‹ La Révolution TurqueChapitre 20 sur 29 · Livre Jaune, 1901, p · texte numérisé non relu

Livre Jaune, 1901, p

forts en argent, en munitions, en hommes. Aux réclamations de la Porte, le gouvernement princier répond qu'il surveille de son mieux la frontière; mais, ajoute-t-il non sans justesse, si les insurgés réussissent à passer et à introduire leurs engins, la faute en est pour moitié à l'autorité ottomane qui a, elle aussi, le devoir de surveiller la frontière. Aussi bien, le gouvernement princier est trop avisé pour tomber dans la même imprudence que la Grèce en 1897 et pour s'attaquer aux forces turques massées en Macédoine.

Un gendarme albanais, en tuant le consul russe de Monastir (8 août), va peut-être changer les dispositions de Pétersbourg : comme l'assassinat des consuls à Salonique en 1877, ce meurtre amènera-t-il les escadres européennes? L'alert« du Sultan est vive. La Porte s'empresse de satisfaire à toutes les exigences de l'ambassadeur russe *.

Durant une semaine (10-20 août 1903), il semble

1. Constantinople, le lU août. • La nouvelle du meurtre fut connue ici le jour même, samedi 8 août dans l'après-midi. Aussitôt le grand-vizir se rendit à Buyukdéré à l'ambassade de Russie, pour exprimer à M. Zinovieff les profonds regrets du gouvernement ottoman et l'assurer de toutes les réparations équitables. Le lendemain, la même démarche était renouvelée par un des flls du Sultan, le prince Ahmed-effendi, qu'accompagnait Turkhanpacha, ancien ministre des Affaires étrangères, qui a été chargé à plusieurs reprises de remplir des missions à Livadia, auprès de l'Empereur Nicolas II. Suivant les demandes de M. Zinovieff, le vali de Monastir, d'abor4 simplement révoqué, et déporté au Fezzan, le colonel, le major et le capitaine, supérieurs du gendarme meurtrier, sont cassés; enfin, le meurtrier et un de ses complices, jugés dans les quarante-huit heures, ont été exécutés jeudi dernier, 13 courant. Une indemnité de 200000 francs, puis de 400 000 francs a été offerte à la veuve qui la refuse. En général, la Porte empêche avec soin la publication dans les journaux de toute nouvelle relatant un fait désagréable pour le Sultan; mais cette fois, elle a envoyé à la presse des communiqués officiels pour faire connaître les réparations accordées à la Russie. »

que deux politiques se disputent Tesprit du Tsar. M. Witte et les partisans de Tentente anglo-russe voudraient que Ton se mît d'accord avec Londres et avec les puissances occidentales (le roi Edouard est venu à Paris au début de mai ; la réconciliation franco-anglaise est en bonne voie) et qu'une démonstration navale devant Salonique imposât les réformes. Mais ceux qui ne rêvent que lutte contre l'Angleterre en Extrême-Orient et dans toute l'Asie veulent s'en tenir à l'entente austro-russe, éviter la moindre complication au Levant. Paris essaie de nouer cette entente anglo-russe et M. Constans lui-même penche aux décisions énergiques :

Thérapia, le 16 août 190.3.

Ayant appris que le bruit courait à Monastir que les Consuls étaient menacés du même sort que leur collègue de Russie et que l'agent de France était particulièrement désigné, j'ai appelé l'attention de la Porte sur ces menaces et déclaré que je la rendais responsable de tout ce qui adviendrait à M. Gauthier.

Mais le 20 août, la disgrâce de M. Witte est publique : il quitte le ministère des Finances pour l'humble présidence du comité des ministres. Le 21 août, notre ambassadeur à Pétersbourg écrit :

La politique russe [en Turquie] reste immuable sur les bases suivantes : maintien du statu quo territorial et pas d'intervention armée. Mais les deux gouvernements russe et austro-hongrois avaient espéré qu'un fonctionnaire turc aurait assez d'autorité et d'indépendance pour réaliser les réformes; l'expérience tendrait à prouver qu'il n'en est rien. Ne conviendrait-il pas de placer auprès de Hilmi-pacha un délégué des puissances qui contrôle-

rait ses actes et le protégerait contre les entraves mises à son action?

