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III. La question du Danube l

L’Autriche-Hongrie a toujours poursuivi avec méthode et ténacité, le but qu’elle s’était proposé d’atteindre dans sa politique économique envers en Roumanie: la domination exclusive de notre marché, notre asservissement économique sous toutes les formes, afin de nous réduire à l’état de vassaux de cet Empire. Elle n’a pas réussi dans son entreprise grâce à notre clairvoyance et à notre énergie; les insuccès ne l’ont jamais rebutée et elle est revenue et reviendra toujours à l’assaut jusqu’à ce qu’un nouvel ordre de choses

0 On trouve les traités, conventions, lois et règlements concernant la question du Danube dans le Recueil de documents relatifs à la liberté du Danube, publiés par D. Sturdza, secrétaire général de l’Académie roumaine. — Berlin 1904.

bouleversera le système politique auquel, malheureusement, nous nous sommes rattachés jusqu’à ce jour.

La question du Danube mettra encore une fois en lumière les visées austro-hongroises sur notre pays.

La traité de Paris, du 13 Mars 1856, avait réglé, entre autres, la question de la liberté de navigation sur le Danube. L’article 15 du traité déclare qu’à l’avenir cette liberté concernant le fleuve et ses embouchures fait partie du droit public de l’Europe. Cet article stipule, en même temps, que la navigation du Danube ne pourra être assujettie à aucune entrave ni redevance qui ne serait pas prévue par le traité et que les règlements de police et de quarantaine à établir pour la sûreté des Etats, séparés ou traversés parce fleuve, seront conçus de manière à favoriser, autant que faire se pourra, la circulation des navires. Sauf ces règlements, il ne sera apporté aucun obstacle, quel qu’il soit, à la libre navigation.

L’article 16 du même traité ajoute que «dans le but de réaliser les dispositions de l’article précédent, une commission, dans laquelle la France, l’Autriche, la Grande Bretagne, la Prusse, la Russie, la Sardaigne et la Turquie seront chacune représentée par un délégué, sera chargée de désigner et de faire exécuter les travaux nécessaires depuis Isaccea, pour dégager les embouchures du Danube ainsi que les parties de la mer y avoisinantes, des sables et autres obstacles qui les obstruent et que, pour couvrir ses frais, la commission pourra prélever des droits fixes qui s’appliqueront à tous les pavillons sur le pied d’une parfaite égalité».

Cette commission était instituée pour une durée de 2 ans.

Enfin l’article 17 institue une seconde commission permanente, composée des délégués de l’Autriche, de la Bavière, de la Turquie et du Würtemberg, auxquels se réuniront les commissaires des trois Principautés danubiennes, dont la nomination aura été approuvée par la Porte et qui aura pour mission d’élaborer les règlements de navigation et de police fluviales, d’ordonner et de faire exécuter les travaux nécessaires sur tout le parcours du fleuve, de veiller, après la dissolution de la commission européenne, au maintien de la navigabilité des embouchures du Danube.

La commission européenne s’est constituée aussitôt et établit son siège à Galatz où elle réside encore actuellement. Quoique instituée pour une durée seulement de deux ans, elle a été prorogée dabord pour dix ans, ensuite depuis 1886 à plusieurs reprises chaque trois ans, jusqu’à nos jours.

Cette institution a rendu de grands services à la navigabilité et a été d’une très grande utilité à une époque surtout où la Roumanie ne possédait pas un personnel technique assez nombreux et assez compétent en matière de travaux hydrauliques pour se charger d’une si grande besogne *).

La commission riveraine, prévue par l’article 17, se réunit l’année suivante à Vienne pour établir le règlement de navigation et de police fluviales; ce règlement n’obtint pas l’approbation des Puissances signataires car il méconnaissait les intérêts européenes sur le Danube et à ses embouchures. En effet, l’Autriche avait introduit dans le règlement un article disposant que «l’exercice de la navigation fluviale proprement dite entre les ports du Danube, sans entrer en pleine mer, est réservé aux bâtiments des pays riverains de ce fleuve ».

Cette disposition assurait à l’Autriche qui, seule, possédait des services de navigation organisés, le monopole du trafic sur le Danube.

La question resta en suspens jusqu’au traité de Berlin, en 1878. L’article 55 de ce traité disposa que les règlements de navigation, de police fluviale et de surveillance, depuis les Portes de Fer jusqu’à Galatz, seront élaborés par la commission européenne, assistée des délégués des Etats riverains et mis en harmonie avec ceux qui ont été ou seraient édictés pour le parcours en aval de Galatz.

L’article 55 n’ayant pas prévu le mode d’application de ses dispositions, la commission européenne désigna, en 1879, une délégation composée des représentants de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie et de l’Italie et chargée de rédiger un avant-projet concernant l’application du dit article.

L’avant projet statuait que les règlements de navigation et de police fluviales seront élaborés par la commission européenne mais que l’exécution et la surveillance de ces règlements seront attribuées à une commission mixte composée des Etats riverains: la Roumanie, la Bulgarie, la Serbie et l’Autriche-Hongrie, qui aura la présidence de cette commission avec voix prépondérante.

Or, l’Autriche-Hongrie ne figurait pas parmi les Etats riverains de cette partie du Danube !

Les droits de cette commission riveraine étaient très

p On trouve dans l’ouvrage de Mr. C. T. Baicoiano « Dunàrea , privire istoricâ, economicà si politicâ», des détails intéressants sur l’activité de la Commission européenne.

étendus: tous les plans des constructions élevées dans les ports danubiens devaient être soumis à son approbation; elle jugeait, en dernier ressort, les contestations relatives à la navigation, c’est d’elle que dépendaient les inspecteurs et les capitaines des ports.

