‹ La Révolution TurqueChapitre 16 sur 29 · Voir mon livre La Turquie et l'Hellénisme contemporain · texte numérisé non relu

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vivent sous la protectrice surveillance des Européens, des consuls, négociants, ingénieurs, employés de chemins de fer : sous l'œil des Européens, les fonctionnaires turcs sont pris de pudeur ou de crainte. Un grand nombre de ces Gréco-Valaques sont entrés au service des entrepreneurs européens ou de l'administration turque : ils peuvent protéger la masse de leurs congénères, que le désastre thessalien a rendue plus souple à la courbache et qui ne désire plus que la vie et les biens saufs.

A l'autre bout de la Macédoine, les « Patriarchistes » de langue serbe, noyés dans le cyclone albanais ou perdus dans les montagnes d'Uskub et de Kossovo, étaient dressés depuis trois siècles à tout subir sans révolte : la Meille Serbie, le pays de Prizrend et de Prichtina, à moitié vidé de ses habitants, n'était plus qu'un terrain de jeux pour la furie albanaise; M. A. Malet nous a donné, et Ij'ai reproduit, le journal de ces opérations sanglantes tenu officiellement par le consulat russe d'Uskub ^

Mais entre les deux régions serbe et grecque de la Macédoine palriarchiste, Ihinterland est peuplé en majorité d'Exarchistes bulgares, qui, sans protection étrangère et sans complicités administratives, ont appris à ne compter que sur eux-mêmes. Quatre siècles de servitude ont fait disparaître chez ces raîas toute aristocratie de race : ce ne sont que vilains, démocratiquement égaux. Trente ans de civilisation n'ont pas encore fait émerger une aristocratie de fortune : ce ne sont que pauvres paysans, qui jusqu'à nous laissaient le commerce et l'industrie

1. Voir le Correspondant du 25 février 1903 et la Revue de Paris du 15 mars 1903.

de leurs moindres bazars aux mains des Gréco- Valaques, Une aristocratie d'intelligence seulement s'était formée, ou plutôt une classe d'intellectuels, que recrutaient chaque année les nombreuses écoles, primaires et secondaires, de l'Exarque.

Que pouvaient devenir, au sortir d'une éducation européenne, ces jeunes g-ens qui n'avaient dans leurs villages aucune industrie où appliquer leurs connaissances, dans leurs familles aucun capital d'où fonder quelque industrie? l'administration turque les traitait en suspects, leur refusait toute permission de tenter quelque entreprise et leur fermait systématiquement l'entrée des carrières libérales, la hiérarchie des fonctions ottomanes et des administrations étrangères, finances et travaux publics, Dette ottomane. Banque ottomane. Régie des tabacs, chemins de fer, etc., — tous débouchés que la faveur turque réservait aux Gréco-Valaques. La moitié de ces intellectuels entrant donc au service de l'Exarque comme prêtres ou professeurs, recrutaient un nouveau contingent d'intellectuels et sans cesse augmentaient la classe de ces mécontents. Les autres devaient aller gagner leur pain dans la principauté bulgare.

Les vilayets de la Turquie d'Europe — écrivait M. BrancofT en 1904 ^ — comptent en tout douze médecins et six avocats bulgares. Ce sont les seuls qui aient pu rester dans leur patrie et la servir. Depuis un quart de siècle, les gymnases classiques et modernes de Salonique d'abord, puis de Monastir et d'Andrinople, les écoles pédagogiques d'Uskub et de Serres et le séminaire orthodoxe de Constantinople

1. D. M. Brancoff, la Macédoine et la Population chrétienne, p. T'.i et suiv.

>nt fourni un grand nombre d'instituteurs et de professeurs à la Macédoine. En Macédoine, en 1902, il y avait mille deux cent vingt professeurs et instituteurs, tous nés sn Macédoine : il n'y avait que quinze Bulgares de Bulgarie et quatre étrangers. Beaucoup de ces jeunes gens sont allés continuer leurs études dans les écoles spéciales et les Facultés de France d'Allemagne, d'Autriche, de Suisse, de Belgique, d'Italie, de Russie et de Bulgarie. Plus le quatre cents jeunes Macédoniens ont une instruction spéciale et universitaire : médecins, avocats, ingénieurs, architectes, professeurs, artistes, pharmaciens. Le nombre des licenciés et des docteurs en droit est bien plus grand encore. Malheureusement la porte de la patrie reste fermée à toutes ces jeunes forces qui ne demandent qu'à être utilisées.