Pour l'envoi de navires à Salonique, le gouvernement russe désirait qu'on put l'éviter, comme il aurait désiré ne pas en envoyer à Iniada, car il a le cœur de ne rien faire qui fût de nature à entretenir les illusions des Bulgares de la Principauté et de la Macédoine. Mais si les puissances estimaient l'envoi de navires nécessaires à la protection de leurs nationaux, le cabinet de Pétersbourg ne voudrait pas prendre la responsabilité de s'y opposer; en ce qui le concerne, il n'en enverra pas à Salonique et rappellera le plus tôt possible ceux qu'il a envoyés à Iniada.

« Ayant à cœur de ne rien faire qui pût entretenir les illusions des Bulgares », le comte Lamsdorff voudrait qu'on adressât des remontrances, non pas à la Porte, mais encore à Sofia, « pour recommander de nouveau le calme à la Bulgarie et h. prévenir une fois de plus quelle ne serait pas soutenue, si elle s'attirait la colère de la Turquie » (27 août). L'ambassadeur de France à Pétersbourg pense qu'aucun fait nouveau ne commande pareille démarche; il ne lui paraît pas possible d'imputer tous les torts à la Bulgarie ; il faudrait, pour le moins, faire en même temps des représentations à Constantinople. Paris suggère donc l'idée d'une conférence où les ambassadeurs auprès de la Porte seraient chargés « d'examiner la question dans son ensemble et de proposer les mesures ». Aussitôt, le comte Lamsdorff, qui ne veut de conférence que « des deux puissances plus particulièrement désignées », se remet en chemin :

Pétersbourg, le 11 septembre 1903.

Le comte Lamsdorff compte partir pour Vienne à la fin de ce mois. Selon lui, il ne peut manquer de sortir de

l'entrevue des deux Empereurs un programme net et pratique qui obligerait les insurgés à cesser l'agitation, la Bulgarie à s'abstenir du moindre encouragement, et le gouvernement ottoman à entamer immédiatement et sérieusement les réformes ou à sentir tout le poids d'une coercition de la part des puissance plus particulièrement désignées pour surveiller ses actes.

Tout en reconnaissant les prérogatives des deux puissances « plus particulièrement désignées », Paris et Londres ne veulent plus se contenter de promesses : « L'essentiel, écrit M. Delcassé, est d'arriver à un contrôle, condition indispensable de l'exécution des réformes et du rétablissement de la paix » (12 septembre). Le roi Edouard arrivée Vienne. Il a une entrevue avec François-Joseph et une longue conversation avec M. de Goluchowski : le syndicat austro-russe est averti que Londres a l'intention peut-être « de ne plus observer à l'égard du programme de Vienne le même point de vue qu'autrefois ». Aussitôt un aide-mémoire austro-russe est adressé aux puissances signataires du traité de Berlin (16 septembre 1903) :

L'Autriche-Hongrie et la Russie persévèrent dans le programme qui a trouvé le consentement de toutes les puissances. L'exécution l'encontre cependant les plus grandes difficultés tant du côté de la Turquie que de la part de la Bulgarie : on a l'air de supposer à Constantinople et à Sofia que l'une ou l'autre des puissances n'observera plus à l'égard du programme de Vienne le même point de vue qu'auparavant. Il serait donc nécessaire que les puissances déclarent à Constantinople et à Sofia que la situation créée par les efforts criminels des comités et des bandes révolutionnaires n'influe nullement sur leur manière de voir.