C’était la main mise de l’Autriche-Hongrie sur tout le parcours du Danube appartenant à la Roumanie, c'était une violation flagrante de ses droits de souveraineté. Encore une fois l’Empire voisin tâchait, en accaparant notre principale artère de navigation, de s’assurer notre vassalité économique.

Ce projet n’ayant aucune chance d’aboutir fut remplacé par le projet Barrère qui, quoique atténué, laissait subsister l’immixtion de l’Autriche-Hongrie sur tout le parcours du Danube qui nous appartenait et où elle n’était pas riveraine.

L’opinion publique roumaine fut unanime à condamner ces tentatives d’asservissement de la Roumanie à la toute puissance de l’Empire voisin. Le projet du guvernement de Bucarest excluait toute immixtion dans la réglementation de la police fluviale de la part des Etats qui n’étaient pas riverains.

La proposition roumaine n’ayant pas été acceptée, les délégués de la commision européenne ont adopté le réglement Barrère qui remplaçait la présidence permanente avec voix prépondérante de PÂutriche-Ungrie par une présidence à tour de rôle selon l’ordre alphabétique des Etats.

La Roumaine refusa de signer l’acte qui la mettait à la discrétion de sa puissante voisine.

En 1883 lors de l’expiration du délai de fonctionnement de la commission européenne, une conférence fut réunie à Londres; L’Allemagne contesta à la Roumanie le droit de siéger à la conférence, notre pays n’ayant pas la qualité de grande puissance. La Roumanie devait être traitée sur le même pied que la Bulgarie et la Serbie, ayant seulement voix consultative.

La Roumanie refusa de participer à la conférence, dans ces conditions, en déclarant qu’elle considérait comme nulles et de nul effet, à son égard, toutes les décisions qui seraient prises sans son consentement.

Une question qui met aussi en lumière les tendances et les procédés de l’Autriche-Hongrie à notre égard est celle relative aux Portes de Fer.

L’article 57 stipule que l’exécution des travaux destinés à faire diparaitre les obstacles que les Portes-de-Fer et les

Cataractes opposent à la navigation, est confiée à V Autriche- Hongrie:

«Les Etats rivevains de cette partie du fleure accorderont toutes les facilités qui pourraient être requises dans l’intérêt des travaux. Les dispositions de l’article VI du Traité de Londres du 13 Mars 1871 relatives au droit de percevoir une taxe provisoire pour couvrir les frais de ces travaux, sont maintenus en faveur de l'Autriche- Hongrie».

En 1899 Mr. Démètre Sturdza, ancien président du conseil des ministres, a publié un ouvrage remarquable l) où il analyse les règlements hongrois de navigation, de police fluviale et de prélèvement de taxes pour les Portes de Fer et les Cataractes du Danube Règlements qui sont en contradiction avec le droit public européen".

Nous exposerons en peu de mots cette question d’après les observations de l’éminent homme d’Etat roumain.

Les traités qui règlent la navigation du Danube ont établi certains principes qu’il est utile de rappeler avant d’examiner les procédés du gouvernement hongrois dans une question qui intéresse les droits incontestés de la Roumanie. La liberté de navigation du fleuve est reconnue comme faisant partie du droit public européen, — aucun obstacle ne saurait être apporté à cette libre navigation — les réglements de navigation, de police fluviale et de surveillance doivent être conçus de manière à favoriser la navigation — aucune entrave ni redevance ne pèsera sur cette navigation — aucun péage, ni droit quelconque ne sera perçu sur le fait de la navigation du fleuve ou sur les marchandises se trouvant à bord des navires — seuls des droits fixes et d’un taux convenable pourront être perçus pour des travaux destinés à assurer et à faciliter la navigation et cela pour un temps nécessaire au remboursement des sommes dépensées — les Etats riverains ont des droits égaux à l’élaboration et à l’application des règlements de navigation, de police fluviale, de surveillance et d’établissement des taxes.

Le gouvernement hongrois, en vertu du mandat que lui avait cédé l’Autriche, édicta cinq règlements de navigation et de perception de taxes pour le Danube situé entre Moldova et Turnu-Severin.

Le gouvernement hongrois a décrété des réglements fluviaux de sa propre autorité et sans entente préalable

x) La question des Portes de fer et des Cataractes du Danube par D. A. Sturdza. — Berlin 1899.

avec les autres États riverains du Danube, avec la Roumanie en particulier, étant donné que le Canal des Portes de Fer a changé, par suite des travaux exécutés, le régime des eaux entre Orsova et Turnu-Severin.

Les règlements hongrois ne limitaient pas leur action à la partie du Danube qui traversait le royaume; ils étendirent leur autorité non seulement à la section régularisée du Bas Danube — une appelation absolument inexacte et dépassant les limites des travaux confiés à l'Autriche par le traité de Berlin *) — mais aussi «sur la section non régularisée, entre la fin intérieure des Portes de fer et Turnu Severin» (aticle 2 du 3-me règlement) quoique la frontière hongroise s’arrête en amont de Verciorova, au torrent de Bahna, éloigné d’Orsova de 4 1/2 kilomètres et de Turnu Se erin de 17 1/2 kilomètres

L’article 4 du 3-me règlement statue que le hongrois sera la langue de service ; toutes les relations des navires des différentes nationalités avec l’autorité d'Orsova et avec les pilotes de cette autorité devront se faire en hongrois. Ne crée-t-on pas de cette manière — observait avec juste raison Mr Sturdza — «une entrave à la liberté de navigation» ? L’emploi de la langue hongroise dans des relations multiples et compliquées de chaque jour et chaque heure ne peut qu’entraver la circulation des navires. L’article 5 du 1-er règlement et les articles 1, 2, 3 et 4 du 2-me règlement soumet toutes les déclarations des navires au contrôle de l’autorité d’Orsova; le contrôle du pilote, la révision et la vérification de cette autorité portent non seulement sur le tonnage du navire mais aussi sur la qualité des marchandises qu’il transporte; les navires sont ainsi obligés à une longue relâche forcée.