Ces jeunes gens sont forcés de s'exiler en Bulgarie, où ils occupent des places importantes, soit dans l'administration ou le gouvernement, soit dans le professorat, dans les gymnase», à l'Université. Quelques-uns d'entre eux, professeurs à T Université de Sofia, ont été nommés, pour leurs savants ouvrages, membres correspondants de plusieurs académies et sociétés étrangères. D'autres sont entrés dans la carrière diplomatique, sont avocats, médecins, juges, artistes, ingénieurs, architectes, pharmaciens et publicistes. Ceux-ci ont entre leurs mains le plus grand nombre des journaux et revues bulgares. Plus de trois cents jeunes Macédoniens ont achevé leurs études à l'École militaire de Sofia et sont aujourd'hui officiers de l'armée bulgare. Les Macédoniens, professeurs en Bulgarie, sont au nombre de quatre cent cinquante.

Ces intellectuels sont traqués non seulement par le gouvernement turc, mais encore par le patriarcat grec. Dans de telles circonstances, ne doivent-ils pas fatalement songer à la révolte? Ils demandent, avec énergie, à ne plus pourrir dans les prisons, à ne plus être envoyés en exil et à pouvoir vivre, à Salonique et à Monastir, de la chaire universitaire, du laboratoire, des hôpitaux et des administrations.

A Sofia, vers 1902, vingt mille habitants sur soixante-dix mille étaient nés en territoire ottoman; dans la principauté bulgare, le nombre de ces Roumélo-Macédoniens dépassait deux cent mille peutêtre. Avec les intellectuels, le paysan, qui fuyait le , régime turc, le manœuvre, qui venait gagner un plus haut salaire dans les travaux publics et les constructions de la principauté, surtout le petit bourgeois, que la justice du Sultan avait traqué et ruiné, formaient la majorité de ce contingent. Tous étaient également victimes de la paix austro-russe : leur ressentiment, comme leurs intérêts privés, les attachait aux associations révolutionnaires ou patriotiques, qui rêvaient la libération delà Macédoine.

Dès 1893, un congrès de Slaves Ottomans fondait à Sofia V Organisation macédo-andrinopolitaine , dirigée par un Comité extérieur de six membres et par des congrès annuels : en 1895, une expédition sur Melnik était décidée par le Comité et exécutée par Boris Sarafof. De 1895 à 1899, la concorde et la discipline furent complètes entre les membres et les chefs de ce Comité, qui se laissait guider par les avis du gouvernement bulgare. Mais, en 1899, les Macédoniens à bout de patience firent sécession : une Organisation intérieure, sous le Comité intérieur siégeant à Salonique, prépara la révolution; la Macédoine, puis le vilayet d'Andrinople furent militairement partagés en secteurs, dont un comité local et un chef élu avaient Tadministration et le commandement. Les « ventes » des carbonari avaient fourni le modèle; la patience et la solidarité paysannes en firent une mystérieuse puissance, dont on sentit bientôt les efforts et dont les ordres furent partout obéis.

En 1902, les deux Organisations intérieure et extérieure semblaient marcher unies : les hommes d'action cependant blâmaient la sagesse de Sofia et les Macédoniens commençaient à ne mettre leur confiance [{u'en eux-mêmes. L'Organisation intérieure prenait le premier rang; dans tous ses vilayets de Roumélie, le Turc sentait germer des Comités et des comitadjis, et Ton ne parlait plus que d'une insurrection pour le printemps de 1902. M. de Montebello, notre ambassadeur, écrit de Pétersbourg le 28 février 1902 :

L'agitation révolutionnaire qui se réveille annuellement en Macédoine paraît, cette année, plus inquiétante. On pouvait espérer que la visite à Saint-Pétersbourg de larchiduc Ferdinand aurait arrêté pour quelque temps les menées des agitateurs. On n'a pu ignorer, en effet, que le résultat de ce voyage a été la confirmation des accords intervenus entre la Russie et l'Autriche, lors de la visite de l'Empereur François-Joseph en 1897... Le comte Lamsdorff paraît être sûr qu'en Bulgarie les précautions sont bien prises. Mais le Comité bulgare est en majeure partie composé d'éléments de nationalités diverses; il a des ramifications dans tous les Balkans et l'action très sincère de la Bulgarie devient impuissante, en dehors de son territoire *.

