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Livre Jaune, p

L'Angleterre était délivrée de la guerre sud-africaine (juin 1902). Elle éprouvait le besoin de rentrer dans les conseils de l'Europe et de regagner l'estime du monde par une conduite vertueuse. L'avance russe en Mandchourie lui faisait désirer, peut-être, quelque complication au Levant qui forcerait Pétersbourg de lâcher la proie chinoise. Sur la diplomatie de Londres, Tinfluence personnelle du roi Edouard commençait de se faire sentir. Guillaume II déclarait ouvertement que, désormais, « l'avenir de l'Allemagne est sur l'eau »; les incidents de Koweït (août 1901-février 1902) trahissaient les visées allemandes sur le golfe Persique ; le germanophile lord Salisbury quittait le ministère et M. Balfour passait Premier à l'exclusion du germanophile M. Chamberlain (juillet 1902). On sentait venir la réconciliation franco-anglaise; une nouvelle coopération des trois puissances occidentales, Angleterre, Italie et France, apparaissait à quelques-uns comme le meilleur acheminement vers l'entente complète*.

1. Voir mes livres Pro Macedonia et Le Sultan, VIslam et les Puissances.

La France, la première, prononce quelques paroles honnêtes : « Le moyen le plus sûr pour la Sublime Porte d'arrêter le succès des Comités serait de réaliser enfin les réformes nécessaires que les populations de ce pays attendent depuis trop longtemps », répond )A. Delcassé à l'ambassadeur du Sultan (20 octobre 1902) : c'est ce que répète depuis six mois notre ambassade de Constantinople, chaque fois qu'en l'absence de M. Constans, notre honneur et nos intérêts nationaux sont remis à l'honnêteté et au patriotisme de M. Bapst, notre chargé d'affaires. Dès le 29 juillet 1902, M. Bapst écrit :

Il est évident qu'un sévère conlrôle administratif, financier et judiciaire serait le seul moyen de faire rentrer un peu de calme moral et de bien-être matériel chez ces populations si durement éprouvées.

En octobre, M. Bapst constate le succès de l'insurrection :

Le mouvement de cette année a été de beaucoup le plus sérieux de tous ceux qui se sont produits depuis les guerres de 1876-1877; il autorise à présager pour le printemps prochain des troubles plus étendus et plus graves. Au moment oii il se déclara, il fut désapprouvé par les Bulgares sensés : c Ces malheureux, disait-on, sacrifient leur vie sans profit pour la cause nationale; ils seront écrasés par les Turcs et les choses finiront en Macédoine comme elles ont fini en Pologne en 1863 ». Comme aucun appui n'était à attendre de l'étranger, comme la principauté de Bulgarie était contrainte à l'inaction, comme le Comité macédonien lui-même était en dissension, il semblait que les insurgés allaient vite succomber. Les prévisions des sages n'étaient pas justes. Non seulement les bandes n'ont pu être détruites par les Turcs et restent presque intactes à la fin de la saison, ayant gardé tous

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leurs cliefs: mai-, -:!r t.nit !'■ t-TrilMin- .[u'fllrs ont parcouru. p|l'- MiU r.'ii. ..iilr.' les sympathies de la iMipulation

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Et M. lUipst répète que le seul remède, le remède urgent est dans les réformes : il recommande le projet de notre consul à Salonique, M. Steeg, qui résume d'avance toute loeuvre réformatrice, dont les puissances vont entreprendre, sans lachever, la réalisation :

On connaît — disait M. Steeg — la situation critique dans laquelle se trouve le villageois bulgare de Macédoine, exposé, sans défense, à toutes les violences des bandes révolutionnaires et à toutes les exactions de la gendarmerie turque, mal recrutée, irrégulièrement payée et obligée de vivre sur Ihabitant. L'organisation d'une gendarmerie suflisamment nombreuse, bien payée, composée d'éléments choisis et commandée par des officiers d'élite, suffirait à rendre de plus en plus difficiles les mouvements de bandes révolutionnaires et à rassurer les paysans qui, du jour où ils n'auraient plus de représailles à redouter, se feraient peut-être les auxiliaires de l'autorité.