L'autorité d’Orsova décrète les taxes de navigation ; ses agents les prélèvent; les sommes encaissées pour des pénalités servent à augmenter le fonds de secours des marius hongrois. Les taxes, d’ailleurs, ne sont ni uniformes, ni indépendantes de la qualité des marchandises, ni d’un taux convenable, ainsi que l’exige le traité de Paris. La réduction à moitié des taxes pour les bateaux de passagers à voyage régulier bihebdomadaire crée un privilège exclusif aux com-

Ô Cette dénomination ne peut être appliquée qu’à la portion du Danube s’étendant des Portes de fer jusqu’à la section maritime. Aucun traité n’accorde à l’Autriche-Hongrie un mandat quelconque sur le Bas-Danube.

pagnies de navigation autrichienne et hongroise. La réduction, pour certaines marchandises, de deux tiers de ia taxe, n’est faite que pour avantager le commerce hongrois, car on n’y voit que des articles qui l’intéressent. Les articles intéressant particulièrement la Roumanie, comme les céréales et le sel, sont exclus de ces faveurs.

Le gouvernement hongrois a encaissé, depuis 1899 jusqu'en 1912, pour plus de 10 millions de taxes et pourtant les travaux exécutés n’ont pas répondu à leur but. La régularisation des Portes de fer, pour lesquelles on a dépensé plus de 40 millions, est loin d’être accomplie.

Nous croyons avoir mis suffisamment en lumière les procédés austro-hongrois en fait de liberté de navigation sur le Danube. Ce chapitre met aussi en évidence les tendances de domination et de conquête à notre égard dont a été toujours animée la diplomatie de l’Empire dualiste.

La conclusion qui s’impose est la suppression de ce régime abusif aux Portes de Fer. Les perturbations politiques qui seront la conséquence de la guerre actuelle, provoqueront, peut-être, des changements territoriaux de nature à faciliter la solution du problème.

Quant à la commission européenne du Danube, tout en reconnaissant les services qu’élle a rendu à notre commerce, nous ne croyons pas que dans le nouvel ordre des choses, le maintien de cette commission soit compatible avec les droits de souveraineté de la Roumanie, d’une Roumanie prenant sa vraie place parmi les Etats de l'Europe.

Notre pays a fait de trop grands progrès sur tous les terrains, il dispose d’un personnel technique suffisamment préparé, pour qu’il puisse assumer, à lui seul, la tâche qui incombait jusqu’ici à la Commission européenne.

L’EXPANSION ALLEMANDE EN ORIENT

La Roumanie se trouve sur le chemin de l’expansion allemande en Orient.

L’Empire germanique, hanté par le rêve de hégémonie mondiale, s’est dépensé en efforts inouïs pour réaliser deux de ses aspirations fondamentales: la domination de la mer et la main-mise sur les richesses et la vie économique des pays de la péninsule balkanique et de la Turquie d’Asie.

Le prince de Bülow avait formulé en 1906, dans des termes modérés, les principes qui devaient guider son pays dans la nouvelle phase de son développement politique et économique: «La tâche de notre génération est en même temps de conserver notre position continentale, base de notre position mondiale, et de cultiver nos intérêts d’outremer, de poursuivre une politique mondiale réfléchie, sensée, sagement limitée, de telle façon que la sûreté du peuple allemand ne soit pas compromise, ni l’avenir de la nation mis en péril» l).

Le prince de Bülow a prêché dans le désert; les hommes d'Etat allemands, au lieu de suivre une politique mondiale «sagement limitée» se sont fait les instruments d’une politique de domination et de conquête qui devait s’appesantir surtout sur les petits Etats; il faut reconnaître que les dirigeants de la politique allemande ne faisaient que suivre les courants qui s’étaient manifestés dans les couches profondes de la nation, sous l’impulsion des apôtres de la «Germanie au-dessus de tout», des Treitschke et des Bernhardi.

Le 20 Mai 1915, plusieurs corporations très puissantes telles que la «Ligue des agriculteurs», la «Ligue des paysans

9 aLn Politique allemande » par le prince de Bülow, 3-me édition française p. 29.

L’EXPANSION ALLEMANDE EN ORIENT

allemands», «l’Union centrale des industriels allemands», la «Ligue des industriels» et «l’Union des classes moyennes de l’Empire» ainsi que «les Associations chrétiennes de paysans allemands» ont adressé une requête au chancelier de l’Empire demandant que «la Belgique, au point de vue de la politique militaire et douanière, ainsi qu’au point de vue monétaire, bancaire et postal, soit soumise à la législation de l’Empire allemand» 1). Par la conquête de la Belgique et du Nord de la France, ce qui supposait l’écrasement de la flotte anglaise, l’Allemagne s’assurait la domination des mers. Mais l’Etat allemand, devenu un état industriel par excellence, devait s’assurer en même temps la domination de vastes régions agricoles, afin de pouvoir se procurer facilement et en toute occasion, les matières premières et les produits agricoles qui lui manquaient. Le mémoire des corporations parlait de la «nécessité de renfoncer les saints fondements agricoles par une extension considérable des frontières de la Prusse vers l’Est, par l’annexion partielle tout au moins des provinces bal tiques et des territoires qui les limitent au Sud».

