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I. Les conventions de commerce avec TAutriche-Hongrie

Nos relations économiques avec l’Autriche-Hongrie ont passé par des phases très mouvementées et ont mis souvent en évidence un antagonisme d’intérêts qui contrastait vivement avec l'entente sur le terrain de la politique extérieure.

La première convention commerciale avec la monarchie voisine a été conclue le 22 Juin 1875, à une époque où la Roumanie n’était pas encore un Etat complètement indépendant, où le développement économique était encore à ses débuts et où le mouvement industriel ne se manifestait que par quelques entreprises isolées.

Nos voisins ont prétendu qu’ils nous ont rendu un immense service en 1875, car, par le fait d’avoir traité directement avec nous, ils avaient implicitement reconnu l’indépendance de fait de la Roumanie. En réalité, par cette convention, ils ont réalisé une excellente affaire et assuré à leur industrie un débouché important et des avantages considérables. Ces avantages comprenaient, en dehors de la clause de la nation la plus favorisée, des exemptions douanières concernant les articles suivants: machines à vapeur en général, machines agricoles, farine, pétrole brut et raffiné, produits chimiques, stéarine, oléine, houille, lignite, bois de construction. En outre, nous acceptions de ne frapper que de droits très réduits une quantité d’autres articles: sucre, bière, alcool, bougies, savon, papier, papiers peints, tissus de laine et de coton, objets en peau et en caoutchouc, verrerie,

objets en bois, eaux minérales. Ces taxes représentaient, en général, une moyenne de 3% sur la valeur. Les vins étaient taxés à 5l/2 pour cent ad valorem. Tous les articles qui ne figuraient pas dans le tarif devaient ‘être taxés à 7%.

En échange de ces concessions la Roumanie obtenait le bénéfice de la clause de la nation la plus favorisée, des exemptions sur les céréales ainsi que des droits réduits sur les animaux.

L’article 13 de la convention imposait à la Roumanie l’obligation d’exempter de tout droit d’octroi les marchandises 1 ) qui n’étaient pas produites ou fabriquées en Roumanie.

La convention avait été conclue pour une durée de 10 ans.

Le gouvernement roumain présenta l’arrangement comme un grand succès diplomatique «symbole de notre autonomie». Certes, c’était une affirmation de notre indépendance politique, que nous avons conquise, deux ans plus tard, les armes à la main, mais cet avantage avait été payé par des concessions qui retardaient de dix ans notre essor industriel. L’opposition soutenait qu’il y avait un moyen beaucoup plus efficace d’affirmer notre autonomie, celui d’élever les taxes douanières2); au lieu de procéder de la sorte pour créer une industrie nationale, on s’était interdit toute possibilité de provoquer un mouvement industriel dans le pays et on n’avait obtenu, en échange du sacrifice de notre indépendance économique, que des concessions dérisoires.

La convention fut votée, toutefois, par le Parlement.

D’autres conventions furent conclues, avec la pluspart des autres Etats européens, excepté avec la France et la Suisse qui ont bénéficié pourtant de la clause de la nation la plus favorisée. A tous ces Etats on a appliqué des réductions de tarif assez importantes.

Avant la conclusion du traité de commerce avec l’Autriche-Hongrie, il s’était manifesté dans le pays un mouvement en faveur de la création d’une industrie nationale. Le tarif de cette convention constituait un obstacle à cette création, mais on essaya, par différents moyens, d’encou-

1) Exception était faite pour les boissons spiritueuses, les objets alimentaires et les matières inflammables, même quand des objets similaires n’étaient pas fabriqués en Roumanie.

2) Les taxes d’importation étaient, avant la convention, de 7 */* pour cent ad valorem.

rager l’établissement de quelques fabriques. Ainsi, en 1882, on vota la loi qui accordait une prime de 16 centimes par kilogramme de sucre fabriqué dans le pays. A la même époque on vota la loi qui accordait à une société roumaine la fourniture du papier nécessaire aux services publics, deux années plus tard on accordait certains avantages aux fabriques de tissus etc. Mais l’essor industriel du pays n'a commencé qu’après la dénonciation du traité avec l’Autriche-Hongrie, car, malgré ces dispositions législatives, le tarif de la convention constituait un obstacle insurmontable à toute tentative de nous relever sur le terrain industriel.

En vue de ce relèvement nous avions établi en 1875 un tarif général d’un caractère assez protectionniste ; les modifications introduites en 1876 n’avaient pas beaucoup modifié son caractère. Ainsi, par exemple dans le tarif de 1875 la taxe pour les 100 kgr. de chaussures était de 450 lei; en 1876 cette taxe avait été abaissée à 180 pour les chaussures ordinaires et à 360 pour les chaussures de luxe. Les peaux tannées étaient taxées à 60 et 300 lei les 100 kgr. On avait établi des protections analogues pour le papier, les confections, les draps, les bois de construction, les fourrures, les ouvrages ordinaires en bois et en métal, etc.

La convention avec l’Autriche-IIongrie annihila le tarif. Les farines austro-hongroises étaient exemptes de toute taxe à l’entrée en Roumanie, tandis que les farines roumaines étaient frappées de taxes élevées à leur entrée dans la monarchie; c’est ainsi que notre blé était expédié à Szegedin et à Budapest, d’où il nous revenait sous forme de farine. Le bois de construction était exempt de toute taxe; les fabriques austro-hongroises conquirent aussitôt notre marché ; les fabriques roumaines dépérirent. Les peaux tannées étaient admises à une taxe de 40 lei les 100 kgr. ce qui eut pour résultat la ruine de nos fabricants.

Les chaussures étaient admises avec une taxe de 45 lei 100 kgr. *), ce qui représentait à peine 3% ad valorem; nos fabricants de chaussures furent ruinés. L’article IX de la convention prévoyait que les produits de provenance austrohongroise qui ne sont pas indiqués spécialement «seront soumis, à leur entrée en Roumanie à un droit unique d’importation de 7% de leur valeur à leur lieu d’origine. Dans cette taxe de 7°/0 sont compris aussi les droits additionnels».

