‹ La Révolution TurqueChapitre 7 sur 29 · Voir mon livre Pro Macedoniâ · texte numérisé non relu

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LA BÉTOLCTIOH TCROUE. *

oO LA RÉVOLUTION TURQUE

turc et les malversations du haut commandement, peuvent nous expliquer encore la révolution militaire de Macédoine en 1908. Dans la Revue des Deux Mondes du 25 mai 1860, M. de Saint-Priest résumait ces rapports anglais :

J'admire, écrit le général William, la patience avec laquelle cette race endurante et sobre d'Asie supporte des souffrances qui deviendraient partout ailleurs un sujet de continuelles mutineries. I>a nourriture du soldat est pitoyable. La solde est arriérée de dix-huit, vingt et vingtdeux mois : on vit au jour le jour. Le maréchal donne l'exemple de la malversation; la connivence des généraux, des colonels et des comptables, avec lesquels il partage, lui permet d'envoyer des états entachés de fraudes énormes : les rations sont délivrées sur le pied de 33 000 hommes, tandis qu'il n'en existe que 17 000 sous les drapeaux. Le maréchal a fait vendre les dépouilles de 12 000 soldats morts dans les hôpitaux... Les généraux et les colonels touchent en argent la valeur des rations ou, s'ils sont obligés de les prendre en nature, ils la font vendre, puis ils envoient des corvées couper les moissons et démolir les villages pour en retirer du bois...

Après les soldats, les juges. Outre les moyens vulgaires et, pour ainsi dire, internationaux de la chicane en tous pays, les Turcs ont une habileté spéciale dans l'emploi de faux témoins. C'est l'intérêt des juges qui le veut : sans faux témoins, comment juger à sa guise? Et c'est aussi la solidarité religieuse; les musulmans sont toujours crus sur parole; dans la concurrence mortelle que leur font l'industrie européenne et le commerce des chrétiens indigènes, le faux témoignage est un peu réservé aux musulmans des villes comme un dernier gagne-pain.

De Tott écrivait à la fin du xviir siècle :

LA REFORME 5i

Tout doit être jugé sur la déposition des témoins : c'est la première loi du législateur arabe. On ne peut se présenter en justice, sans que le défendeur et le demandeur en soient également pourvus : il n'y a donc pas de procès sans faux témoins. L'art du juge consiste à deviner, par des interrogations captieuses, à laquelle des deux parties il doit adjuger le droit d'afûrmer, et ce premier jugement décide le procès. Si une partie nie, Tautre est admise à prouver, de sorte que, conduit en justice par un homme que je n'ai jamais vu pour lui payer une somme que je ne lui ai jamais due, je serai contraint de la lui payer sur la déposition de deux témoins qui afûrmeront ma dette. Quel est le moyen de défense qui me reste? ce serait de convenir que j'ai dû, mais d'assurer que j'ai payé : si le cadi n'est pas gagné, il m'adjugera les témoins; j'en trouverai bientôt moi-même; il ne m'en coûtera qu'une rétribution fort modique pour ces gens, qui auront pris la peine de parjurer pour moi, et le droit de 10 p. 100 au juge qui m'a fait gagner ma cause ; c'est toujours celui qui gagne qui paie les frais.

Le témoignage des chrétiens est admis aujourd'hui. Mais les musulmans gardent le privilège d'être crus. A chaque tribunal est donc attachée une bande de faux témoins, qui se tiennent sous les platanes du café le plus voisin. Le faux témoin est payé par le plaideur. Il rend au juge une part de ses honoraires. Mais le serment d'un homme bien posé ne valant guère plus de vingt à trente piastres (quatre à six francs), le juge là-dessus ne touche que peu de chose et, puisque la Porte ne lui paie jamais ses appointements, il lui faut des revenus, que les afl'aires de mœurs contre les chrétiens, les affaires de propriétés contre tous les justiciables lui fournissent. Après cinquante ans de réformes européennes, notre consul à Uskub peut encore écrire, le 26 mai 1905 :

L'exécution du programme de Mûrzstega presque doublé le nombre des tribunaux en Macédoine, et les traitements du personnel judiciaire appartenant aux nouveaux tribunaux ont été relevés. Prenons le traitement exceptionnellement élevé du personnel d'un des nouveaux tribunaux : le président du tribunal a 1,200 piastres par mois, le substitut 1,000 piastres, le juge d'instruction 600 piastres, ce qui, converti en francs, donne des traitements annuels de 3,312 francs, 2,700 francs et 1,650 francs. Dans un pays où, pour quiconque ne mène pas la vie du paysan, l'existence, par la rareté des choses de première nécessité, devient très onéreuse, ces traitements sont plus qu'insuffisants et l'on devine les moyens que continuent à employer les magistrats pour augmenter leurs ressources.

Survient l'ingénieur des routes et Tentrepreneur de corvées. L'Europe affirme que la Turquie ne saurait se passer de routes. Le Turc est donc obligé d'en faire, et il emploie le moyen le plus commode et le moins cotiteux : la corvée. Quelques jours de corvée par an ne ruineraient pas un village, et quelques milliers de corvéables auraient vite établi une chaussée. Depuis cinquante ans donc, sans trop charger le pays, on aurait pu achever le réseau de l'Empire.