On connaît, d'autre part, les abus qui résultent du système de l'affermage des dîmes presque toujours adjugées à des beys influents, qui usent de la délégation de l'État comme d'un prétexte à toutes sortes d'exactions. Les deux derniers mouvements insurrectionnels ont commencé par le massacre d'agents chargés de la perception des dîmes. Or, dans la plus grande partie de la Macédoine, les dîmes étant affectées aux garanties des chemins de fer (Salonique- Monastir et Salonique-Dédéagatch), le produit des adjudications est versé à la Dette publique. Un règlement obligeant cette administration à percevoir ces revenus en régie suffirait sans doute à mettre fin à des abus souvent intolérables... Il semble que, si la réforme de la gendarmerie et de la perception des dîmes assurait aux populations un minimum de sécurité, elles ne sauraient demeurer

insensibles à ce progrès. D'autres points importants, tels que l'admission plus large de l'élément chrétien dans la magistrature et l'administration, pourraient être ensuite examinés avec plus de loisir...

Gendarmerie, finances, justice :de 1902 à 1907, ces trois réformes demandées par M. Steeg, le syndicat austro-russe va les adopter Tune après l'autre ; mais de 1902 à 1907, il n'en imposerait aucune au mauvais vouloir du Sultan, si la diplomatie anglaise n'intervenait chaque fois, vigoureusement.

Vienne continue de vanter le statu qiio, malgré les convois de blessés arrivant à Constantinople, malgré les appels du Sultan au fanatisme populaire et les préparatifs de la Porte et des Comités « en vue d'une explosion générale en Macédoine au printemps prochain ». M. Bapst écrit le 19 novembre :

L'hiver en s'établissant empêche l'insurrection d'être très active; mais elle subsiste et, malgré la blessure et la retraite d'un de ses chefs, Zontchef, elle s'est encore affirmée, cette quinzaine, par de petits engagements. Un convoi de seize soldats blessés est arrivé à Constantinople. C'est la seconde fois depuis un mois que pareil fait se produit; il est la preuve qu'à Serrés et dans les autres villes, les locaux sont déjà remplis de blessés.

Le gouvernement turc ne fait plus mystèi'e de la résistance opposée par les bandes; il permet aux journaux illustrés de Constantinople de publier des dessins représentant des soldats blessés dans les derniers engagements. Le ministre de la Guerre laisse entendre qu'il prend des dispositions en vue d'une explosion générale au printemps prochain. Les préparatifs pour une insurrection plus étendue se poursuivent sans relâche. L'ambassadeur d'Angleterre me dit que les importations d'armes en Macédoine vont toujours croissant; il pense qu'il suffirait, pour ramener un calme relatif, que les tribunaux et la police

fissent correctement leur devoir; le jour où la population, libérée des principaux abus, ne prêterait plus main-forte aux agitateurs, ceux-ci seraient vite réduits à rim[)uissance; cette réforme s'opérerait tout simplement, si les puissances assuraient aux tribunaux et à la police le payement régulier de leurs traitements.

L'ambassadeur de Russie, ayant emporté à Livadia le projet de M. Steeg, rapporte « des recommandations spéciales au Sultan pour l'introduction de réformes en Macédoine ». Mais quelles réformes? M. Delcassé insiste à Pétersbourg ; il annonce que l'ambassadeur anglais à Constantinople « propose un plan d'organisation nouvelle de la Macédoine » (17 novembre). Les agents russes en Macédoine et en Bulgarie annoncent de leur côté qu'une guerre est imminente pour le printemps. Notre agent à Sofia écrit :

Depuis le commencement du mois de novembre, les bandes insurrectionnelles font leur rentrée en Bulgarie. Les premières neiges sont tombées, barrant les sentiers des montagnes et enlevant aux insurgés leurs refuges ordinaires. Le gouvernement bulgare fait désarmer les bandes et maintient leurs chefs en arrestation pendant quelques jours. La population fête chefs et soldats, les acclame, leur donne des vivres.