En dehors de la conquête directe, préconisée ouvertement, l’Allemagne a poursuivi une politique de domination indirecte à l’égard de plusieurs pays. Parmi ces pays nous devons compter, en première ligne, la Turquie. Le barons Beyens, ancien ministre de Belgique à Paris, a exposé dans un livre remarquable les étapes de la politique allemande en Orient, dont la principale fut l’accaparement de toutes les entreprises financières et industrielles, surtout en Turquie d’Asie et dont la dernière fut l’intervention de l’Autriche-Hongrie pour venger les échecs de sa politique balkanique, intervention soutenue par l’Allemagne. «L’empire dualiste ne pouvait pas se résigner à faire bonne mine à mauvais jeu ni supporter le voisinage d’une Serbie grandie en puissance et en prestige. C’est elle — nul doute n’existe plus à ce sujet — qui a poussé la Bulgarie à attaquer ses alliés de la veille, en lui promettant de retenir la Roumanie dans l’inaction» 2).

q Reproduit d’après le Bulletin de l'Alliance française, 1915, p. 39. Le 15 Août delà même année le bureau central du parti national libéral a tenu une réunion au cours de laquelle fut adoptée une résolution déclarant que le résultat de la guerre actuelle ne saurait être qu’une paix, qui étendra les frontières de l’Allemagne à l’Est, à l’Ouest et outre mer

2) L’Allemagne avant la guerre, les causes et les responsabilités,. Bruxelles et Paris, 1915.

Pendant l’hiver suivant l’armée turque était réorganisée sous la direction d’officiers généraux allemands et prête à jouer le rôle que lui réservait l’Allemagne1).

L’entrée en scène de la Turquie, à côté des Puissances Centrales, dans le grand conflit européen, a été le résultat d’un plan mûrement réfléchi et dont l’exécution a été poursuivie avec beaucoup de méthode et de ténacité.

Il y a longtemps que les voyageurs, les explorateurs allemands rêvaient de voir les anciennes régions où avaient fleuri Babylone, conquises ou au moins colonisées par eux : «L’Orient est le seul territoire du globe qui n’ait pas subi l’influence d’une des grandes nations ambitieuses de la terre, mais il est en même temps le plus merveilleux domaine de colonisation et si T Allemagne ne laisse pas lui échapper cette occasion, elle aura conquis la meilleure part dans le partage de la terre. Aussitôt que quelques centaines de mille de colonistes allemands, armés, cultiveront ces champs admirables, l’empire allemand aura entre ses mains le sort de l’Asie-Mineure; il deviendra le protecteur de la paix pour l’Asie entière 2 3 *)».

Karl Kaerger, voyageur et économiste, conseillait en 1902, une union douanière avec la Turquie: «si l’Empire allemand parvient à diriger le flot de ses émigrants vers les territoires pleins de richesses de la Turquie et à conclure avec cette dernière une union douanière, l’avenir économique et par conséquent l’avenir politique de l’Allemagne obtiendrait une base plus large et plus solide» 8).

En 1895 l’empereur Guillaume fit son voyage de Palestine et prononça à Damas un discours où, sous l’apparence d’une manifestation d’amitié pour le monde musulman, perçaient les visées germaniqnes sur l’empire ottoman. Après ce voyage, la propagande pour l’expansion allemande en Orient redoubla d’activité.

La politique «musulmane» de l’Empereur porta bientôt ses fruits. En 1899 la Porte accorda, en principe, la concession du chemin de fer de Bagdad au Dr. Siemens, ancien directeur de la Deutsche Bank et président du conseil d’ad-

x) Même ouvrage p. 260.

2) A. Sprenger. Babylonien, das reichste Land in der Vorzeit und das lohnendste Kolonisationsfeld fur die Gegenwart 1886 (cité par M. Ch. Andler, dans le Pangermanisme , p. 40.

3) Karl Kaerger, Klein Asien, ein deutsches Kolonisationsfeld, 1902

(cité également par Ch. Andler).

L’EXPANSION ALLEMANDE EN ORIENT

ministration de la société allemande des chemins de fer d’Anatolie.

En 1902 la concession fut accordée définitivement au groupe allemand pour une période de 99 ans !). «Le trajet devait utiliser la ligne d’Anatolie qui part d’Haïdar-Pacha en face de Constantinople et s’arrête à Konia ; la ligne devait descendre vers le sud-est pour arriver à Adana, puis, franchissant l’Euphrate, pénétrait dans la Mésopotamie jusqu’au Tigre, dont il descendait la rive droite de Mossoul à Bagdad. Plus tard on projeta de prolonger la voie ferrée de Bagdad à Koweit sur le golfe Persique».

La ligne concédée qui a une longueur de 3400 kilomètres, établit une nouvelle communication entre l’Europe et les Indes.

«Pour l’empire allemand, disait le député Hasse au Reichstag en 1899, abstraction faite des avantages économiques, le chemin de fer de Bagdad pourra être plus tard d’une grande valeur politique».

Nous croyons intéressant de reproduire d’après la Science et la Vie 2) la carte des grandes routes asiatiques ambitionnées par les Allemands, et dont une partie sont encore entre leurs mains.

En même temps que cette pénétration de l’Empire ottoman par les chemins de fer, tout un réseau d’entreprises et d’institutions, enveloppait sa vie économique. Des banques allemandes surgirent l’une après l’autre: la Deutsche Palâstina Bank , puis la Deutsche Orient Bank qui établit des succursales dans tout l’Empire. Une compagnie allemande obtint la concession du câble qui relie Constantinople à notre port de Constantza.

En 1911 la société allemande du chemin de fer de Bagdad obtint la concession des lignes de chemins de fer. El-Hélif-Bagdad, et l’embranchement Osmanieh-Alexandrette.

L’Allemagne s’assurait ainsi des débouchés admirables pour ces produits industriels, des champs magnifiques de culture pour le blé et le coton, ouverts à ses colons, des régions vastes et riches pour ses entreprises minières dans la région des charbonnages d’Erégli et des pétroles de

9 F. Dubief, ancien ministre, Le Chemin de fer de Bagdad , dans la Revue économique internationale 1912, vol. II, No. 1, p. 7—44.