Mais quand une route est projetée entre deux régions, les préfets distribuent la corvée assez ingénieusement pour que les paysans de l'une aient leur chantier de travail dans l'autre. Les corvéables se plaignent. Aussitôt le préfet parle de révolte et envoie les gendarmes ou la troupe en garnisaires dans les villages mécontents. Les corvéables sont battus, pillés, quelquefois brûlés ou pendus, jusqu'à ce qu'ils se résignent à comprendre les désirs du préfet et à racheter leurs semaines de corvée.

Ils versent l'argent, que le préfet partage avec les gens de la Porte ou avec les gens du Palais. Chaque année, la comédie recommence. Au bout de cinquante ans, la route n'est pas faite ; mais les préfets en ont touché dix à vingt fois le prix.

Pour la « mangerie » des impôts, le Livre jaune de 1902 sur les affaires de Macédoine (55 et 56) — je ne veux citer que les témoignages officiels et je choisis les plus récents — donne quelques bons exemples :

Quiconque a des attaches influentes ou sait, en y mettant le prix, s'assurer la bienveillance des agents du fisc, voit sa maison de trois étages estimée pour rien, alors qu'une baraque est taxée tout à fait hors de proportion. Au lieu d'encaisser le montant de l'impôt à son échéance, le fisc ne donne durant de longues années aucun signe de vie et attend le moment où le propriétaire se dispose à vendre, à louer ou à faire réparer son immeuble. En face d'une longue liste d'impôts arriérés, le contribuable préfère transiger : un gros pourboire sert de préliminaire à l'entente, dont le fisc seul supportera la charge. De même pour la taxe sur les bénéfices présumés, sur les traitements et salaires.

Quant aux dimes ^pour lesquelles subsiste toujours le système des fermages', la loi ordonne que les adjudications soient faites séparément pour chaque village. Mais les enchères sont souvent rendues illusoires par l'influence de personnages qui savent écarter toute concurrence au détriment du Trésor. Le cultivateur ne gagne rien à ces rabais. Je connais des cas dans lesquels il a fallu payer 30 p. 100 de la récolte; une personne digne de foi {la supérieure d'un couvent cathoUque; a constaté que le fermier de la dîme mesurait chez elle sa part de céréales avec une fausse mesure ; les paysans du voisinage n'ont osé soulever aucune protestation. Le cultivateur n'a pas le droit de rentrer sa récolte avant que le fermier soit venu compter les gerbes qui lui reviennent. Les moissons,

ainsi laissées en plein champ, se détériorent, et le dîmier sait en profiter pour acheter le tout h vil prix.

Le 29 mars 190G, les habitants d'un village macédonien exposent à Tinspecteur des réformes, Ililmipacha, la situation de leur petite communauté :

Excellence,

Les soussignés, maire et conseillers du village de Boukh, caza de Florina, chargés par le conseil du village, avons l'honneur de porter à la connaissance de Votre Excellence ce qui suit :

i° Notre village a 243 maisons et une population de 2 258 habitants, dont 1193 hommes et 1065 femmes. 25 hommes sont partis sans esprit de retour; reste 1 168 habitants mâles pour lesquels le village est obligé, d'après la loi, de payer la taxe d'exonération militaire à raison des 50 piastres par homme, soit en tout 58 400 piastres. Or l'autorité locale nous communique un mazbata (aiTêté) qui fixe la taxe à 05 850 piastres et ajoute 3 951 piastres de centimes additionnels;

2° L'impôt sur la propriété bâtie {verghi) de 9 854 piastres est aussi exagéré, parce que nous sommes obligés de le payer deux ou trois fois pour diverses bâtisses, qui furent construites à diverses époques sur les mêmes fondements et que beaucoup de moulins ont été abandonnés depuis fort longtemps, pour lesquels le verghi est encore exigé et perru ;

3° La patente de meunier [tcmethu) se monte à 300 piastres alors que les revenus et bénéfices ne dépassent pas cette somme;

4° La dîme pour l'année écoulée se montait à 40 550 piastres; dans le passé elle était souvent affermée pour 85 000 piastres, ce qui prouve clairement combien le système de TafTermage nous est préjudiciable;

S'' Outre l'ancienne taxe sur le bétail [beglik), de 5 piastres par tète de mouton et de chèvre, depuis l'année dernière nous devons acquitter 10 piastres par tête de

LA IlEFORML 55

cheval, mule et vache, pour les ânes. 3 piastres, et pour les porcs, 13 [ia-!i'S : nous serons bieiUnt nliljyés de renoncer à notre principal moyen d'existence — l'élevage ;

6" L'an dernier, nous avons été obligés de verser 1080 piastres de secoui-s pour l'hôpital de Florina et 1 400 piastres pour la réparation de postes militaires; soit en tout 2 480 piastres,

Li Minime des divers droits que nous acquittons se monte entre 150 000 et 200000 piastres par an, pour un

; TÎllage qui a été, il y a deux ans, totalement incendié et détruit.