Et le comte LamsdorlT déclare à Sofia que de tels procédés justifieraient les actes de rigueur de la Porte à l'égard de la principauté vassale. Réplique de Sofia envoyée à tous les cabinets :

Le gouvernement ottoman poursuit l'extermination de la population bulgare en Turquie d'Europe; il continue à mobiliser son armée pour être à même de la concentrer aussi rapidement que possible à la frontière bulgare. Le gouvernement bulgare fait appel aux sentiments de justice et d'humanité des grandes puissances, en les priant de sauver toute une population chrétienne de l'extermination et d'intervenir auprès du gouvernement ottoman à l'effet de rapporter ses mesures de concentration militaire, qui ne sont nullement justifiées. Si nous ne recevions pas des assurances de nature à dissiper nos appréhensions, nous serions obligés de prendre les mesures nécessaires pour nous mettre à l'abri de toute surprise.

M. de Goiuchowski prend de fort haut ce « défi jeté aux puissances»; il raille, point par point, la réplique de Sofia :

C'est une exagération fort déplacée dans une pièce officielle que de parler d'extermination des Bulgares en Macédoine. Si la population de ces contrées est, en majorité, bulgare, l'importance de cet élément ne saurait être diminuée par des pertes peu considérables. Les affiliés des comités ne le cèdent point à la gendarmerie turque et leurs attentats dirigés même contre des institutions qui ont un caractère international ne sont guère faits pour gagner les sympathies de lEurope à leur cause. Nous savons qu'en ce moment on entreprend une campagne dans la presse européenne en lançant des nouvelles fantaisistes ou exagérées, pour provoquer un mouvement dans l'opinion publique en faveur de l'insurrection. Ces manœuvres ne sauraient nous tromper car nous en connaissons les tendances.

La Porte, plus avisée, prévoit que cette affaire de INIacédoine va rétablir à ses dépens le concert européen. Pour écarter l'intervention des puissances, elle offre à Sofia une entente directe : après une amnistie générale, on installerait en Macédoine une commission composée, par moitié, de fonctionnaires ottomans et, par moitié, de Bulgares macédoniens que FExarque désignerait au choix du Sultan : autonomie communale, admission des chrétiens dans les administrations, liberté des écoles et des églises, gendarmerie mixte, cette commission élaborerait les quatre réformes fondamentales.

Mais le gouvernement bulgare, méfiant, n'a pas oublié rinsuccès de pourparlers analogues deux mois auparavant; il demande, comme preuve de sincérité, qu'il soit mis fin aux massacres, que les réfugiés macédoniens (leur nombre s'élève à 12,000 dans le seul département de Bourgas) soient rapatriés par les soins de la Porte, que la mobilisation turque soit suspendue et que l'on commence à disloquer les troupes massées sur la frontière; lorsque ces gages auront été donnés, la Bulgarie suspendra l'appel des réserves (23 septembre). On annonce la prochaine rencontre de Nicolas II et de François-Joseph et qu'un nouveau programme de réformes sortira de cet entretien, le Sultan essaie du moyen qui lui a toujours réussi : la surenchère. Le 24 septembre, les ambassadeurs russe et austrohongrois déclarent que « leurs gouvernements persistent dans le programme qui a été approuvé par toutes les puissances ». Notre ambassadeur écrit :

Le jour où la déclaration était remise, le Sultan, allant au delà des réformes inscrites dans le programme des

deux puissances, instituait une commission chargée d'assister l'inspecteur-général dans l'application des réformes. Cette commission se compose d'un représentant de chacune des cinq races, dont est formée la population macédonienne, un Bulgare, un Grec, un Koutzo-Valaque, un Serbe et un Turc.

Abd-ul-Hamid est certain d'avance que Grec, Bulgare, Serbe et Valaque, les quatre compétiteurs ne pourront jamais s'entendre : la Bulgarie exige déjà la promesse que « l'on ne mettra pas l'élément bulgare en minorité. » Abd-ul-Hamid escompte aussi le salutaire effet de la visite que Guillaume II a faite à Vienne (18 septembre) après Edouard VII. Mais Londres revient à la charge : avant Tentrevue du comte Lamsdorff et du comte Goluchowski, lord Lansdowne envoie quelques suggestions pour le règlement des affaires de Macédoine (29 septembre) : « sans insister en faveur de propositions inopportunes », il espère que les deux puissances comprendront la nécessité de mesures réellement efficaces :

