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Péra, le 6 avril 190/4. — La Commission de la gendarmerie macédonienne a décidé que le général Degiorgis et ses adjoints partiraient le il avril pour Salonique. Elle a enregistré la répartition des secteurs telle qu'elle avait été préparée par les gouvernements, à savoir : le sandjak d'Uskub à IWutriche-Hongrie, le sandjak de Monastir et le caza de Castoria à l'Italie, le sandjak de Salonique à la Russie, le sandjak de Serrés à ia France, le sandjak de Drama à l'Angleterre. Le délégué allemand est chargé de l'école de gendarmerie qui doit être organisée à Salonique. On laisse en dehors de cette répartition : 1» dans le vilayet de Kossovo, les trois sandjaks septentrionaux de Tachlidja, Sénitza et Novi-bazar, où le traité de Berlin accorde à l'Autriche-Hongrie un droit d'occupation militaire, et les trois sandjaks albanais dipek, Pristina et Prizrend ; 2» dans le vilayet de Monastir : le sandjak méridional de Serfldjé, les sandjaks albanais d'Elbassan et Dibra, ei la majeure partie de celui de Koritza.

leur instruction professionnelle; puis chacun s'installe dans son secteur et la pacification commence. Mais si les officiers agissent suivant leur conscience, Degiorgis « pacha » dépend un peu trop de la Porte, et la coopération effective des puissances occidentales est entravée par Tinaction des deux agents civils, qui ne sont que les satellites de l'inspecteur général. Aussi les comitadjis et les troupes turques continuent leurs exploits : aux explosions de dynamite sur les lignes ferrées (juin-juillet) répondent les incendies de villages suspects :

Salonique, le 11 juin 1904.

Le 4 de ce mois, vers 8 heures du soir, comme le Irain conventionnel venait de quitter la station de Guevgheli, une explosion formidable eut lieu dans un fourgon. Les parois furent projetées à de grandes distances; un grade-frein de nationalité grecque fut tué sur le coup et affreusement mutilé.

Salonique, le 8 juillet 1904.

Le Sclanik, journal officiel de ce vilayet, a publié le récit d'une rencontre qui a eu lieu le 2 juillet à Gumendjé et au cours de laquelle une trentaine de maisons ont été incendiées, à la suite de l'explosion de bombes.

La relation officielle ne diffère en rien de celles qui avaient été données pour tous les incendies de villages allumés l'année dernière par les troupes à Vrondou, Smerdech, Kruchevo et dans un grand nombre de localités du vilayet de Monastir. Il eût été surprenant que ce récit stéréotypé etit été cette fois conforme à la réalité. Des officiers russes en tournée, s'étant rendus sur les lieux dès le lendemain de l'événement, y ont fait une enquête dont voici le résultat :

Six comitadjis, dans la matinée du 2, pénétrèrent dans la maison d'un riche négociant, l'entraînèrent dans sa cave

OÙ ils réclamèrent le paiement d'une somme de 50 livres turques. L'autorité informée fit cerner le quartier; bientôt après, on les vit s'enfuir dans les maisons voisines; un agent de police fut blessé d'un coup de feu en ouvrant la trappe d une cave. La troupe commença alors à mettre le feu à plusieurs maisons du quartier. L'incendie ne s'est pas propagé spontanément, car il n'y avait pas de vent et les maisons brûlées étaient séparées par des cours : il n'y a pas de doute que les diverses maisons détruites ont été pillées, puis brûlées par les soldats.

Saloniqae, le 12 juillet 1904.

Deux attentats contre les chemins de fer ont eu lieu dans la soirée du 10, l'un à 395 kilomètres de Salonique sur la ligne de Dédéagatch, l'autre à 47 kilomètres sur la ligne d'Uskub.

Ces deux attentats simultanés, sur deux voies ferrées différentes et sur des points distants de près de 450 kilomètres, ne sauraient être que l'exécution d'un ordre des comités supérieurs. Ils paraissent être une réponse à la pendaison de l'auteur de l'attentat Guevgheli.

Les officiers européens sont trop peu nombreux, mal écoutés des autorités ottomanes ; il faudrait — dit le colonel Vérand — « un officier par caza et un sous-officier auprès de chaque officier ». Néanmoins, après le licenciement des rédifs et le rapatriement des réfugiés, les rapports entre musulmans et chrétiens s'améliorent. Mais les comiiadjis, qui nont pas désarmé, changent de tactique :

Salonique, le 29 août 1904.

Après le licenciement des rédifs de Roumélie, celui des rédifs d'Anatolie se poursuit au milieu d'une période de calme relatif. Les comités ne préparent aucun coup d'éclat. Leurs cadres sont maintenus; des bandes continuent à tenir la campagne ; mais d'une manière générale elles ne

s'attaquent ni aux Turcs ni aux Grecs. Elles se boi'nent à lever des contributions et à « exécuter » les sentences contre les personnes qui se refusent à leurs exigences ou sont soupçonnées d'avoir trahi la cause nationale. Elles le font avec une véritable férocité, ne se contentant pas de frapper les hommes, mais massacrant parfois tous les membres de leur famille et brûlant leurs maisons.

Et le programme de Mûrzsleg porte des fruits que ses auteurs avaient peut-être escomptés. Car il est difficile de ne voir qu'une inadvertance dans l'article III de ce programme.