Voir aussi: G. Demorgny, ancien secrétaire général de la Commission européenne du Danube: La question persane et la guerre (le chapitre : Les efforts allemands en Orient, p. 48—62). a) Livraison de Janvier 1916.

L’EXPANSION ALLEMANDE EN ORIENT

Kerbouck. La Turquie, à son tour, obtenait l’avantage de pouvoir concentrer, en peu de temps, ses corps d’armée d’Erzeroum, de Damas et de Bagdad.

La guerre a surpris l’Allemagne avant d’avoir réalisé son plan; le chemin de fer de Bagdad dont elle voulait rester maîtresse absolue, par suite des difficultés financières qui surgirent dans les derniers temps et exigeaient une collaboration des capitaux français et anglais, est resté inachevé. Un avenir prochain nous dira si ces plans avaient des chances d’être réalisés ou bien s’ils ne constituaient qu’un rêve qui devra s’évanouir complètement le jour de l’effondrement de la Turquie.

En même temps que la main-mise sur la Turquie, l’Allemagne poursuivait une politique de pénétration économique en Serbie, en Bulgarie et surtout en Roumanie. La Roumanie, par sa position géographique, par le nombre de ses habitants, par sa richesse agricole, par ses gisements de pétrole, constituait un champ d’activité remarquable pour les commerçants, les financiers et les industriels allemands.

Cette politique d’envahissement économique en Roumanie, a eu pour résultat de nous rendre, à certains points de vue, absolument dépendants de l’Allemagne : notre marché financier est devenu une annexe de celui de Berlin, notre importation était constituée en très grande partie par des articles industriels venus d’Allemagne; de nombreuses industries et entreprises, surtout pétrolifères, étaient complètement dominées par les capitaux allemands. Le danger de cette situation apparut au courant de la guerre européenne, quand nous nous aperçûmes que notre vie économique subissait l’influence du grand Empire du Centre et que nous étions menacés de suspendre une très grande partie de notre activité industrielle au cas où l’Allemagne ne nous procurerait plus les objets indispensables à nos fabriques et usines ainsi que les instruments nécessaires à notre agriculture. Nous étions à la merci de l’Allemagne pour nos produits pharmaceutiques et chimiques en général ainsi que pour une partie de nos armes et munitions de guerre.

La pénétration allemande en Roumanie date surtout depuis une trentaine d’années; la guerre douanière entre la Roumanie et l’Autriche-Hongrie profita surtout à l’Allemagne qui, petit à petit, accapara le marché roumain, au détriment

de son alliée. Quand la guerre douanière cessa, l’Allemagne avait déjà pris solidement pied chez nous; aujourd'hui elle a refoulé l’Autriche-Hongrie au second plan.

C’est la convention de 1893 qui régla les relations commerciales entre l’Allemagne et la Roumanie. Cette convention différait de celles avec l’Angleterre, la France et la Suisse, conclues la même année et qui n’étaient basées que sur la clause de la nation la plus favorisée. La convention avec l’Allemagne comprenait, en dehors de cette clause, deux tarifs douaniers complets, un tarif concernant l’exportation de Roumanie en Allemagne et un autre relatif à l’exportation allemande en Roumanie. «Le premier de ces tarifs, annexé à la convention sous la lettre B , comprend 65 taxes dont la Roumanie ne peut bénéficier qu’en ce qui concerne 16 taxes; le second, annexé sous la lettre C comprend 185 taxes douanières; parmi ces taxes il y en a 22 dont l’Allemagne ne peut bénéficier, les marchandises correspondantes étant accaparées par la production ou par notre industrie nationale» l).

En résumé, la convention avec l’Allemagne nous enlevait la liberté du tarif pour 185 taxes douanières, mais parmi ces taxes il y en avait quelques unes d’un caractère assez protecteur pour permettre à un certain nombre d’industries de se développer chez nous. Ce tarif conventionnel visait surtout à la consolidation des taxes existantes pour une durée de 10 ans.

Le 8 Octobre 1904 on signa à Bucarest une Convention additionnelle au traité de commerce, de douane et de navigation en vigueur entre la Roumanie et l’Allemagne depuis le 21 Octobre 1893“.

C’est, en effet, cet ancien traité qui a été , pris pour base des nouvelles négociations, chacun des deux États contractants cherchant à y introduire les modifications nécessitées par les changements survenuus dans leur situation économique au cours des dernières années. La nouvelle convention entra en vigueur le 1 Juillet 1906 et exercera ses effets jusqu’au 31 Décembre 1917.

Examinons ces modifications afin de nous rendre compte si, au point de vue roumain, la nouvelle convention présente des avantages sur l’ancien traité.

Cette convention contient, malheureusement, une aug-

9 Expunere de motive la proiectul de tarif vamal din 1904, p. 36.

L’EXPANSION ALLEMANDE EN ORIENT

mentation des taxes établies sur les principaux articles de notre production agricole.

Ainsi, le blé paiera 5 marks 50 les 100 kilos au lieu de 3 V2. Les droits d’entrée pour le maïs ont été presque doublés et portés de lm,60 à 3 marks. L’orge, le malt, paieront 4 marks au lieu de 2; l’avoine, 5 marks au lieu de 2,80; le seigle, 5 marks au lieu de 3V2.

Les taxes ont été également élevées pour les animaux vivants et les produits animaux alimentaires.

Toutes ces taxes — sur les viandes fraîches, salées ou fumées, les volailles, le laitage, le beurre, les fromages — sont des plus dures.

Pour les œufs seulement on a maintenu l’ancienne taxe (2 marks les 100 kilos); l’Allemagne, il est vrai, n’avait pas d’intérêt à majorer cette taxe, car elle ne produit pas assez d’œufs pour sa consommation intérieure et elle a besoin d’en Importer d’énormes quantités de Russie, de Bulgarie ou de Roumanie. Nous avons obtenu encore quelques concessions pour des articles secondaires.