Les points que, à notre avis, les deux puissances feraient bien d'examiner sont les suivants :

1° A notre avis, nul projet ne donnera des résultats satisfaisants, si son exécution est confiée à un gouverneur musulman, entièrement soumis au gouvernement turc et complètement indépendant du contrôle étranger. Nous suggérons deux alternatives :

a) nomination d'un gouverneur chrétien, sans attache avec la péninsule des Balkans ni avec les puissances signataires du traité de Berlin; ou b) maintien d'un gouverneur musulman, assisté d'assesseurs européens. Nous nous contenterions de voir ces derniers choisis par les deux puissances.

2° Nomination d'officiers et sous-officiers européens en

nombre suffisant pour la réorganisation de la gendarmerie.

3° Retirer de la Macédoine les troupes indisciplinées et y garder seulement les troupes régulières.

4° Chacune des deux puissances déléguera six officiers pour accompagner les forces turques afin d'exercer une action restrictive et d'obtenir des informations dignes de foi.

5" Obtenir des facilités pour la distribution de secours aux personnes, se chiffrant présentement par milliers, qui ont été chassées de leurs foyers et qui sont disséminées dans le pays et plongées dans la plus grande misère.

Le programme austro-russe, le « programme de Miirszteg », qu'arrêtent les comtes Lamsdorff et Goluchowski après l'entrevue des deux empereurs et que les ambassadeurs russe et autrichien communiquent à la Porte le 22 octobre, n'est qu'une copie de ce programme anglais, mais corrigée et fort adoucie.

Deux « agents civils », l'un autrichien, l'autre russe, seront adjoints à l'inspecteur général, Hilmipacha, pour contrôler « l'activité des autorités ottomanes dans l'application des réformes ». La gendarmerie sera réorganisée par des cadres étrangers. On rapatriera les réfugiés aux frais de la Porte. On rebâtira les églises et les écoles. On licenciera les ilavés (territoriaux) et les bachi-bouzouks. Il n'est question ni d'amnistie, ni de réforme judiciaire, ni de réforme financière. Du moins la réforme administrative et la réforme de la gendarmerie pourraient être assurées, si l'on était fermement résolu à exiger du Sultan la mise en pratique des articles I et II :

I. — Les deux agents civils seront obligés d'accompagner partout l'inspecteur général, d'attirer son attention sur les

besoins de la population chrétienne, de lui signaler les abus des autorités locales, de transmettre les recommandations des ambassadeurs et d'informer leurs gouvernements de tout ce qui se passe dans le pays : comme aides auxdits agents, pourraient être nommés des secrétaires et des drogmans chargés de l'exécution de leurs ordres et autorisés à des tournées pour questionner les chrétiens, surveiller les autorités locales, etc.

II. — La réorganisation de la gendarmerie et de la police constitue une des mesures les plus essentielles pour la paciiication. Prenant en considération que les quelques officiers suédois et autres, employés jusqu'à présent et ne connaissant ni la langue, ni les conditions locales, n'ont pu se rendre utiles, il serait désirable d'introduire les modifications suivantes :

a) La tâche sera confiée à un général de nationalité étrangère, au service du gouvernement ottoman, auquel pourraient être adjoints des militaires des grandes puissances, qui se partageraient entre eux les circonscriptions où ils déploiraient leur activité de contrôleurs, d'instructeurs et d'organisateurs et seraient à même de surveiller aussi les procédés des troupes envers la population.

6) Ces instructeurs pourront demander l'adjonction d'officiers et de sous-officiers de nationalité étrangère.

Mais dans l'article 1 perce déjà la volonté de ne faire œuvre que d'ostentation :

La tâche des agents civils étant de veiller à l'introduction des réformes et à l'apaisement des populations, leur mandat expirera dans le délai de deux ans à partir de leur nomination. La Sublime Porte devra prescrire aux autorités locales d'accorder à ces agents toutes les facilités pour qu'ils soient à même de remplir leur mission.