« Aussitôt qu'un apaisement du pays sera constaté, demander au gouvernement ottoman une modification dans la délimitation territoriale des unités administratives en vue d'un groupement plus régulier des différentes nationalités ». Telle est la teneur de cet article III. Il ouvre donc aux royaumes et principautés balkaniques l'espoir d'un « règlement de nationalités » qui entraînera tôt ou tard un règlement de frontières, non pas seulement administratives, mais nationales. Déjà chacun des voisins de la Macédoine, Grec, Serbe et Bulgare, voit la province partagée en sphères de religion, puis d'influence, de possession enfin. Et la propagande de chacun prend ses mesures pour défendre et élargir, si possible, la part qu'elle prétend revenir à son peuple.

Religion étant, en pays ottoman, synonyme de nationalité, c'est une guerre religieuse qui éclate entre Patriarchistes et Exarchistes, et, au sein du

patriarchisme, entre Grecs, Serbes et Valaques : chacun selïorce d'annexer le maximum de paroisses en usurpant les églises et les biens ecclésiastiques, en expulsant les titulaires ou les usurpateurs actuels. Disputes, rixes, batailles rangées, chacun lance ses meurtriers et ses incendiaires en campagne, non plus contre l'oppresseur turc, mais contre le concurrent chrétien, et chacun déploie cette fureur de carnage qui fait la beauté des guerres fraternelles.

Tout ce que la Macédoine avait connu d'atrocités depuis vingt ans est dépassé; chacun met son point d'honneur à faire le pire; chacun met son intérêt à dénoncer au Turc et au monde civilisé les crimes du voisin. Journaux, mémoranda, pamphlets, brochures, livres, cartes, inventaires : j'ai là une pile de quelque deux cents kilogrammes; jamais au Levant tant d'écrivains n'usèrent de notre langue; tous veulent s'adresser à la nation qui semble faire l'opinion de l'univers; tous nous prennent comme témoins et juges de leur « Affaire » macédonienne. Les amateurs de beaux crimes, de bestiales ou d'enfantines folies n'ont qu'à ouvrir ces papiers et à lire deux colonnes au hasard : la France au temps de la Ligue n'a pas connu pareil déchaînement d'horreurs.

Je ne citerai — à titre d'exemples — que certains documents officiels des Livres Jaunes :

Belgrade, le 29 septembre 1904.

Divers journaux de Belgrade publient des correspondances de Macédoine relatant de nombreux actes de violence commis par des comitadjis bulgares sur les Serbes. Le ministre des Affaires étrangères communique aux officieux une note ainsi conçue :

« Quelques journaux rendent la Bulgarie responsable

des assassinats commis contre nos frères de Macédoine. Le gouvernement et le peuple bulgares sont innocents de ces assassinats aussi bien que la Serbie et la population serbe en Macédoine. Les organisations macédoniennes, qui ne trouvent plus d'appui en Serbie ni en Bulgarie, ont perdu leur caractère révolutionnaire et se sont changées en bandes de brigands. Ce ne sont plus des patriotes qui luttent pour la délivrance de leur pays, mais de simples brigands. Sous prétexte d'obtenir Tautonomie de la Macédoine, ils préparent le terrain pour l'occupation de cette province ou du moins pour des complications dont les conséquences ne sauraient être prévues et qui ne manqueraient pas de se produire si, à côté de ces bandes soi-disant bulgares, venaient à apparaître aussi des bandes serbes ou grecques ».

Salonique, le 10 octobre 1904.

On signale depuis deux ou trois mois des passages de bandes armées par la frontière grecque : il s'agit de combattre les bandes et la propagande bulgares, en employant les mêmes armes. Des comités helléniques ont commencé à fonctionner sous le nom de sociétés de bienfaisance ou de gymnastique.

Depuis longtemps des bandes serbes sont signalées dans le caza de Kritchevo, au nord de Monastir; elles viennent d'entrer en lutte armée avec les bandes bulgares un combat a eu lieu le 5 octobi'e; les deux partis ont laissé sur le terrain quelques morts et blessés.

Les comités bulgaro-macédoniens, composés en majeure partie d'indigènes, font peser sur les villages leur exploitation et leur tyrannie. Ils tiennent, — dit notre impartial consul de Salonique, M. Steeg, — « la population bulgare sous le joug de leur gouvernement occulte et absolu; les bandes restées en campagne s'en font les instruments impitoyables, mais semblent en même temps exercer pour leur

compte un véritable brigandage qui tend à perdre tout caractère politique ». Les comités entreprennent de rallier à TExarchat bulgare toutes les paroisses qui, parlant slave ou se trouvant englobées en pays slave, sont pourtant restées fidèles au Patriarcat grec. C'est donc sur leurs frères de race que portent leurs exploits.

Pareillement, bien qu'ils luttent à l'occasion contre les comitadjis bulgares, c'est d'abord aux communautés patriarchistes, de langue slave ou valaque, à leurs frères en religion, que s'en prennent les libérateurs grecs. La Macédoine hellénisée fournit peu de combattants; mais la propagande hellénique a recruté en Crète, dans les îles, en Morée et en Épire des bandes soldées par Athènes et commandées par des officiers grecs. Ces étrangers traitent leurs « secteurs » en pays conquis, et leur patriotisme s'exaspère contre les Valaques, que la propagande roumaine pousse au schisme.

Car en 1903 cette propagande roumaine, qui s'était tue depuis 1897, a reparu. Elle demande en Macédoine, sinon un Exarchat valaque, tout pareil à l'Exarchat bulgare, du moins un clergé et une liturgie valaques, des églises et des écoles où le roumain sera la lange du culte et de l'enseignement. Le Turc encourage cette propagande roumaine; il l'a toujours encouragée* : parmi ces chrétiens valaques, trop disséminés pour former jamais une nationalité autonome, trop éloignés de leur frères de Roumanie pour rêver d'une annexion, la Porte trouve des fonctionnaires plus sûrs que parmi les autres chré-

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