Dans la nouvelle convention nous trouvons, par rapport à l’ancienne, une certaine réduction pour le bois brut; le bois scié ou équarri paiera, par contre, davantage.

Il ressort avec évidence de tout ceci que l’Allemagne a voulu, en première ligne, obtenir une protection plus efficace de son agriculture. Sous la pression du mouvement agrarien, du fameux Bund der Landwirte, l'Allemagne, après avoir assis sur des bases solides son industrie, s’efforçait d’encourager à son tour et de relever son agriculture qui se ressentait vivement de la baisse des prix, constante depuis une vingtaine d’années1). Les idées du chancelier de l’Empire à ce sujet étaient de notoriété publique.

L’Allemagne a fait quelques concessions sur le terrain industriel afin de pouvoir mieux protéger son agriculture.

Quel fut l’effet de ces taxes sur notre exportation en Allemagne ?

Presque tous les autres articles se rattachant à l’agriculture, à l’exception des céréales, continuèrent à subir un régime de rigueur qui diminua encore d’avantage leur exportation en Allemagne. Avec les nouvelles taxes nos exportations en Allemagne d’animaux vivants, de produits

l) V. Beitrage zur neuesten Handels Politik Deutschlands (dans Souchon : Les Cartells de l’Agriculture en Allemagne, p. 14).

animaux alimentaires, légumes et autres produits végétaux1) furent supprimées.

En ce qui concerne les çéréales — blé, avoine, maïs, orge, seigle— la question est plus compliquée. Même avec les taxes du tarif de 1893, relativement assez élevées, nos céréales ont réussi à pénétrer en grande quantité en Allemagne par la voie de la Belgique et de la Hollande.

Dans les années de mauvaises récoltes, le résultat de la majoration de ces taxes a été de faire payer plus cher aux consommateurs allemands les céréales provenant de Roumanie.

Nous ne pouvons terminer ces observations sur les droits imposés à nos produits en Allemagne sans mentionner l’addition faite à l’ancien article 5, addition en vertu de laquelle est permis le transit des viandes fraîches ou préparées, de provenance roumaine et qui sont expédiées directement de Roumanie, sous réserve de l’observation des mesures de protection vétérinaire exigées ou qui pouront être exigées par les lois et prescriptions allemandes.

Sous la même réserve et aux mêmes conditions est permise l’importation en Allemagne des viandes de provenance roumaine qui pourront être considérées comme viandes préparées selon l’esprit de la loi allemande sur l’inspection des viandes du 3 juin 1900.

Voici comment s’exprimait à ce sujet les Hamburger Nachrichten du 31 Janvier 1906

«Remarquons, à ce propos, que la Roumanie a attaché le plus grand prix à obtenir, en dehors de concessions tarifaires pour le maïs et le pétrole, des conditions avantageuses pour le transit des viandes par l’Allemagne ainsi que pour l’importation en Allemagne des viandes et du bétail roumains. Certes, il n’a aucunement été possible pour nous de tenir compte de la demande formulée primitivement par la Roumanie concernant la conclusion d’une convention vétérinaire. Par contre,, le transit des viandes nous a paru être sans danger aucun, aux conditions dans lesquelles il a été accordé avec le maintien de toutes les garanties voulues. Il n’a donc été fait de concession que pour ce qui a trait au transit direct des viandes d’origine roumaine. Il sera facilement possible, en observant les mesures de contrôle voulues, d’écarter le danger qui pourrait résulter de la réimportation en Allemagne de tiers pays de la viande roumaine transitée par l’Allemagne. On a pu,

9 Nous trouvons dans la statistique du commerce extérieur une seule exception; nous avons exporté en 1913 en Allemagne 148.412 kgr. de fruits.

L’EXPANSION ALLEMANDE EN ORIENT

•en outre, accorder à la Roumanie les mêmes concessions qu'à la Russie pour l’importation de la viande préparée selon les prescriptions de la loi allemande sur l’inspection de la viande.

«La seule différence consiste dans le fait qu’on permet seulement l’importation de la viande de provenance exclusivement roumaine. Nos négociateurs ont, en outre, fait la déclaration — qui va de soi — qu’une abolition ou une limitation des mesures prohibitives existantes ne pourraient être effectuées que le jour où le gouvernement allemand considérerait comme définitivement écarté ou suffisamment réduit le danger d’une contamination du bétail allemand de la part de la Roumanie».

Ces observations du journal allemand nous dispensent de tout commentaire. Le résultat a été que nous n’avons pu exporter aucune quantité de viande.

Tandis que l’Allemagne cherchait à tout prix à obtenir et obtenait effectivement des avantages pour son agriculture, le gouvernement roumain, en échange de ces concessions, s’efforçait d’obtenir des augmentations des taxes d’entrée en Roumanie sur certains articles d’importation allemande et surtout sur les objets fabriqués dont la matière première se trouve abondamment en Roumanie et y a donné naissance à une certaine industrie, tels que les fabriqués de la laine et des cuirs, la pelleterie, le papier, en partie les fabriqués du bois, ainsi que pour les articles dont la fabrication s’est développée indépendamment des considérations précédentes, tels que les tissus fabriqués au métier, les boutons garnis de coton, les articles en métal battu, la vaisselle émaillée, les ouvrages en fil de fer, etc.