Les officiers bulgares d'origine macédonienne, au nombre de raille environ, songeraient à démissionner en masse, ne voulant pas rester larme au pied quand la vie de leurs proches est en danger. Le nombre des réfugiés est considérable. Le ministre de Russie, M. Bakhmetieff m'a dit que son consul à Philippopoli, envoyé en mission du côté de Dubnitza et Kustendil, avait compté plus de six cents personnes inoffensives, vieillards, femmes, enfants, fuyant devant les Turcs, Il en arriverait, tous les

jouis, des centaines : d'après M. Bakhmetieiï, leur nombre dépassera le millier avant la fin du mois.

L'avis de mon collègue russe est qu'il faut étudier un programme de réformes et le discuter ensuite avec les puissances qui, n'en ayant pas, se trouveraient portées à adopter une partie de celui qu'on leur proposerait. Quand l'accord serait fait, on devrait imposer aux Turcs les réformes décidées.

Vienne finit par s'inquiéter : on ne peut abandonner le prince Ferdinand aux risques d'une révolte nationale ou au monopole de l'aide russe. Londres menace d'une conférence où les deux puissances « les plus intéressées dans les affaires balkaniques » risqueraient aussi de perdre leur prépondance. Paris et Pétersbourg sont enfin d'accord pour « préconiser les réformes les plus pratiques et les plus efficaces ». Paris insiste sur le programme de M. Steeg (27 novembre). Mais Vienne et Berlin conseillent au Sultan de se débarrasser de ces demandes importunes, en nommant deux commissions dont l'une, sous la présidence d'un inspecteur-général, Hilmi-pacha, irait « étudier sur place les améliorations à apporter à la situation en Macédoine », dont l'autre resterait « à la Porte pour examiner les propositions de la première » (1" décembre).

Harassée par les remontrances des ambassadeurs, — écrit M. Bapst, — la Porte veut se donner l'air de consentir à quelque réforme en Macédoine; mais aucune intention sérieuse n'est dans l'esprit du gouvernement. L'inspecteur nommé doit « surveiller et poursuivre l'application des mesures récemment arrêtées pour les vilayets de la Turquie d'Europe et approuvées par iradé impérial ». Or, en dehors de l'envoi des troupes en Macédoine, aucune mesure n'a été édictée par le Souverain; est-ce donc la

répression par la force armée que doit « surveiller et pourmivre » Hilmi-pacha?

Les < Instructions », qui viennent d'être approuvées par le Sultan n'apportent de modification que sur un point, réclamé, d'ailleurs, par M. Zinovief : l'introduction de l'élément chrétien dans la gendarmerie. .

Sur de nouvelles instances de M. Delcassé, la Russie déclare ne pas « se contenter de palliatifs : l'ordre formel du Tsar est d'insister pour des réformes ». L'honnête M. Bapst se trouvant encore une fois chargé de nos affaires, une déclaration très nette de notre gouvernement appuie la déclaration russe (9-11 décembre). Mais le Sultan pense avoir gagné l'Autriche, par l'intermédiaire de l'Allemagne, qui reçoit alors le firman définitif de son Bagdad. M. Bapst écrit le 15 décembre :

Le Palais, la Porte et tout le monde turc affectent de croire que les « Instructions » du Sultan règlent définitivement la question macédonienne. D'après tous mes renseignements, qui concordent avec ceux des autres ambassades, jamais les exactions et les brutalités n'auraient été plus nombreuses de la part de la gendarmerie et de la troupe. Des colonnes sillonnent le pays pour rechercher les armes; elles sont logées chez l'habitant et en profitent pour le dévaliser. Le directeur du Chemin de fer de Salonique-Monastir me disait avant-hier que les jours de paye, les employés de la Compagnie étaient régulièrement dépouillés par les soldats chargés de garder la voie.

L'ambassadeur de Russie m'a entretenu de ce redoublement de persécution : il constate que les violences des Turcs affolent la population macédonienne qui émigré en Bulgarie; le gouvernement princier est impuissant à contenir le sentiment de colère que l'afllux de ces malheureux excite contre les Turcs; si d'ici peu le calme et la sécurité

ne sont pas rétablis en Macédoine, on ne saurait prévoir ce qui peut advenir.