L’effet de ces exemptions et de ces réductions considé-

*) Aujourd’hui la taxe est de 400 lei

râbles se fit sentir immédiatement; les importations austrohongroises passèrent de 40.206.000 lei en 1875 à 179.782.000 lei en 1877 ]).

En échange de toutes ces concessions nous obtenions l’entrée libre de nos céréales et pour le bétail le traitement de la nation la plus favorisée. En réalité nos voisins avaient besoin des céréales roumaines pour les transformer en farine et les vendre, sous cette forme, sur les marchés de l’Occident. Quant au bétail, le gouvernement austro-hongrois commença, aussitôt après la conclusion du traité, à suspendre de temps en temps l’importation sous des motifs sanitaires; ces suspensions se multiplièrent.

Dans la période qui suivit la conclusion du traité de commerce avec l’Autriche-Hongrie, l’exportation du bétail fut en continuelle diminution. Ainsi, pendant la période 1876—77—78 le chiffre moyen de l’exportation était de 20—26 millions lei, en 1887 le chiffre n’était plus que de 5 millions; en 1887 il était descendu à 1.600.000 lei.

L’Autriche-Hongrie arriva, petit à petit, à supprimer complètement notre exportation de bétail par des mesures indirectes. Elle ne pouvait pas majorer le tarif car elle était liée par une convention; elle édicta des dispositions prohibitives basées sur des motifs d’ordre vétérinaire.

C’est ainsi que l’Empire voisin réussit à s’assurer un débouché pour des produits fabriqués et à rendre presque impossible la création d'une industrie nationale chez nous, tout en éludant les dispositions qui ne convenaient pas aux éleveurs austro-hongrois.

Em même temps que la conclusion de la convention avec la monarchie voisine nous avions promulgué notre tarif autonome qu’on appliqua aux pays qui n’avaient pas conclu des arrangements avec nous. Par suite de la nécessité où nous étions de conclure ces arrangements, la plupart des Etats qui avaient des relations commerciales avec nous bénéficièrent des avantages accordés à nos voisins; le tarif autonome de 1875, modifié en 1876, resta inappliqué* 2).

La valeur des importations austro-hongroises augmenta d’une manière considérable; dans la période 1881— 1885, sur une importation totale de 293 millions, l’Autriche-Hongrie nous envoyait des marchandises pour 134 millions.

Etant donnés les moyens de communication encore res-

9 Expunere de motive la proiectul de tarif vamal din 1904, p. 17—22.

2) Expunere de motive, p. 23.

treints dont nous pouvions disposer, nos voisins étaient plus en mesure que tous les autres concurrents d’accaparer notre marché.

Avant 1876 la fabrication des chaussures était une des industries les plus prospères en Roumanie; dans la période 1871—1875 notre importation de chaussures se chiffrait par 3.662.000 lei ; aussitôt après l’entrée en vigueur du tarif conventionnel l’importation de cet article passa à 10.090.000 lei en 1877, à 19.900.000 en 1880, à 20.800.000 en 1882 et à 23.000.000 en 1884.

Le tarif excessivement réduit obtenu par l’Autriche- Hongrie avait tué une de nos branches de fabrication les plus prospères.

Avant la convention nous importions des tissus de laine pour une valeur de 7.341.307 lei ; après la convention l’importation s’élève à 22.670.657. L’importation des peaux tannées passe de 2.790.319 à 10.511.463, les ouvrages en bois de 743.430 à 3.615.318.

Tous ces articles étaient produits auparavant dans le pays. Le tarif de la convention avec TAutriche-Hongrie avait ruiné plusieurs branches de fabrication, jadis très florissantes; les petits métiers et la petite industrie domestique étaient particulièrement éprouvés. Les établissements qui fabriquaient le carton durent cesser le travail; les imprimeries subissaient la concurrence des instituts typographiques hongrois ; les paysannes roumaines abandonnèrent leurs métiers et commencèrent à acheter de la toile fabriquée par nos voisins.

En 1881 l’ Autriche-Hongrie, sous le pretexte d’une épizootie, prohiba complètement l’importation et le transit des ruminants de Roumanie, temporairement d’abord, puis ensuite, définitivement. Bientôt les frontières furent fermées complètement aux bêtes à cornes et au petit bétail en général.

Le résultat fut une régression dans la production animale. Voici quelques chiffres instructifs à cet égard :

Chevaux . 512.839 861.000

Boeufs et buffles . . 2.751.168 2.388.000

Moutons . 5.242.977 5.655.000

Porcs . 1.088.737 J. 051.000

Pour un pays, en grande partie agricole, comme la Roumanie et étant données l’accroissement de la population e

l’extension des cultures, ce tableau, même lorsqu’il marque une augmentation, représente en réalité une diminution considérable de la production animale, surtout en ce qui concerne la race bovine. Ces chiffres ne doivent pas, en effet, être examinés dans leur valeur absolue mais dans leur valeur relative. La conséquence naturelle de cette diminution du bétail a été la diminution des terrains de pâturage de plus de moitié; ils occupaient en 1860 près de 33% de la superficie totale du pays et ils n’atteignaient plus, en 1903, que 15 V2 pour cent

Aussi un des plus graves problèmes que le législateur de 1908 a eu à résoudre, après la révolte des paysans, a été celui de la reconstitution des pâturages communaux.

Jusqu’au 31 Décembre 1913 le conseil supérieur de l’agriculture avait admis 1753 offres pour la constitution de ces pâturages, représentant une étendue de 224.199 hectares d’une valeur de 151.193 127 lei.

Ces pâturages ont eu pour résultat de soustraire partiellement les paysans à l’exploitation des fermiers, mais n’ont pas contribué à accroître notre bétail ni à améliorer nos races. Depuis 1911, pour des raisons que nous avons exposées dans le chapitre Une période exceptionnelle , on constate presque partout dans le pays une diminution considérable du gros et du petit bétail.