Prévenir la Porte qu'au bout de deux ans elle sera délivrée de tout contrôle n'est assurément pas un effet de la seule naïveté. Et l'article III, sous une

honnêteté apparente, est un autre piège où les malheureux Macédoniens vont se déchirer :

m. — Aussitôt qu'un apaisement du pays sera constaté, demander au gouvernement ottoman une modification dans la délimitation territoriale des unités administratives en vue d'un groupement plus régulier des différentes nationalités.

Nous verrons les conséquences de cet encouragement aux querelles nationalistes : ce que le Sultan voulait organiser tout à l'heure pour la lutte politique des quatre races chrétiennes, le syndicat austro-russe le fait maintenant pour la guerre au couteau.

Les gouvernements et les peuples occidentaux réclament la prompte exécution de ce programme. Les nouveaux méfaits d'Abd-ul-Hamid en Arménie nécessitent une intervention anglo-franco- russe et réveillent l'indignation de l'Europe libérale. Au cours de celte année 1903, les comités arméniens et balkaniques de France, de Belgique, d'Angleterre et d'Italie ont réuni de grands meetings de protestation contre la politique hamidienne : meetings de Paris ( 13 février , de Milan (29 avril), de Bruxelles (juillet) et de Londres (29 septembre); un congrès de tous ces comités se tient au théâtre Sarah-Bernhardt le 25 octobre. Dans les parlements occidentaux, l'opinion impose aux ministres une politique de fermeté. Mais le Sultan peut compter sur l'appui de Berlin : les officiers et cadets du navire-école Moltke viennent à Constantinople défiler au sélamlik derrière l'infanterie ottomane et Guillaume II envoie à son ami quelques chevaux de race.

La Porte, en accusant réception du programme austro-russe, cherche à établir que toutes ces demandes sont déjà satisfaites (3 novembre). Pour la première fois. Vienne et Pétersbourg parlent avec fermeté :

Péra, le 11 novembre 1903.

Hier, les deux ambassadeurs d'Autriche et de Russie ont remis à la Porte un pro memoria qui, tout en étant conçu en termes amicaux, insiste pour l'acceptation pure et simple, dans un court délai, du programme de Miirzsteg.

Les deux Cabinets ne se laisseront pas « détourner de leur but par des assertions, si osées qu'elles soient ». Silence de la Porte. Menaces des ambassadeurs (18 novembre). Adhésion théorique du Sultan à ce programme de Mûrszteg, qui devient la loi du contrat entre l'Europe et la Turquie (25 novembre). Mais il faut un mois de querelles pour imposer les deux agents civils, puis les officiers : le Sultan espère confier la réforme de la gendarmerie à un Allemand ; les puissances nomment un Italien. Le 2 février 1904, le général Degiorgis et cinq instructeurs européens arrivent à Constantinople; deux mois durant, ils y sont retenus par les discussions de titre, de rang, d'uniforme et de règlement.

Et la guerre éclate en Extrême-Orient (8 février) ; durant près de deux ans (février 1904-août 1905), les Russes, à leur tour, auront d'autres soucis que la Macédoine; ensuite le discours de Tanger et la Conférence d'Algésiras attelleront la France et l'Europe entière à d'autres besognes (mars 1905avril 1906). L'Autriche, chargée désormais des affaires austro-russes, pourra, tout à son aise, maintenir le slalu quo. Le statu quo, c'est-à-dire le malheur de la Macédoine, est dans les désirs de la politique autrichienne : toute annexion de la Macédoine à l'un ou à plusieurs des États balkaniques fermerait la route de Salonique au Drang vers l'Archipel ; toute

amélioration du régime turc, toute atténuation du régime hamidien pourrait amener entre chrétiens et musulmans une réconciliation qui rendrait superflue l'intervention de l'Autriche.

Le Sultan peut donc escompter la bienveillance de Vienne et de Berlin : la guerre turco-bulgare, qu'il n'a pas pu obtenir en 1903, est préparée pour le début de 1904 :

Saioniqoe, le 8 février.

