd'hui la Macédoine, pense-t-on qu'il ait été besoin de propagandes étrangères pour ébranler
1. Voir là-dessus mon livre Le Sultan, l'Islam et les Puissances.
2. Voir La Macédoine et le vilayet cCAndrinople, Mémoire de l'Organisation Intérieure, 1904.
cette résignation?... Quand la mangerie pousse les raïas à bout, au premier signe de mécontentement populaire, la police secrète d'Abd-ul-Hamid fomente ou invente une conspiration; la gendarmerie prend d'assaut les bourgs ou les villages, perquisitionne, découvre des armes, fusille les hommes ou les emmène prisonniers; les vieux, les femmes et les enfants sont dispersés dans la campagne ; bien heureuses les filles, quand elles ne subissent pas d'autres traitements.
Puis commence, dans les mosquées voisines, une prédication qui met en chasse les irréguliers, les bachi-bouzouks; dans chaque province, le Sultan a une gendarmerie mobile de bachi-bouzouks toujours prêts. Il a ses Kurdes en Asie Mineure; en Macédoine, il a ses Albanais. Les Kurdes accomplissent la besogne avec obéissance. Les Albanais y ajoutent une allégresse et une ingéniosité qui font de la vie macédonienne un drame mêlé de comédie.
Ce drame nous a été longuement raconté par les Livres Jaunes et Bleus. Nous savons, à n'en pas douter, que, depuis l'année 1895, il n'y a pas eu un district de haute Macédoine dans lequel des bandes d'Albanais, soutenues par l'autorité turque, n'aient pris d'assaut les villages, tué par centaines les paysans, razzié des plaines entières et fait disparaître des populations qu'en 1890 encore on pouvait dénombrer : tels, par exemple, les Serbes de la Vieille Serbie, qui, en 1890, formaient 60 ou 80 villages, comptaient une population d'environ 20000 âmes et dont aujourd'hui il ne reste que deux bourgs avec 2000 habitants.
Mais ces Albanais, très dispos à torturer des
paysans, éventrer des femmes et brûler une récolte, sont moins braves quand ils rencontrent quelque résistance. On arrive au quatrième stade du régime hamidien : après la police secrète, après la gendarmerie et les bachi-boiizouks, viennent les soldats.
Sous prétexte de rébellion à étouffer, on mobilise les rédifs (réservistes); on amène d'Asie Mineure de malheureux paysans turcs, la plus honnête population qu'on puisse imaginer. Loin de chez eux, exaspérés par les guets-apens de cette guerre civile, affamés par le manque de solde, ils ne sont plus au bout de quelques semaines que des bandes de loups enragés. On voit donc en Macédoine 200000 soldats, conduits tantôt par leurs officiers, tantôt par la faim, pénétrer jusqu'au fond des montagnes, brûler ou massacrer les villages : par l'œuvre des bachi-bouzouks dans les plaines et des soldats dans les monts, ces vilayets de Macédoine, que j'avais connus si florissants vers 1890, perdaient en 1902-1903 172 villages, et une population paysanne de 180 000 âmes était •dispersée dans les forêts ou contrainte de s'exiler.
Tous les chrétiens de Macédoine, fidèles du Patriarcat grec ou fidèles de l'Exarchat bulgare, tous les peuples raïas, de langue hellénique, serbe, bulgare ou valaque, supportaient les conséquences de ce pacifique slalu quo, — mais fort inégalement.
Les « Patriarchistes » ' de langue grecque ou valaque sont installés au bord de l'Archipel, dans les ports et les plaines maritimes, ou, le long des lignes ferrées, dans les grandes villes de l'intérieur. Ils