En ce qui concerne l’agriculture nous pouvons dire que ce que nous avons gagné d’un côté par l’extension des surfaces cultivées et l’augmentation de la production des céréales, nous l’avons perdu, de l’autre, par la décadence de l’élevage du bétail de toutes catégories, qui constituait une source de revenus très importante pour le pays.

Cette décadence s’observe, nous le répétons, non seulement au point de vue de la quantité de production du bétail mais aussi de la qualité. La conséquence en est que la capacité d’exportation du bétail roumain a été frappée non seulement mécaniquement — par la fermeture des marchés étrangers, — mais aussi organiquement. Beaucoup plus grave, cependant que le dommage souffert par l’élevage du bétail, dans sa capacité d’exportation, est le fait que le développement de la culture des céréales, aux dépens et au détriment de l’élevage du bétail, constitue un véritable système agricole de dévastation dont les conséquences ne peuvent être à la longue que funestes pour le pays.

Pendant les trois années 1879, 1880 et 1881 la Roumanie avait encore exporté 71.949 têtes de bétail, dont plus de 84%

dans la monarchie voisine. Dans les quatre années qui suivirent, cette exportation tomba à 30.442 têtes soit une moyenne annuelle de 6.765 têtes dont 806 têtes seulement soit 2 V3 pour cent passèrent les frontières austro-hongroises1).

Il est prouvé aujourd’hui que les mesures vétérinaires, à cause de la crainte des épizooties, n’ont servi que comme prétexte pour la fermeture des frontières austro-hongroises au bétail roumain.

((Abstraction faite des mesures vétérinaires — nous dit «Mr. A. de Matlecovits2) — ce furent succesivement les tarifs «de chemins de fer et finalement le tarif douanier qui constituèrent, en Allemagne, les armes puissantes des agrariens «contre l’Autriche-Hongrie. A ces circonstances venaient s’a- «jouter la politique protectionniste qui, à partir de 1879, s’est «manifestée dans le tarif douanier et la circonstance que les «agrariens allemands réussirent à s’imposer complètement.

«C’est pour ces raisons que la Hongrie a exigé une mo- «dification dans le même sens de la politique douanière austro- «hongroise. Déjà en 1882, dans le tarif douanier austro- «hongrois, figuraient des droits de caractère agrarien et «lorsque la convention avec la Roumanie se rapprocha de «son échéance (1886), l’opinion publique déclarait à haute «voix que le traité avec la Roumanie ne pouvait être renou- «velé que sur les mêmes bases que l'Allemagne nous avait «indiquées, c’est-à-dire selon le principe d’une défense de la «monarchie contre la concurrence des produits agricoles «roumains».

Par «produits agricoles» il faut entendre surtout «bétail», car, dans les années de disette, l’Autriche-Hongrie, malgré ses mesures de défense, a été obligée d’avoir recours aux céréales de Roumanie, tandis que la prohibition pour le bétail a toujours été appliquée d’une manière rigoureuse.

Mr. le dr. Cari Grünberg3) reconnait aussi que l’Allemagne, ayant fermé ses frontières à la libre importation du bétail d’Autriche-Hongrie, cette puissance prohiba, de son côté, à partir du I-er Janvier 1881, l'importation et le transit

9 Voir dans le Mouvement Economique , 1-ère année No. 5, l’étude de Mr. le professeur Cari Grünberg, de Vienne : « Dans la question d’une nouvelle orientation cle la rolitique commerciale entre U Autriche- Hongrie et la Roumanie».

2) Voir dans Le Mouvement Economique l’étude de Mr. A. de Matlecovits: (livraison 13 page 12).

3) „Die Handelspolitischen Beziehungen Oesterreich-Ungarns mit den Làndern an den unteren Donau“. Leipzig 1902.

du bétail de Roumanie; la prohibition n’était donc pas justifiée par des mesures vétérinaires.

La Roumanie réclama, sans obtenir satisfaction, contre les mesures soi-disant vétérinaires qui paralysaient notre exportation; elle essaya de quelques représailles qui provoquèrent des protestations de la part du gouvernement austro-hongrois. La situation devint très tendue. Il est compréhensible que dans ces conditions, à l’expiration du délai de la convention de commerce, les deux parties la dénoncèrent.

Les négociations pour le renouvellement de la convention ne purent aboutir à aucun résultat. Les esprits étaient très irrités en Roumanie. D’un côté le coup porté à notre élevage, de l’autre le mouvement qui s’était accentué dans le pays en faveur de la création d’une industrie nationale, rendait impossible toute entente avec la monarchie voisine qui ne pouvait plus nous accorder aucun avantage sérieux en échange des droits très réduits qu’elle aurait voulu maintenir pour ses produits industriels.

La rupture des négociations eut lieu au printemps de 1886. A partir de cette époque jusqu’au 11 Juillet 1891, c’està-dire pendant cinq ans, il y eut guerre douanière entre les deux pays.

Par la dénonciation de la convention nous fûmes débarassés du tarif conventionnel comprenant 711 articles.

Ce tarif fut remplacé par un tarif général très protectioniste, promulgé le 17 mai 1886. Les taxes douanières étaient très élevées; ainsi le papier ordinaire était taxé à 18 lei les 100 kgr. au lieu de 8, les chaussures 600 au lieu de 90, les vêtements confectionnés 180 au lieu de 0, les tissus de laine 75 et 120 au lieu de 30 et de 8, les peaux tannées 100 au lieu de 40, les objets en bois 60 au lieu de 9 etc.