Etant données les taxes élevées obtenues par le gouvernement allemand sur les droits d’entrée en Allemagne pour les céréales, les animaux vivants et les produits animaux alimentaires, le gouvernement allemand a dû céder, à son tour, sur certains points. 11 est intéressant, à ce sujet, de reproduire les appréciations du journal déjà cité plus haut, les Hamburger Nachrichten. On se rendra compte de la valeur de ces concessions et de l’esprit dans lequel elles ont été faites:

«Malgré son traité de commerce, l’Allemagne n'avait pu obtenir, pour son importation en Roumanie, aucune avance sur d’autres États. La raison fondamentale en était que nous nous étions réservé des avantages pour toute une longue série d’articles que la Roumanie importe en réalité surtout d’autres États, de sorte qu’une grande partie de ces avantages douaniers ne nous a pas profité à nous, mais précisément

à nos concurrents. Pour empêcher, dans la mesure du possible, la répétition de ce fâcheux état de choses, on a fait cette fois un triage soigneux des seules marchandises pour lesquelles l’Allemagne tient réellement la tête des pays importateurs. Par contre, on a renoncé à des prétentions pour celles de nos marchandises pour lesquelles la concession d’avantages douaniers aurait profité en première ligne à d’autres États. Dans le cercle des marchandises qui restaient à la suite de ce triage on a encore, autant que possible, éliminé celles qui représentaient des éléments bruts ou des moyens de production pour l’industrie roumaine, articles à l’abaissement des droits d’entrée desquels la Roumanie elle-même était intéressée en première ligne et encore même beaucoup plus que nous. On n’a exigé en conséquence de réductions douanières que pour les fabriqués finis. Parmi ces derniers eux-mêmes, on a fait encore une nouvelle distinction entre les marchandises grossières pour l’usage des masses, marchandises qui sont déjà à l’heure actuelle plus ou moins fabriquées par l’industrie roumaine et entre les articles plus spéciaux que l’industrie roumaine ne pourra encore fabriquer d’ici un temps éloigné, soit parce qu’elle n’en possède pas encore les moyens de production technique, soit parce que la marché roumain est trop petit pour l’écoulement de ces articles. Autant que possible, on a compris cette fois dans la convention de 'commerce beaucoup moins d’articles du|tarif roumain que dans le dernier traité de commerce. C’est à cause de ces diverses considérations que nous n’avons, pour notre part, émis des prétentions que pour les articles spéciaux de la dernière catégorie dont je viens de parler».

L’Allemagne a obtenu des réductions sur les articles suivants: cuirs vernis et cuirs fins, fils de laine à 2, 3 ou plusieurs bouts, tissus blanchis ou imprimés de coton, étoffes tissées, tissus de tous textiles végétaux, papier vélin et colorié, certaines catégories de fer.

Sur les 854. articles du tarif roumain de 1904, les réductions de taxe et les' consolidations touchent 146 articles.

Les réductions qui avaient été accordées à l’Allemagne sinon par rapport à la" convention précédente, du moins par rapport au tarif autonome, pour les articles qui intéressaient spécialement son industrie, avaient été assez importantes pour lui permettre d'occuper, en ce qui concerne la pluspart de ces articles, le premier rang sur notre marché.

Il est intéressant de suivre le progrès des importations allemandes en Roumanie, depuis la date du dernier traité de commerce:

L’EXPANSION ALLEMANDE EN ORIENT

Année

Tonnes

Valeur

Année

Tonnes

Valeur

L'importation de la dernière année (1913) représente comme valeur 40% de notre importation totale; comme quantité elle ne représente que 27 %, ce qui dénote le grand développement de l’importation industrielle allemande en Roumanie. Pendant cette période (1903 — 1913) les importations austro-hongroises ont passé de 74.381.624 à 138.122.076 lei, ce qui ne représente qu’une augmentation de 75% tandis qui l’importation allemande a augmenté de 300%.

Voici les articles pour lesquels l’Allemagne tient la première place chez nous: métaux, ouvrages de métaux et autres produits miniers (89.643.608 lei en 1913) machines (35.215.635 lei) laines, poils, ouvrages de ces matières (14.056.180 lei) explosifs (18.217.168 lei) véhicules (14.341.489 lei) peaux et objets en peau (10.489.392) soie et ouvrages en soie (4.626.589 lei; la France occupe le second rang avec 4.442.704 lei) caoutchouc, gutta-percha, sucs végétaux (3.719.311 lei).

Nous ne parlons pas d’un grand nombre d’articles où l’Allemagne occupe le second rang avec des sommes importantes.

C’est depuis 1902 que date la nouvelle politique douanière de l’Allemagne; c’est à cette époque que le Reichstag vota le nouveau tarif douanier qui avait pour but une protection efficace de l’agriculture afin de stimuler autant que possible la production nationale tout en assurant la souvegarde des intérêts industriels; en même temps le gouvernement allemand négociait avec différentes puissances des conventions commerciales afin d’assurer des débouchés pour l’industrie allemande, dont l’essor était d’année en année plus considérable.

L’Allemagne réalisa un tour de force; d’un côté elle

édicta des tarifs presque protribitifs pour les produits agricoles de la Russie de l’ Autriche-Hongrie, des Etats-Unis d’Amérique, de la Republique Argentine, de la Serbie, de la Bulgarie et de la Roumanie et en même temps elle obtenait de ces pays des concessions pour ses produits industriels. L’Allemagne profita des circonstances politiques,— en ce qui concerne la Russie, de la guerre avec le Japon, — pour imposer sa politique douanière. Tous les Etats agricoles qui étaient lésés par le tarif allemand auraient pu, en se concertant, riposter par représailles; mais ils restèrent isolés et durent s’incliner à tour de rôle. «Le prince de Bulow pouvait à juste titre, se vanter devant le Parlement allemand que la campagne était conduite à bonne fin puisque l’Allemagne avait réussi à conclure les traités nécessaires à son industrie, tout en assurant à son agriculture une protection efficace contre la concurrence étrangère»1).

En ce qui concerne la Roumanie nous avons vu que l’Allemagne a obtenu la réduction et la fixation d’un nombre important d’articles de notre tarif pour une période déterminée. L’Allemagne a obtenu ces concessions sans nous accorder en échange aucune réduction pour nos produits agricoles.