En Macédoine Tarrivée de l'inspecteur-général Hilmi-pacha (8 décembre) et la publication de ses Instructions n'ont causé que scepticisme chez les musulmans, désappointement chez les chrétiens : « Je ne fais que traduire l'opinion générale en la résumant : les nouvelles réformes consistent dans la multiplication de rouages coûteux et irresponsables; il semble qu'ont ait voulu organiser, non le progrès, mais la résistance », écrit M, Steeg, qui démontre l'urgence de réformes sérieuses et pratiques, « si l'on veut parer à l'éventualité de plus en plus probable de troubles graves au printemps prochain ». Le consul anglais réclame les mêmes réformes des impôts et de la gendarmerie. Une nouvelle démarche de M. Delcassé à Pétersbourg décide le Tsar à envoyer le comte Lamsdorff dans les capitales des États balkaniques, puis à Vienne.

Vienne, le 31 décembre 1902.

Le comte Lamsdorff, arrivé hier soir à Vienne, a eu, dès hier matin, un long entretien avec le comte Goluchowski, d'abord, et avec l'Empereur ensuite : 1° sur la nécessité d'améliorer le sort des chrétiens en Macédoine, 2° sur les moyens les plus propres à obtenir ce résultat sans rien changer au statu quo et sans attenter aux droits souverains du Sultan.

Ses conversations l'ont convaincu de la concordance d< leurs vues sur la nécessité de faciliter au Sultan des réformes qu'il ne puisse refuser et qui le rassurent, en même temps, sur le respect de ses droits. Ces réformes doivent porter sur la perception des dîmes et sur la réorganisation de la gendarmerie.

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Pour « faciliter au Sultan des réformes qu'il ne puisse refuser et qui le rassurent, en même temps, sur le respect de ses droits », on commence par menacer la Bulgarie et l'obliger à sévir contre les Comités. Sofia obéit : les Comités sont dissous, leurs armes et papiers confisqués, leurs chefs arrêtés ou expulsés, et la frontière turque est bordée de patrouilles qui empêcheront le passage des bandes et des munitions (14 février 1903).

Le syndicat austro-russe remet alors son projet de réformes, son « programme de Vienne » au Sultan, (21 février), qui l'accepte aussitôt (25 février), car ce projet n'engage à rien; c'est à peine s'il renforce les Instructions que la Porte a données à Hilmipacha : ni changement de personnel ou de méthodes, ni contrôle des consuls ou des puissances; de vagues promesses pour une gendarmerie que des spécialistes étrangers, belges ou Scandinaves, « pourront être » appelés à réorganiser. Sous la forme d' Instructions supplémentaires au sujet des provinces de la Roumélie, la Porte publie ces promesses, auxquelles personne ne croit (2 avril 1903).

Et sitôt ce programme de Vienne publié, — comme jadis en Crète à chaque promulgation de firmans réformateurs, — les musulmans et surtout les Albanais, les fidèles Albanais d'Abd-ul-Hamid, se révoltent; ils font le siège de Mitrovitza, assassinent le consul de Russie :

Les Albanais, sur la fidélité desquels croyait pouvoir compter le Sultan, ont résisté aux commissions diverses qui leur ont été envoyées par le Palais, et se sont refusés à l'application des réformes. Encouragés peut-être par une longue impunité, estimant sans doute que, si on parlemen-

tait avec eux, on n'oserait pas recourir à la force, ils se sont décidés à agir après leur réunion à Ipek et à Diakova : de Vucitren, où ils s'étaient l'éunis au nombre de 3 ou 4 000, ils ont essayé de prendre Mitrovitza.

La faiblesse de la garnison et le nombre considérable des assaillants ont obligé le commandant de la place à faire usage tout d'abord de son artillerie. Plus de trois cents coups de canon ont été tirés. Le grand-vizir m'affirmait hier qu'il y a eu de nombreux blessés et que 300 insurgés ont été laissés morts sur le terrain. L'émotion a été vive au Palais, comme à la Porte, lorsqu'on a appris ce chiffi'e. L'envoi de 20 000 hommes à Miti'ovitza a été décidé. 16 bataillons de rédifs ont reçu l'ordre de s'embarquer de Smyrne pour Salonique; 3 bataillons de nizam vont être embarqués à Smyrne avec la même destination, ce qui portera à 19 le nombre total des bataillons envoyés en Macédoine.