Le tarif de 1886 contenait à l’article 2 une disposition significative: «En dehors des taxes douanières fixées par le présent tarif, le gouvernement est autorisé à ajouter une surtaxe pouvant s’élever jusqu’à 50% de la valeur des marchandises et des produits importés des Etats qui soumettraient les marchandises et les produits roumains à des surtaxes, en dehors des taxes ordinaires de leurs tarif douaniers ou à d’autres charges ou mesures exceptionnelles». Cette surtaxe de 50% pourra être appliquée aussi aux articles exempts de tout droit dans le tarif annexé».

Nous avions ainsi une arme pour pouvoir traiter le renouvellement de nos conventions commerciales.

Le coup porté à notre industrie par la convention de

1875 ainsi que ia nécessité de créer au pays des sources nouvelles de revenus, avaient provoqué en Roumanie un mouvement trè§ protectionniste. Ou avait essayé, par quelques lois, de favoriser l’essor de certaines branches industrielles, mais on se rendait compte que, sans un tarif protectionniste, nos efforts ne pourraient jamais être couronnés de succès.

Pendant la période de guerre douanière les produits austro-hongrois furent soumis en Roumanie à des taxes presque prohibitives. Les importations de la monarchie voisine tombèrent, en peu de temps, à une moyenne de 50 millions de lei sur une importation totale de 330 millions Mr. Cari Gtrünberg observe, dans l’article précité, que le recul aurait été plus grand encore si des quantités importantes de produits industriels austro-hongrois n’étaient parvenues en Roumanie par la voie détournée de l’Allemagne, de la Suisse ou de la Hollande — après leur naturalisation de fait dans ces pays et si les maisons d’exportation austrohongroises, dans l’attente d’un changement en mieux, ne s’étaient donné tous les efforts pour ne point rompre leurs relations avec la clientèle roumaine et cela, au prix même des plus grands sacrifices et du renoncement à tout bénéfice.

L’Autriche-Hongrie usa de représailles qui, à leur tour, entravèrent presque complètement nos exportations ; celles-ci tombèrent à une moyenne annuelle de 19 millions de lei. L’exportation, surtout de notre bétail, fut totalement annihilée.

La guerre douanière, d’ailleurs, ne changeait rien à la situation de fait, créée par les prohibitions d’ordre vétérinaire qui avaient amené la rupture. Ce fut le coup le plus dur porté à notre agriculture et dont nous nous ressentons encore. Nous avons cherché à étendre la culture des céréales, nous avons réduit les pâturages et la conséquence a été que l’élevage a été abandonné et que les races de bétail ont dégénéré.

Aujourd’hui encore, après 35 ans, l’agriculture roumaine n’a pu se relever et la question de l’élevage se pose comme un des problèmes vitaux de notre économie nationale.

Notre convention de commerce avec l’Autriche- Hongrie avait pris fin en 1886; les conventions avec d’autres Etats expiraient quelques années plus tard. Le gouvernement prit comme base de toutes les négociations en cours, la protection efficace de certaines industries qui avaient toutes les chances d’être créées ou de se développer en Roumanie. Toutes les conventions qui ont été conclues après 1886 ont eu pour but

de maintenir le plus grand nombre possible d’articles du tarif général.

Le 27 Mai 1891 on promulga un nouveau tarif général, beaucoup moins protectionniste que celui de 188G. En Janvier 1893 nous avons conclu des conventions avec l’Angleterre, la France et la Suisse sur la base de la clause de la nation la plus favorisée, ce qui nous permettait de maintenir comme arme, contre d’autres Etats, notre nouveau tarif. Deux ans plus tard nous fîmes le traité avec l’Allemagne qui ne s’intéressait qu’à un nombre relativement restreint d’articles — 178 en tout, comprenant 185 taxes — pour lesquels l’industrie allemande comptait s’assurer un débouché certain. Ces taxes étaient généralement comprises dans le tarif général; quelques unes ont été réduites.

En 1893 on modifia le tarif général en élevant quelques taxes qui étaient restées libres. Le gouvernement était en même temps autorisé à frapper de surtaxes et même de la prohibition les produits des pays qui useraient des mêmes procédés à notre égard.

C’est dans ces conditions que nous nous sommes décidés à renouer nos relations commerciales avec l’ Autriche- Hongrie, sur la base de la clause de la nation la plus favorisée.

En 1891, après cinq ans de lutte, les négociations en vue de la conclusion d’une nouvelle convention de commerce, furent reprises; elles aboutirent à la convention du 9 Décembre en 1893. Cet arrangement a été fait sur la base de la clause de la nation la plus favorisée accordée à l’ Autriche-Hongrie, ainsi que de la consolidation de quelques articles du tarif général. En échange la monarchie voisine bénéficiait, des avantages accordés à l’Allemagne par la convention conclue avec cette puissance quelque temps auparavant.

La Roumanie n’obtint aucune concession, aucune garantie pour la libre exportation de son bétail ni aucune réduction pour ses céréales.

Pour être juste il faut signaler que notre tarif général, élaboré en 1891, constituait une protection assez sérieuse pour un certain nombre d’articles qui nous intéressaient; en tout cas il constituait un énorme progrès sur le tarif dont avait bénéficé l’Autriche-Hongrie jusqu’en 1886. Le tarif de 1891 a été modifié en 1893; cette modification porta sur 30 articles dont avait bénéficié l’Allemagne dans sa convention.

Certes les tarifs de 1891 et de 1893 ne constituaient pas l’idéal en matière de protection douanière. Il n’en est est pas moins vrai que, c’est à l’abri de ces tarifs que l'industrie a commencé à se développer chez nous; la loi pour l’encouragement de l’industrie nationale du 12 Mai 1887 a contribué aussi à ce résultat.

De ce qui précédé il ressort clairement que l’Empire dualiste s’est toujours efforcé de nous dominer au point de vue économique; le but poursuivi par ses hommes d’Etat était de briser tous nos efforts en vue de nous rendre indépendants du marché austro-hongrois pour tout ce qui concerne les objets fabriqués et d’anéantir même les métiers et l’industrie domestique pour que notre servitude fut complète.