En même temps que les Comités bulgaro-macédoniens, les Albanais, les plus fidèles serviteurs d'Abdul-Hamid, font des leurs :

Belgrade, le 1" mars 1902.

Une sérieuse rixe s'est produite à Ipek entre Albanais et soldats turcs, à la suite du meurtre d'un chef albanais : de part et d'autre il y a un assez grand nombre de tués et

1. Ces dépêches et les suivantes sont empruntées au Liore Jaune : Affcàres de Macédoine, 1902.

de blessés. Mon collègue de Russie ne m'a pas caché les vives inquiétudes que lui cause l'agitation signalée depuis quelque temps en Macédoine et en Serbie. De diverses sources très sûres, on est unanime à lui déclarer que le mouvement prend une grande extension et qu'il sera beaucoup plus difficile cette année d'en arrêter l'explosion annoncée pour le mois prochain. Il m'a dit avoir la certitude que la Serbie observerait la plus complète réserve. Le Ministre des Affaires étrangères du Monténégro, lors de son récent séjour à Belgrade, a donné au roi l'assurance que le prince Nicolas était décidé à adopter la même attitude.

De Macédoine, nos agents annoncent la révolte prochaine et bien organisée. M. Choublier, notre consul à Monastir, écrit le 4 mars 1902 :

Partout on parle à mots couverts d'une insurrection pour le printemps. On ne saurait prévoir dans quelle région de la Macédoine un mouvement bulgare est le plus à craindre : cependant les Comités concentrent leurs efforts le long d'une ligne qui coupe de biais la Macédoine en traversant les régions montagneuses et boisées d'Ichtip, Kuprulu, Perlépé, Krouchovo, Monastir et Kastoria.

C'est la Macédoine « exarchiste » qui entre en campagne. En 1902, la Macédoine « patriarchiste » des Gréco-Valaques et des Serbes gardera la neutralité ou prendra parti pour le Turc :

L'action des Comités, — continue M. Choublier, — est encore plus paralysée par la guerre que, soutenus des autorités, leur ont déclarée les notables grecs et grécisants : partout ces derniers se font dénonciateurs des Bulgares. Les autorités grecques de Monastir elles-mêmes prennent le parti des Turcs contre ces mêmes populations chrétiennes qu'elles prétendent devoir un jour revenir à la

Grèce... Les Grecs demandent des mesures sévères contre les Bulgares.

La propagande serbe, au contraire, ne leur est nullement hostile. Le consul de Serbie recommande aux députations, qui viennent lui demander ses conseils, de ne point se laisser enrôler par les bandes bulgares, mais d'observer la neutralité la plus bienveillante et même de les aider à se soustraire à la poursuite des Turcs. Trop faible en ces régions, insurûsamment organisée, la propagande serbe se compromettrait inutilement en cherchant à suivre l'exemple des Bulgares : d'autre part, à s'opposer au mouvement insurrectionnel, les Serbes perdraient la sympathie des populations qui, moins patriotes que désireuses d'échapper à leur situation misérable, accueilleront avec joie, quel qu'il soit, leur libérateur.

Les autorités turques lâchent les bachi-bouzouks :

Le 26 janvier, le vali de Monastir, averti que plusieurs chefs des Comités s'étaient réunis à Ekchi-Sou, envoyait le capitaine Rifaat-bey avec cent cavaliers pour se saisir des conspirateurs. Au lieu de marcher directement sur Ekchi-Sou, Rifaat-bey s'attardait dans les villages voisins à lever deux cents bachi-bouzouks. Les conspirateurs avertis eurent le temps de fuir; mais les habitants du village furent battus et cruellement maltraités.

Les bachi-bouzouks se sont crus, après cet enrôlement, autorisés à continuer, même hors de la présence des autorités. La police turque accepte leurs services; à la suite des perquisitions opérées par eux dans les villages d'Egri, Boukri, Barechani, Jabeni et Zajetz, trente et un Bulgares ont été incarcérés. Avant l'arrivée des autorités, les habitants de Jabeni et de Barechani avaient été liés, puis bàtonnés. Une plainte adressée au vali par les habitants de Barechani a été repoussée; quelques bachibouzouks d'Ostritza sont toujours installés à Barechani et, sous l'œil des zaptiés, continuent leurs perquisitions.