Les autorités reviennent dans chaque conversation sur l'impossibilité d'obtenir aucun résultat en Macédoine tant que la principauté bulgare servira de place-forte aux conspirateurs : « Comment dessécher un marais si l'on ne peut tarir ou détourner la source qui vient constamment le remplir? » Cet état d'esprit est général parmi les Turcs, qui considèrent qu'il n'y a pas de pacification possible sans une guerre préalable contre la Bulgarie.

La Porte ne tient aucune de ses promesses d'amnistie aux réfugiés, d'indemnité aux villageois, de liberté commerciale et scolaire*. Elle masse à

1. M. Bonnardet, notre agent à Sofla, écrit, le 9 février 1904 : « Les relations de la principauté et de la puissance souveraine deviennent chaque jour plus mauvaises. Les Bulgares constatent qu'ils n'obtiennent rien sur les questions qui leur tiennent le plus à cœur. Malgré la promesse donnée aux puissances. Tirade accordant l'amnistie n'a pas été publié. On n'a même pas obtenu une amnistie partielle qui aurait permis le rapatriement des réfugiés. Ceux-ci continuent à vivre ici de la charité publique et des subventions que leur donne le Trésor. Une somme de 300000 francs a dû être votée par la Sobranié avant la fin de la session pour leur venir en aide. Les vexations contre le commerce et les sujets bulgares continuent. Les marchandises sont accusées de transporter à (^nstantinople des bacilles de maladies épidémiques, et les sujets bulgares de la dynamite. Le gouvernement turc avait refusé de viser le passeport d'un fonctionnaire bulgare envoyé à Constantinople pour vérilier les écritures de

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nouveau des troupes sur la frontière (13 février). Mais la Bulgarie déclare aux puissances (13 février) « qu'en présence de la crise qui vient d'éclater en Extrême-Orient, le gouvernement bulgare non seulement désire toujours sincèrement l'application des réformes, mais encore est fermement décidé, même au prix de sacrifices pour les intérêts bulgares, à éviter un conflit avec la Turquie, bien que la Turquie ne vise qu'à acculer la Bulgarie à cette extrémité ».

Les deux mois de février et de mars 1904 sont une alternative d'apaisements et de crises : Abd-ul- Hamid cherche une querelle que la prudente Bulgarie évite, coûte que coûte. Le Sultan mobilise. Il refuse à l'Exarque la réouverture de ses écoles. M. Natchévitch, envoyé en mission à Stamboul, ne peut obtenir la reprise régulière des relations. Ce danger d'une guerre balkanique décide l'Autriche à mobiliser, aussi et les puissances occidentales à user de menaces envers la Porte (24 février) : c'est le moment où Paris et Londres finissent de dresser les accords de l'Entente cordiale. Pétersbourg, sur les demandes répétées de notre ambassadeur, consent à reconnaître que la Porte n'a rien tenu de ses promesses et que le programme de Mûrzsteg doit « recevoir sa pleine et entière exécution dans son esprit et dans sa lettre ». Mais — il y a toujours des mais et des si dans les

l'hôpital. Sur l'instance du gouvernement, le commissariat ottoman consentit à revenir sur cette décision, après quoi le fonctionnaire en question partit muni d'un passeport régulier. A peine avait-il mis le pied sur le quai de la gare de Sirkedji, qu'en présence du cawas de l'agence bulgare à Constantinople il est saisi et conduit en prison. Malgré les protestations de M. Natchevitch, il n'a été mis en liberté qu'aujourd'hui.

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promesses du comte Lamsdorff — « pour ies deux réformes primordiales, celles que Votre Excellence (écrit noire ambassadeur à M. Delcassé) a le plus à cœur, la réforme financière et celle de la gendarmerie, il a paru très difficile de les mener toutes deux de front; on a provisoirement, très provisoirement, laissé de côté la réforme financière pour appliquer tous les efforts à la réforme de la gendarmerie ». Ayant donc supprimé la moitié de leur programme (23 février). Vienne et Pétersbourg obligent la Porte à signer avec la Bulgarie un accord (26 mars-8 avril).