L’Autriche-Hongrie, tout en cherchant à transformer la Roumanie en déversoir de ses manufactures et de ses usines, ne négligeait pas de sauvegarder les intérêts de ses agrariens en édictant des taxes sur nos céréales et des dispositions prohibitives pour notre bétail.

L’élevage ne s’est jamais relevé chez nous après iecoup qui lui fut porté par nos voisins; mais, grâce à des efforts inouis, nous avons réussi à créer et à consolider une industrie nationale.

Nous avons montré, dans les chapitres précédents, l’importarce de cette industrie ainsi que les conséquences qui en ont résulté pour notre développement économique.

L’Autriche-Hongrie avait eu aussi à souffrir à la suite de la guerre douanière, non seulement à cause de la diminution de ses exportations en Roumanie mais à cause de l’envahissement du marché roumain par l’Allemagne qui obtint, avec le temps, la première place sur ce marché.

L’Allemagne, profitant de la situation et aussi du fait que l’Etat roumain contractait tous ses emprunts à Berlin, obtint un traité tarifaire tandis que l’Autriche-Hongrie dut se contenter de la clause de la nation la plus favorisée. C’est toujours Mr. Cari Grünberg qui nous dévoile le but poursuivi par l’Allemagne: «L’Autriche-Hongrie pouvait, il est vrai, sur la base du traitement de la nation la plus favorisée, profiter des concessions accordées par la Roumanie à l’importation allemande; mais l'Allemagne s’était naturellement efforcée d’établir le tarif conventionnel en conformité aux besoins de sa propre exportation. Elle y avait réussi, d’ailleurs, avec une grande habilité1)».

9 Voir Le Mouvement Economique , article cité p. 409 et «Die Handelsbeziehungen Oesterreich-Ungarns zu den Làndern au der unteren Donau» p. 106—110.

Des spécialités austro-hongrois importantes qui n’intéressaient par l’Allemagne demeurèrent soumises de la part de la Roumanie à un traitement douanier autonome que Mr. Cari Grünberg qualifie de «directement prohibitif».

Nous pouvons nous rendre compte aujourd’hui de la situation comparative des importations austro-hongroises et allemandes en Roumanie. L’Allemagne a supplanté son alliée surtout en ce qui concerne les objets fabriqués.

Allemagne .

Autriche-Hongrie . . .

Allemagne .

Autriche-Hongrie . . .

Importations en Roumanie (Tonnes)

Importations en Roumanie (Valeur)

On voit, d’après la comparaison des quantités, que l’importation allemande est composée surtout d’objets industriels c’est à dire de marchandises ayant, sous un faible volume, une grande valeur. Par exemple, en 1913 l’Allemagne nous a envoyé des machines pour une valeur de 35.215.635 lei et l’Autriche-Hongrie pour seulement 10.226.547 lei, des tissus en laine pour une valeur de 14.056.180 contre 9.483.627 pour l’Autriche-Hongrie, etc.

La proportion n’était pas la même il y a 12 ou 15 ans.

Importations moyennes annuelles en Roumanie

d’ Autriche-Hongrie ' d’Aliemagne j

Tonnes Miiiions lei Tonnes .Millions lei Tonnes Millions lei Tonnes Millions lei 162.414 99.9 136.213 76.. 88.817 lOl.o 63.786 76.*;

Depuis le 21 Décembre 1893, jusqu’en 1900, c’est à dire pendant 17 ans les rapports entre les deux pays avaient été régis par la clause de la nation la plus favorisée. Nous avons montré en quel sens et dans quelle mesure nous avons été „favorisésa. Pendant ce temps PAutriche-Hongrie avait bénéficié de tous les avantages que nous avions accordées par des conventions tarifaires à l’Allemagne, à l’Angleterre, à l’Italie, à la Suisse, à la France. Ces avantages, quoique n’intéressant pas tous les articles de l’exportation austrohongroise chez nous, ont agi — malgré la concurrence aile-

mande — d’une manière très efficace sur le développement de cette exportation.

En effet, grâce à ce régime, l’importation de la monarchie s’était élevée de 50 à 100 millions de couronnes par an.

Les exportations roumaines en Autriche-Hongrie n’avaient pas suivi la même progression. Voici, d’après les statistiques austro-hongroises, les chiffres du commerce extérieur des deux pays:

Millions de couronnes

Exportations roumaines en

Autriche-Hongrie ....

Exportations austro-hon¬

groises en Roumanie . .

Tandis que l’exportation austro-hongroise en Roumanie représentait, en moyenne, comme valeur 25 % de notre importation totale, nos exportations dans l’Empire voisin ne représentaient que 6,50 pour cent de notre exportation totale.

On se rendra mieux compte de la situation en comparant les chiffres des exportations de 1906 à ceux de 1883:

Exportations

Différence

Blé .

Maïs .

Ruminants. . . .

Laines .

Orge .

Fourrures ....

Seigle .

Brebis .

En vingt cinq ans l’exportation de nos principaux produits a été réduite à un septième de sa valeur primitive. Quant à la race bovine, l’exportation qui se chiffrait par 21.401 têtes, en 1886 est devenue nulle.

Une nouvelle convention fut conclue le 23 Avril 1906 (expirant le 31 Décembre 1917) sur la base de concessions réciproques, cette fois-ci ayant l’apparence de concessions réelles, Ainsi l’Autriche-Hongrie obtint des réductions sur la cellulose brute qui a été abaissée de 8 à 5 lei, sur la cellulose blanche de 12 à 8 lei, sur les eaux minérales (de 3 lei à 10 centimes), sur les clous à ferrer, la colle-forte, les douves de chêne, l’acide carbonique, l’acide tartrique, les machines agricoles, les ouvrages en bois, les toiles de lin, les confec-

tions, les draps blancs, la verrerie, les couleurs, les chaussures, la porcelaine.

L’économie réalisée par l’Autriche-Hongrie sur les droits de douanes s’élevait, à cette époque, à 7 millions de couronnes par an.