Les Turcs de Resna organisent un Comité antibulgare ;

LA RÉTOLCTIOH TCROCE. 1 1

sur les bords du lac de Presba, des bandes turques perquisitionnent. Le village de Krania est occupé par une bande de bachi-boiaouks qui ont tellement bàtonné leurs prisonniers qu'il a fallu deux jours pour leur faire faire les quelques heures de route qui séparent Krania de Nakolesci.

Le résultat est que, même dans les villes et dans les capitales de vilayets, ni paysans ni citadins ne peuvent vaquer à leurs affaires :

Les propriétaires des grands tchiftliks, qui, à celte époque de l'année, sont ordinairement dans leurs terres, n'osent quitter Monastir. Dans la ville même, il règne une sorte de terreur. Dès six heures du soir, les magasins sont fermés, personne ne peut sortir sans lanterne, et les habitants ne s'aventurent plus dans les rues.

Le vali, que je questionnais avant-hier, me répondait qu'il était sans inquiétude parce que ses subordonnés faisaient bonne garde, mais que cette vigilance était nécessaire et que les Comités voulaient « tenter un mauvais coup ». Le Comité bulgare de Krouchovo aurait décidé, il y a deux mois, d'enlever ou de tuer un des consuls de Monastir, dans le but de faire parler en Europe de la question macédonienne.

Le syndicat austro-russe et l'Europe attachent d'abord peu d'importance à ce mouvement. Les diplomates gardent leur optimisme. La Russie est assurée de l'obéissance bulgare, — c'est le moment où Sofia négocie son emprunt; — le comte Lamsdorff déclare que « la situation intérieure du gouvernement bulgare est trop délicate, ses embarras financiers trop lourds pour qu'il ne sente pas l'impérieuse nécessité d'éviter toute complication ; la Turquie sei^a énergique dans la répression des moindres troubles » (27 mars). Mais la révolte albanaise permet au Sultan

de mobiliser *, et les ambassadeurs turcs dénoncent à l'Europe les entreprises des bulgares (10 avril) : « les faits après vérification, écrit M. de Montebello, ont été toujours jusqu'ici reconnus inexacts » (io avril). Les Bulgares confessent pourtant qu'ils sont impuissants à désarmer les Comités, qui depuis cinq ans ont reçu abondance de vieux fusils déclassés * et qui trouvent en Grèce les fusils Gras à vil prix.

Le Sultan prend alors les mesures « pour le maintien de l'ordre et de la tranquillité » (mai 1902). Le commissaire ottoman à Sofia explique au chef de

1. M. Constans écrit le 7 avril 1902 : « Si depuis quelque temps le gouvernement ottoman paraissait craindre des complications du côté des Comitéâ macédoniens, les premières difQcultés lui viennent ce printemps des tribus albanaises chez lesquelles Timpanité a encouragé le goût de la vendetta et du pillage.

> Il y a quelques jours le chef albanais Ferbad Bey, avec mille partisans, et Issa Bolitin, avec 300 hommes, pénétraient dans Novi-Baiar et occupaient le konak, forçant le gouverneur à se réfugier dans la forteresse. Ils voulaient obtenir la grâce d'un chef très populaire, Akif-bey : la faveur a été accordée; les Albanais demandent maintenant la révocation du sous-gouverneur de Novi-Bazar qu'ils accusent d'avoir fait exiler Akif.

• Le gouvernement ottoman a décidé de prendre des mesures militaires pour parer à tout événement; mais la pénurie du Trésor ne permettant pas de nourrir une grande quantité de troupes supplémentaires, au lieu de 36 bataillons d'ilavés que demandait le grand-vizir, le ministre de la Guerre n'a pu en mobiliser que 24. Ils ont été répartis dans les districts où les troubles sont le plus à craindre, soit lia Uskub. 4 à Monastir et 9 autour de Salonique d'où ils peuvent être envoyés rapidement dans trois directions différentes. Les forces de la région ont été ainsi portées de 45000 à 60000 hommes environ. La garnison d'.Vndrinople a fourni un bataillon pour garder près de Drama la ligne Salonique-Dédéagatch, dont on pourrait sans difficulté faire sauter les nombreux ouvrages d'art. A l'est d'Andrinople

:in, un bataillon a renforcé la surveillance de la frontière bul- ■ à travers laquelle les agents des Comités passaient trop iacilement. ■

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