L'insurrection générale de la Macédoine et de la Roumélie répond à cette révolte albanaise, que les chrétiens savent organisée par le Palais :

Le pays est entièrement troublé dans le nord du vilayet de Scutari, dans celui d'Uskub tout entier et dans celui de Monastir, où des bandes se trouvent aux environs de Dibra, Elbassan, Bérat, Ochrida et Kastoria. Des bandes, non moins nombreuses, parcourent le vilayet de Salonique : elles ont fait sauter le pont d'Anguista et une portion du tunnel de Drama. Dans le vilayet d'Andrinople où a eu lieu la rupture du pont de Kadikeuy, près de Moustaphapacha, tout fait prévoir que les bandes opéreront, lorsque le signal leur en sera donné; dans les environs de Kirk- Kélissé, les bandes ont eu déjà plusieurs rencontres avec les troupes; hier encore, trente Bulgares aidés par les habitants d'un village voisin ont combattu la gendarmerie envoyée à leur poursuite et lui ont tué deux officiers et un certain nombre de soldats.

C'est donc sur presque tous les points de la Turquie

l'Europe que les troubles se produisent. Je crois que la *orte dispose d'assez de forces. Mais il faut qu'elle ipplique résolument les réformes décrétées et qu'elle ;hoisisse des fonctionnaires honorables et instruits. C'est :e qu'elle n'a pas fait jusqu'à ce jour : certains juges louvellement nommés n ont pas plus de moralité que :eux qu'ils ont été appelés à remplacer.

Vienne et Pétersbourg redoutent une intervention le l'Europe ou une rébellion des petits États balkaniques. Leurs deux ambassadeurs sont chargés < d'avertir le Sultan de la manière la plus énergique, par ordres immédiats de leurs souverains, que l'Aulriche-Hongrie et la Russie, s'étant engagées à maintenir la Bulgarie dans une attitude correcte, exigent des actes qui pourraient prouver la sincérité de la politique du Sultan, à savoir : la répression incessante de l'opposition des Arnautes et une mise en œuvre énergique des réformes; dans le cas où la Porte ne remplirait pas loyalement ses engagements, les deux Cabinets abandonneraient la Turquie aux dangers qui pourraient en résulter » (20 avril).

La Porte annonce aussitôt la soumission des Albanais, l'entrée des troupes régulières à Diakova et à Ipek. Mais la montagne reste insoumise et le Sultan use de ce prétexte pour ne pas exécuter les réformes. Les Comités se remettent en campagne. Des bombes éclatent à Salonique, centre du complot :

Sa Ionique, le 30 avril 1903.

Une explosion a eu lieu avant-hier à bord du vapeur français le Guadalquivir : un engin a été déposé dans la batterie par un révolutionnaire bulgare qui vient d'être arrêté. Cette explosion paraît faire partie de tout un plan d'attentats du même genre. Hier soir, vers huit heures, on

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a fait sauter un dépôt de pétrole et la conduite principale de gaz. Aussitôt après, l'obscurité s'étant faite, des bombes ont été jetées dans trois cafés; à la Banque ottomane, une mine a causé une explosion formidable; la Banque s'est efFondrée en partie sur le club allemand où ont été tués plusieurs Suisses, Autrichiens et Allemands, parmi lesquels le gérant du consulat d'Allemagne. On a ensuite jeté un grand nombre de petites bombes sur la troupe et sur l'école allemande.

Pendant tout Tété de 1903, la Roumélie et la Macédoine, des rives de la mer Noire au golfe de Salonique et de la banlieue même de Constantinople aux confins albanais, sont un champ de bataille où des centaines de bandes luttent héroïquement contre les deux cent mille hommes que le Sultan a mobilisés : villages pillés, meurtres, viols, paysans rôtis, dynamite, fuites, le Mémorandum bulgare, que j'ai publié dans mon livre Pro Macedonia, résumait les six premiers mois de cette opération hamidienne et, point par point, donnait les renseignements les plus circonstanciés, dont les consuls européens vérifièrent et reconnurent l'authenticité. Rapport de M. Constans en date du 11 août :