Passons maintenant aux concessions qui nous ont été accordées par l’Empire dualiste. Ces concessions se rapportent exclusivement au bétail abattu. Le contingent ne devait dépasser 35.000 têtes par an et se décomposait ainsi:

Bêtes à cornes : la première année 10.000, la deuxième 12.000; la troisième 15.000, la quatrième 20.000; la cinquième 22.000; la sixième 25.000; la septième, la huitième et la neuvième 35.000 chaque année.

Porcs: première année 50.000; deuxième année 60.000, troisième 70.000 ; quatrième, cinquième et sixième année 90.000 ; septième, huitième et neuvième année chacune 120.000.

Moutons: 100.000 bêtes par an.

L’importation du bétail vivant et le transit étaient interdits en Autriche-Hongrie. La Roumanie s’obligeait à construire des abattoirs aux points-frontières d’exportation où le bétail devait être abattu et introduit en Autriche-Hongrie, après examen des autorités vétérinaires de la monarchie.

Les chiffres accordés par l’Autriche-Hongrie étaient très réduits; nous étions traités sur le même pied que la Serbie dont le marché présentait infiniment moins d’importance; pour les porcs seulement nous obtenions un contingent double que celui de la Serbie. En ce qui concerne les porcs nous rappellerons qu’à l’époque où les frontières austrohongroises étaient ouvertes, nous exportions 175.000 têtes (en 18 SI) et 144.000 (en 1882).

Quant aux bêtes à cornes nous étions parvenus, il y a vingt cinq ans, à exporter 35.000 bêtes.

Nous ne nous sommes pas fait d’illusion sur la valeur de ces concessions. Voici ce que nous écrivions en 1908 Q:

«En aucun cas la Roumanie ne devrait se contenter «des concessions accordées à la Serbie, l’importation austro- «hongroise chez nous étaint trois fois plus grande. Nous «devrons être d’autant plus vigilants sur cette question que «même de véritables concessions obtenues en ce qui con- «cerne les bêtes à cornes, seraient pour nous — pour un «certain temps, du moins — complètement illusoires. En effet,

*) Mouvement Économique, 5-me année (1908—1909). «La Convention de commerce avec l'Autriche-Hongrie», page 315—316.

«pour une longue période encore — d’aucuns l’estiment à «dix ans — la Roumanie ne sera pas en état d’exporter du «gros bétail. L’élevage de ce bétail est presque abandonné «chez nous. En obtenant le droit d’exporter, comme les «Serbes, 35.000 bêtes à cornes, nous avons l’air d’obtenir une «concession, tandis qu’en réalité nous n’obtenons rien. Mais «nous aurions du lutter avec la plus grande énergie pour «obtenir deux choses : le droit d’exporter un nombre de porcs « au moins triple de celui qui a été concédé à la Serbie ainsi « qu'une convention vétérinaire .

«L’Autriche-Hongrie s’est refusée à conclure une pa- «reille convention. Dans ces conditions nous sommes en droit «de nous demander quelles sont les garanties que le gouver- «nement a stipulées afin que notre exportation de viande «ne soit entravée par les difficultés que les autorités austro- «hongroises pourraiert soulever à la frontière sous pretexte «de mesures vétérinaires».

Nos prévisions se sont réalisées; notre exportation de bétail abattu ne s’est élevée qu’à des chiffres peu importants: ainsi, en 1912 nous avons exporté 1.798.314 kgr. de viandes fraîches de boucherie, d’une valeur de 2.337.808 lei et en 1913 seulement 598.923 kgr. d’une valeur de 718.708 lei. En fait de viande de porc nous n’avons exporté, en 1912 que 459.760 kgr. (697.904 lei) et en 1913 598.923 (718.708 lei).

Ces quantités ne représentent pas même le tiers de ce que nous étions en droit d’exporter dans les premières années qui ont suivi la convention. A l’avenir, pour les raisons exposées dans les chapitres précédents, nous ne serons plus en état d’exporter la moindre quantité de viande ; quant aux porcs, que nous pourrions produire en grande quantité, le contingent d’exportation est trop limité pour qu’il puisse représenter un apport sérieux dans notre production agricole destinée à être expédiée à l’étranger.

Dans ces conditions notre politique commerciale est tout indiquée pour l’avenir : l’exportation du bétail vivant ou abattu ne peut plus représenter pour nous un élément sérieux de compensation; les compensations pour les avantages que nous pourrions offrir à l’Autriche-Hongrie doivent se rapporter à d’autres articles de notre exportation.

Nos exportations en Autriche-Hongrie représentent pour les trois dernières années des chiffres sensiblement inférieurs à ceux de l’importation austro-hongroise chez nous.

Exportations en Autriche Hongrie .

Valeur — Lei

Importations en Roumanie. 138.192.076 138.874.383 137.640.415

La monarchie voisine est forcée de faire des sacrifices pour conserver notre marché où elle se maintient difficilement, en ce qui concerne les produits industriels, devant la concurrence allemande; nous dépendons beaucoup moins du marché austro-hongrois où nous exportons surtout des céréales (pour 63 millions sur une exportation totale de 94 millions) marchandise qui peut facilement trouver d’autres débouchés. -■

IL Les Etats-Unis danubiens et le projet d’une union douanière avec l’Autriche-Hongrie

L’Empire dualiste, se rendant compte que le terrain lui échappait en Roumanie, où, a l’abri d’un régime de protection, une industrie nationale puissante tend à se développer au détriment de l’expansion austro-hongroise, a essayé, par d’autres moyens, à s’assurer chez nous une situation prépondérante.

L’idée d’une fédération des Etats balkaniques a été souvent mise en avant. Dans la préface au livre de Mr René Henry *), Mr Anatole Lerov-Beaulieu envisage, en ces termes, la solution delà question d’Orient: ((D’accord sur la formule d’émancipation, les Etats et les peuples de la péninsule ne le sont pas sur la façon de l’appliquer. Une seule chose pourrait leur apporter la force et leur garantir une pleine indépendance: la fédération balkanique».