Cet accord, — écrit notre agent à Sofia, — doit être considéré comme une trêve dont la durée dépendra du succès des réformes en Macédoine. Avec l'adoption du programme de Mùrzsteg, il clôt ce qu'on pourrait appeler la première phase de la question macédonienne. Les risques d'une intervention militaire de la Bulgarie sont écartés et, avec eux, les craintes de complications européennes. L'avenir de la Macédoine dépend maintenant des réformes. M. !Natchevitch aurait, parait-il, reçu du Sultan l'assurance que les réformes seraient appliquées dans le vilayet d'Andrinople comme dans les autres vilayets.

Accord iurco-bulgare du 26 mars-8 avril 1904.

i° La principauté de Bulgarie s'engage à empêcher, aussi bien sur son territoire que dans la Roumélie orientale, la formation de comités révolutionnaires et de bandes armées, et à punir ceux de ses ressortissants qui se réfugieraient soit en Bulgarie, soit dans la Roumélie orientale.

2° La principauté prendra des mesures pour empêcher l'introduction dans les vilayets de toutes matières explosibles ou empoisonnées.

3° Les réformes convenues entre la Turquie, l'Autriche- Hongrie et la Russie pour les vilayets de Salonique, Monastir et Kossovo seront appliquées : l'amnistie générale rece-

vra son plein effet; tous les condamnés politiques seront renvoyés dans leurs pays, à l'exception des condamnés pour attentats à la dynamite.

4° Les paysans qui auraient eu leurs maisons détruites trouveront, à leur retour dans les villages, assistance auprès des autorités pour la reconstruction de leurs habitations et la restitution de leurs terres.

5° Afin d'empêcher le passage de brigands et de bandes, des corps mixtes, civils et militaires, seront établis par le gouvei-nement impérial et la principauté.

6" Les mesures douanières exceptionnellement appliquées ces derniers temps aux provenances de la Bulgarie et de la Rouinélie orientale seront supprimées, et l'on reviendra aux mêmes formalités et facilités que par le passé.

7° Les trains de chemins de fer circuleront librement et aucun obstacle ne sera apporté aux voyages des Bulgares munis de papiers en règle.

S*» Tous les sujets de l'Empire sans distinction étant admis aux fonctions publiques, les emplois civils et judiciaires continueront à être accessibles aux habitants bulgares réunissant les qualités requises.

Protocole.

Le gouvernement impérial et la principauté feront des arrangements spéciaux :

1" Sur les mesures à prendre pour la sécurité de la frontière ;

2° Pour la réglementation du service postal et télégraphique et les permis de voyage ;

3° Pour la remise des criminels et des déserteurs;

4° Sur les conditions de l'indigénat par rapport au service militaire ;

5° Sur les attributions des agents commerciaux;

6° Pour le raccordement futur des voies ferrées.

Durant ces deux mois de février et de mars 1904, ! la Porte a « systématiquement retardé Torganisation j

de la gendarmerie, par des questions de hiérarchie, d'uniforme et de règlement ' ». Au bout de deux mois, le Sultan a gagné que les officiers européens ne seront pas installés dans celles des régions macédoniennes — le vilayet de Kossovo et la moitié du vilayet de Salonique — où les Albanais sont rois, où la surveillance serait donc la plus utile. Se taillant alors leur domaine, Vienne et Pétersbourg décident que, dans la Macédoine partagée en secteurs, Uskub et Salonique aux deux bouts de la voie ferrée leur reviennent; Tltalie se hâte de prendre Monastir et Kastoria sur les conflns de « son » Albanie; ne restent pour l'Angleterre et la France que les sandjaks orientaux de Drama et de Serrés, puisque l'Allemagne refuse un secteur particulier et demande à organiser l'école commune de gendarmerie*.

Les officiers européens arrivent à Salonique (19 avril) : le colonel français. M, Vérand, qui vient de la Garde républicaine, consacre quelques jours à

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