Jamais, à aucun moment, le mouvement insurrectionnel n'avait déployé une pareille activité; jamais non plus un aussi grand nombre de révolutionnaires n'avait tenu la campagne. Des gens bien informés assurent qu'ils sont plus de 30 000. Je sais bien que dans ce chiffre l'on comprend les paysans qui, excédés d'avoir toujours à craindre d'être fusillés, par les uns comme complices des Bulgares, par les autres comme espions des Turcs, ont abandonné leurs villages et leurs familles et se battent

peut-être sans grand enthousiasme. Je sais également que tous ne sont pas parfaitement armés. Il n'en reste pas moins que les troupes, cependant nombreuses, sont impuissantes à rétablir l'ordre : fait unique jusqu'à présent, le village de Krouchovo est depuis plusieurs jours entre les mains des insurgés.

L'ambassadeur de la République se hâte d'ajouter que « le Sultan paraît toujours décidé à suivre les conseils de sagesse et de modération que les représentants des puissances ne cessent de lui donner ». Nouveau rapport en date 22 août :

Les nombreux bataillons envoyés dans le vilayet de Monastir ont repoussé les bandes et repris Krouchovo et cinq villages voisins, ainsi qu'un certain nombre de villages au sud de Monastir. Les troupes seraient maîtresses de la région de Perlépé et de toute celle qui s'étend entre Kastoria, Florina et les lacs. Un rassemblement considérable d'insurgés serait même cerné par six batailons à quelques kilomètres de Florina, [Mais] l'action des bandes semble se généraliser.

Il règne depuis quelques jours à L'skub une grande inquiétude. Le vali a fait garder les mosquées par les troupes. Il a été tout récemment autorisé à appeler les dernières réserves de sa province. Dans le vilayet d'Andrinople, près de Kouleli-Bourgas, station de la ligne de Constantinople-Andrinople, de nombreux coups de feu ont été échangés entre les soldats et les révolutionnaires. Enfin, au lendemain de l'arrivée de la division navale russe au mouillage d'Iniada, les Bulgares ont attaqué et détruit deux villages grecs, situés entre cette baie et Kirk-Kilissé, qui a été également attaqué- et dont le konak a été incendié.

Si l'on rapproche de ces faits les divers attentats commis par les rebelles sur les chemins de fer de Salonique à Dédéagatch, de Salonique à Monastir et de Salonique à Uskub, on est amené à constater que la circulation des

voyageurs et des troupes déjà fort difficile deviendra bientôt absolument impossible... Le 16 courant, la Porte a donné l'ordre au vali d'Andrinople de mobiliser les 32 bataillons dHlavés, non encore convoqués dans la Turquie d'Europe, et d'appeler les 16 bataillons de rédifs disponibles dans son vilayet et les quatre restant dans celui de Salonique. Les deux divisions d'ilavés d'Angora et de Gésarée ont également reçu l'ordre de se tenir prêtes à partir au premier signal. La mobilisation de 84 bataillons démontre l'excessive inquiétude du gouvernement.

Aux sauvageries de cette guérilla, risque de s'ajouter la guerre déclarée entre la Porte et la Bulgarie. Tout l'été, l'Europe presse de ses conseils et de ses menaces sur cette malheureuse Bulgarie que la folie hamidienne et la duplicité austrorusse ont encombrée de milliers de réfugiés et qui doit nourrir, habiller, loger ces misérables. Une armée turque massée à la frontière fait face à l'armée bulgare déjà mobilisée. Le Sultan appelle de ses vœux une guerre turco-bulgare qui lui vaudrait, après les mêmes succès, le même regain de prestige au dedans et les mêmes années de tranquillité à l'extérieur que la guerre turco-grecque. Et les amis d'Abd-ul-Hamid partagent ses espoirs. Les dénonciations turques et allemandes contre la Bulgarie trouvant accueil à Vienne et à Pétersbourg, le syndicat austro-russe adresse encore à Sofia remontrances et menaces (juillet-août). Sofia a la réponse facile :

L'insurrection, écrit M. Constans, ne cesse de s'alimenter dans la principauté; elle y puise journellement des ren-

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