Un ouvrage publié en 1905 sous le titre «Une confédération orientale, comme solution de la question d’Orient»* 2) préconise l’idée d’une fédération des peuples balkaniques sous la présidence de l’Italie. La Roumanie, quoique n’étant pas un Etat balkanique — en tout cas elle ne l’est que pour une partie de son territoire, la Dobrogea, — aurait plusieurs motifs d’entrer dans cette confédération, entre autres celui

9 Question cl’ Autriche- Hongrie et Question d’Orient.

2) Cet ouvrage a paru sous un pseudonyme ; on l’a attribué à une personnalité roumaine des plus éminentes.

de protéger les Roumains de Macédoine. «Cette participation lui assurerait, grâce à sa politique probe et modérée, une situation importante et plus indépendante, vu que les liens qui s’établiraient entre elle, les Etats balkaniques et l’Italie, lui épargneraient la nécessité de s’appuyer sur un groupement politique quelconque des grandes puissances1).

Une idée analogue a été émise par Mr Vladan Georgevitch, ancien premier ministre serbe, dans un ouvrage qu’il a fait paraître en serbe, à Belgrade, et intitulé : «l’Europe et les Balkans».

Malheureusement, ces «beaux rêves» pour employer l’expression de Mr René Picon 2), n’ont jamais été si loin d’être réalisés.

Les causes de rivalité, les divergences de vue sur des questions capitales, les antagonismes entre les différentes nationalités n’ont jamais été si accentuées. La rupture du block balkanique et l’agression de la Bulgarie contre la Serbie et la Grèce a porté le premier coup à ce rêve. L’intervention roumaine dans le conflit, en 1913, à cause de la nécessité, pour la Roumanie, de rétablir l’équilibre balkanique, menacé par l’attitude et les revendications injustifiées de la Bulgarie, a provoqué chez nos voisins du Sud une grande animosité à notre égard, ce qui rendait illusoire toute tentative d’un rapprochement plus intime. L’entrée en scène de la Bulgarie, dans le conflit européen, à côté des puissances centrales, le concours donné par les Bulgares à l’écrasement de la Serbie, a rendu impossible, à tout jamais, ce rapprochement entre tous les Etats balkaniques.

Il est intéressant, en ce qui concerne le passé, de suivre l’attitude de l’Autriche-Hongrie chaque fois que ces Etats ont cherché à créer des ententes économiques et douanières. Ainsi, en 1905, le gouvernement bulgare envoya des délégués à Belgrade pour conclure avec la Serbie un traité de commerce ou, éventuellement, une union douanière. Aussitôt que le fait fut connu, la Nette Fr exe Presse de Vienne commença une campagne contre l’union projetée, en montrant combien elle était préjudiciable à la monarchie. La diplomatie austrohongroise ne pouvait se faire à l’idée que la Serbie et la Bulgarie prendraient une décision de cette importance sans le consentement de Vienne8).

2) La question de Macédoine et les Balkans, dans Les questions de politique étrangère en Europe, p. 227.

3) Voir dans V Economia Nationala, 1906, l’article de Mr A. D. Damianofî sur «riJnion douanière serbo-bulgare et rAutriche-Hongrie».

Le 9 Juillet 1905 fut pourtant signé à Belgrade le traité d'union douanière entre les deux pays. Les dispositions principales de ce traité étaient les suivantes: à l’égard des nations étrangères la Serbie et la Bulgarie conservent leurs tarifs autonomes spéciaux presqu’au 1-er Mars 1917, date à partir de laquelle devait être établie une union douanière complète avec tarif unique. Seuls les produits indigènes ne payaient pas de droits de douane à leur passage d’un des deux pays dans l’autre. Les lois et les règlements douaniers devaient être identiques. Les deux Etats s’engageaient à agir mutuellement, par l’adoption des même principes législatifs, en vue du développement du commerce et de l’industrie. Enfin le traité prévoyait la conclusion d’une union tarifaire entre les chemins de fer serbes et bulgares.

La nouvelle du traité d’union tomba comme la foudre à Vienne; comme mesure de représailles le gouvernement austro-hongrois disposa, en Janvier 1906, la fermeture de ses frontières au bétail serbe et interdit même le transit de la viande fraiche.

Le ministre du commerce austro-hongrois, en annonçant cette mesure, déclara au Reichsrath que l’Autriche- Hongrie ne pouvait admettre la convention conclue entre les deux Etats balkaniques parcequ’elle lésait ses intérêts et qu’elle constituait une dérogation à la clause de la nation la plus favorisée.

Mr Damianoff nous explique très bien la cause réelle du mécontentement et de l’opposition de l’ Autriche-Hongrie :

«La monarchie dualiste craignait que les bienfaits d’une union douanière serbo-bulgare ne deviennent trop manifestes et que cette union n’attire dans son orbite d’autres Etats, comme la Roumanie par exemple. Dans ce cas il se serait formé, en, effet, sur le bas Danube un bloc économique assez puissant contre lequel serait venue se briser toute vélleité d’omnipotence de sa part».

L’Autriche-Hongrie n’admettrait une union douanière des Etats balkaniques qu’à une seule condition: d’en faire partie et d’avoir voix prépondérante au chapitre.

La grande revue autrichienne, de Vienne, VOesterreichische Rundschau a publié il y a quelques années1) un article intitulé: Les Etats-Unis danubiens , signé «Peregrinus» pseudonyme sous lequel se cache, dit-on une haute person-

J) Livraison du 15 Février 1910.

nalité politique de la monarchie. «Peregrinus» propose une nouvelle solution de la question d’Orient. Il s’agit de la constitution d’une fédération balkanique qui engloberait la Bulgarie, la Serbie et «peut-être» la Roumanie. Les Etats-Unis danubiens conserveraient leurs dynasties, leurs parlements, mais seraient rattachés à l’Empire austro-hongrois par des liens analogues à ceux qui unissent les Etats de l’Allemagne du sud à la Prusse. Les Etats balkaniques et la Roumanie formeraient avec l’Empire des Habsbourg un «Zollverein» ayant des douanes communes et une banque commune.