Naturellement notre bétail fut frappé de mesures prohibitives, comme en Autriche-Hongrie.

Conjointement à l’augmentation de ses importations en Roumanie, l’Allemagne s’efforça d’accaparer le marché financier et industriel de notre pays par la création de banques et d’industries diverses. Nous nous sommes occupés des banques dans le chapitre „Les relations commerciales entre la France et la Roumanie14.

Il nous reste à examiner le rôle joué par l’Allemagne dans le mouvement industriel du pays ainsi que dans l’émission de nos emprunts publics.

On connaît l’organisation des grandes banques allemandes, leur puissante concentration et leurs étroites relations avec le monde industriel. „Ces relations, nous dit Mr. G. Delamotte2), se manifestent principalement dans la composition des conseils d’administration. Les directeurs de

l) La nouvelle ère de la politique douanière par A. de Matlekovits. — Bruxelles, 1906.

a) Gabriel Delamotte: le «Marché financier allemand» dans « les Grands Marchés financiers ». Paris, 1912, p. 250.

L’EXPANSION ALLEMANDE EN ORIENT

banque, et même les fondés de pouvoir, sont en quelque sorte délégués dans les conseils des entreprises industrielles pour y surveiller les intérêts de la banque à laquelle ils appartiennent. Ces relations étroites entre les banques et l’industrie ont pour conséquence d’entraîner les banques dans trois séries d’opérations: a) la mise en portefeuille d’actions et d’obligations industrielles, b) le placement d’actions et d’obligations industrielles, enfin c) des ouvertures de crédit à des sociétés industrielles". Ainsi la Discunto-Gesellschaft est représentée dans les conseils de 114 et la Deutsche- Bank dans les conseils de 134 sociétés.

Les banques qui sont en relations étroites avec les banques allemandes travaillent d’après les mêmes principes; aussi les entreprises commerciales et industrielles à capital allemand se multiplient-elles en Roumanie.

Ces entreprises peuvent se classer ainsi qu’il suit : 1) entreprises commerciales, de commission, d’importation et d’exportation, de transports terrestres et maritimes, 2) entreprises industrielles en général, 3) entreprises pétrolifères.

Les maisons de commission et d’expédition, étant donnés leurs rapports étroits avec les banques et les sociétés industrielles allemandes, sont les meilleures auxiliaires de ces dernières; ce sont elles qui fournissent aux agriculteurs les outils et les machines, moyennant de très fortes commissions ; la vente se fait généralement à crédit, par paiements échelonnés à longs termes, ce qui justifie des intérêts considérables; les maisons de banque facilitent la combinaison et les maisons de transport se chargent, moyennant de grosses rétributions, de l’expédition.

Un grand nombre de sociétés industrielles ont été créées en Roumanie par des banques allemandes. En première ligne figurent les sociétés d’électricité. Les grandes sociétés d’électricité allemandes telles que r„Allgemeine Elektricitâts- Gesellschaft" (A. E. G.) de Berlin, l’„Elektricitats-Aktiengesellschaft vormals W. Lahmeyer et Co.“ de Francfortam-Mein, les sociétés ^Siemens et Halske", „Siemens et Schuckert" ont fondé en Roumanie des succursales ou des sociétés qui ont accaparé presque toutes les entreprises ; une seule société française, la „Société du gaz et d’électricité de Bucarest" fournit le gaz et l’électricité à la commune et aux particuliers. Toutes les autres communes ont du recourir aux sociétés allemandes pour l’installation de la lumière électrique. Aussi l’importation des machines et ap-

pareils électriques est entre les mains des industriels allemands. Dans le chapitre concernant Wdndustrie roumaine » nous avons publié un tableau concernant les importations de machines et d’appareils; on peut se rendre compte, en consultant ce tableau, de l’importance des exportations allemandes en Roumanie.

Les entreprises de chauffage central et d’installation d’eau sont, de même, une spécialité allemande. Citons encore des sociétés pour la fabrication des tissus, des machines, des entreprises forestières etc.

Une mention à part est due aux entreprises pétrolifères où les Allemands régnent en maîtres. Les deux grandes banques berlinoises la „ Deutsche Bank “ par la vSteaua Bomanau et la vDisconto-Gesellschaft“ par la „Concordia“, la „ Vega“ et le Crédit Pétrolifère “ dominent le marché du pétrole en Roumanie1).

Voici quelques données relativement à ces importantes sociétés: La vSteaua Romana“ a un capital de 120.000.000 de francs; elle appartient au groupe financier à la tête duquel se trouve la Deutsche Bank et dont font partie la Nationalbank fur Deutschland de Berlin, la Bank fur Handel und Industrie de Berlin, la Berliner Handelsgesellschaft , la Mitteldeutsche Credit-Bank de Berlin, la Wiener Bank Verein de Vienne.

La Concorclia a un capital de 12.500.000 francs; elle appartient à un groupe financier, à la tête duquel se trouvent. la Discontogesellschaft et la maison S. Bleichrôder de Berlin.

Le Crédit Pétrolifère au capital de 6 millions et la Vega, Société de raffinage du pétrole, au capital de 5 millions, appartiennent au même groupe.

Nous faisons abstraction des participations secondaires à ces entreprises, participations qui n’ont absolument aucune influence sur leur direction.

Pour donner une idée de l’importance de ces entreprises nous indiquerons quelques chiffres relatifs à leur production et à leur fabrication2). Voici d’abord le total général pour toutes les sociétés:

Ù La ..Société roumano-américaineM et l’„Astra“ à capital en majorité hollandais, peuvent seules être comparées auz entreprises allemandes.

2) D’après le Moniteur du Pétrole Roumain.

L’EXPANSiON ALLEMANDE EN ORIENT

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