I Chaque nouvelle année nous trouve en présence de nouveaux déficils et nous crée de nouvelles dettes. Beaucoup de villageois se sont expatriés et continuent de

^.s'expatrier dans les pays les plus lointains; le jour n'est pas loin où nous serons tous obligés de faire la même chose, si le gouvernement impérial ne daigne pas prendre à temps des mesures pour Tallégement de nos charges.

Aux raangeries gouvernementales s'ajoutent les '< avanies » dont le musulman, surtout dans les campagnes, garde le bénéfice aux dépens du chrétien et qui vont de l'insulte amicale au meurtre, au viol et au pillage : en terre d'islam, l'Infidèle devrait se trouver heureux d'avoir parfois la vie sauve. La féodalité politique a disparu ; mais la féodalité sociale persiste; le bey, qui n'a plus son fief, conserve — surtout en Turquie d'Europe — ses grands tchiflicks (fermes), qu'il arrondit et qu'il exploite en petit souverain '. Le métayer, surtout quand il est chrétien, reste serf, astreint à la corv ée particulière, aux dons et cadeaux, au moulin banal.

1. Voir là-dessuâ Draganof, La Macédoine et les Réformes, p. 48 et suivantes, et René Pinon, L'Europe et l'Empire ottoman, p. 153.

Le métayage est une des principales causes de la misère de la population chrétienne : il donne lieu, de la part du bey, à un arbitraire et à des abus que personne ne peut atteindre.

Le bey, pi'opriétaire, donne la terre qu'il partage en lots, d'après le nombre des familles dans le tchiflick (une famille cultive de 60 à 100 dulums, d'après le nombre de ses membres). Le bey prête les semences et donne le logement. Le fruit, après défalcation de la dîme, est partagé a parties égales entre le propriétaire et le laboureur. Ce partage peut procurer un bénéfice variant de 18 à 2b p. dOO du capital au bey, qui ne s'en contente pas, le plus souvent : en vrai maître absolu, il exploite le travail de son métayer d'après son bon plaisir et parvient, par la menace et par la violence, à lui arracher la meilleure partie de ce qui lui revient. Dans plusieurs régions les beys ont mis à la charge du cultivateur seul la dîme de tout le produit. Le métayer est obligé :

a) de transporter la part du bey où celui-ci le voudra : Très souvent le bey vend sa récolle à 80 ou 100 kilomètres de distance du village; le cultivateur est forcé de la livrer à destination. Le bétail et tous les instruments appartiennent au métayer et c'est lui qui en a toutes les charges ;

b) chaque métayer doit livrer à son bey quatre chars de bois de chauffage par an;

c) le métayer est tenu de travailler gratuitement dix jours par an sur les champs propres du bey, si le bey s'en réserve en dehors des champs affermés ou s'il en possède dans un autre village ;

d) si le bey possède un moulin, ce qui arrive souvent, l'entretien ainsi que tout le travail pour la conduite des eaux sont à la charge des métayers, contre le droit d'y moudre gratuitement le pain qu'ils consomment;

e) le garde champêtre, à l'aide duquel le bey terrorise les villageois, est payé presque toujours exclusivement par les métayers.

Ces obligations et beaucoup d'autres de même nature, qui varient d'après les circonstances et les caprices du

bey, mettent les villageois à la merci du bey : quoique très limités dans leurs maigres besoins, ils contractent envers leurs beys des dettes qui les réduisent presque en esclavage.

La situation des domestiques à gages est encore plus misérable. Les domestiques, ou, comme on les appelle, les << garçons de ferme », sont presque toujours mariés et porcs de familles nombreuses. Ils n'ont ni abri, ni demeure, ni rien qui puisse leur assurer une existence d'homme. Ils ne peuvent devenir métayers, parce qu'ils ne possèdent point de bétail. Ils reçoivent des gages annuels, qui se montent de 80 à 100 kilés de grains (blé, seigle et maïs mélangés), 100 à 120 piastres d'argent (25 à 30 francs) de 3 à 3 litres de pétrole, une dizaine d'okes de haricots pour le travail du père, de la femme et de tous les enfants en ! bas âge, dont le travail n'est jamais rétribué. Ces gages représentent tous les revenus de la famille, lorsque le bey tient sa parole. Mais le garçon de ferme est quelquefois

I renvoyé avant la lin de l'année, sans obtenir le gage correspondant. Il doit alors vagabonder avec toute sa famille et vivre de charité jusqu'à ce qu'il trouve une autre place, aussi peu hospitalière et peu sûre *.

Dans presque toutes les provinces, en outre, les montagnards islamisés installent la même exploitation des cultures chrétiennes que les Albanais en haute Macédoine, les Kurdes en Arménie ou les Druzes au Liban : le villageois chrétien doit acquérir par un versement annuel la protection ou, du moins, la neutralité de « son » aga musulman, défrayer celui-ci à chaque visite, subvenir à ses fantaisies, à ses détresses dargent ou de récolte. Et je ne dis rien des complaisances que l'aga souvent exige de ses chrétiennes. En terre d'islam, où tout appartient

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