L’auteur fait ressortir les avantages qui résulteraient de cette combinaison politique non seulement pour l’Autriche- Hongrie qui verrait de la sorte s’étendre d’une manière considérable son influence et sa force matérielle, mais aussi pour les Etats danubiens qui jouiraient de l’unité douanière, de l’allègement des charges militaires et, par la création d’une banque commune, d’un crédit* à bon marché. Le propriétaire roumain qui paie actuellement 12 % d’intérêts, verrait, dans ce rattachement à l’Autriche-Hongrie, le salut de sa fortune.

Ces magnifiques résultats auraient entraîné, tôt ou tard, la Turquie à se rattacher à la confédération.

Une fois l’utilité de cette confédération démontrée, il ne resterait, d’après «Peregrinus» qu’à trouver la forme sous laquelle les Etats balkaniques participeraient au parlement douanier et à la banque commune. L’Autriche-Hongrie garantirait le maintien des dynasties, l’indépendance législative en tant qu’elle ne porterait pas atteinte aux intérêts communs de l’armée, aux tarifs douaniers, à la banque ainsi qu’à la liberté d’établissement (cette liberté supposerait le droit non conditionné à obtenir la naturalisation d’après des règles communes à toute la confédération).

Nous avons répondu à l’époque où l’article a paru, au projet de cette confédération l).

La Roumanie n’aurait jamais accepté, à moins d’avoir été vaincue sur les champs de bataille, une pareille abdication de sa souveraineté. Même si les avantages que la monarchie voisine nous promettait, avaient été encore plus considérables que ceux qu’elle faisait miroiter à nos yeux, nous aurions toujours préféré notre situation économique actuelle à l’assujettissement déshonorant qu’on nous proposait. Nous avons démontré, d’ailleurs, qu’en réalité ces pré-

l) Voir le Mouvement Economique , 7-me année, Il p. 70.

tendus avantages étaient compensés par des désavantages tout aussi grands. Les douanes communes auraient peut-être favorisé l’exportation de notre bétail — en principe, car en réalité nous ne sommes plus capables d’en exporter — mais auraient tué complètement notre industrie qui, dépourvue de toute protection, aurait facilement succombé sous la concurrence de l’industrie autrichienne et même hongroise, plus puissantes et mieux organisées.

L’idée de «Peregrinus» a été reprise sous une forme plus concrète par le gouvernement austro-hongrois lui même qui a essayé, en 1913, d’entamer des pourparlers en vue d’une union douanière entre la Roumanie et l’ Autriche- Hongrie. La monarchie voisine avait fait coïncider ces pourparlers avec les négociations en cours entre la Roumanie et les Grandes Puissances en vue de régler le différend qui menaçait de nous entraîner dans un conflit avec la Bulgarie à cause de la question de Silistrie. C’est un peu avant la conférence qui eut lieu a Pétrograd que nous reçûmes la visite à Bucarest de Mr. Riedl, chef de section au Ministère du commerce et de l’industrie à Vienne. Le fonctionnaire autrichien obtint des entrevues avec les principaux membres du cabinet Maioresco et, finalement, il fut admis à exposer ces idées dans une réunion des ministres qui s’occupaient spécialement des questions économiques. Mr. Riedl qui était très au courant de la situation économique des Etats balkaniques et de la Roumanie en particulier, exposa les avantages que notre pays pourrait retirer d’un régime douanier spécial avec la monarchie voisine, régime qui comprendrait des taxes et des faveurs que les deux pays s’accorderaient réciproquement. A l’objection qu’on lui fît que ces taxes spéciales devaient profiter, nécessairement, aux autres Etats, en vertu des traités qui nous liaient à eux, traités qui contenaient, tous, la clause de la nation la plus favorisée, Mr. Riedl nous fit entrevoir que ce régime ne s’appliquerait qu’à l’expiration du terme de tous ces traités et que l’Autriche- Hongrie se faisait forte de nous faire accorder par l’Allemagne les mêmes taxes et les même faveurs, en échange, bien entendu, de concessions équivalentes de notre part.

Ce n’était ni plus ni moins qu’une union douanière déguisée, du moment que nous devions être englobés dans le système économique des Puissances Centrales et que nous tious trouvions, par ce fait, dépourvus de toute liberté d’acnon envers les autres Etats.

Pour nous décider à renoncer à notre indépendance économique, Mr Riedl nous démontrait les dangers dont était menacée à l’avenir l’exportation des céréales de la Roumanie par suite de la concurrence grandissante des autres pays agricoles et surtout de la Turquie qui, grâce aux capitaux allemands et au chemin de fer de Bagdad, allait mettre en valeur d’immenses régions d’une fertilité remarquable, ce qui devait avoir tôt au tard comme conséquence, un avilissement du prix de nos céréales. Nous ne pourrions assurer notre avenir qu’en concluant, dès maintenant, des arrangements spéciaux et à très long terme, avec l’Autriche- Hongrie.

Mr Riedl n’eut pas de peine à comprendre que la Roumanie n’avait aucune envie d’aliéner son indépendance économique, obtenue à grande peine et après de si grands efforts et qu’elle était décidée à ne pas lâcher la proie pour l’ombre par peur d’une invasion problématique des céréales de Mésopotamie sur les marchés austro-hongrois et allemands.

Depuis le mois de Janvier 1913 nous n’avons plus entendu parler de ce projet.

L’année dernière un nouveau projet a surgi, celui d’une «Europe Centrale» qui devait englober la Roumanie.

Cette fois-ci l’idée est partie de Berlin; nous en parlerons dans le chapitre « L'expansion allemande en Orient ».

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