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L’EXPANSION ALLEMANDE EN ORIENT
Nous n’avons contracté que quelques emprunts intérieurs ; ces emprunts ainsi que les participations de la Banque Nationale roumaine aux emprunts contractés en Allemagne s’élèvent à environ deux cents millions ce qui représente à peine un huitième du total de notre dette publique au 1-er avril 1915.
On peut se rendre compte à quel point notre crédit dépendait jusqu’à présent du marché financier de Berlin. La Roumanie ne s’est émancipée de ce marché qu’à l’occasion du dernier emprunt national de 400 millions, émis et couvert en 1916 entièrement dans le pays.
Le problème de l’avenir sera de favoriser, par tous les moyens, l’accumulation de réserves, afin que l’Etat puisse émettre d’une manière permanente, dans le pays même, des emprunts d’une certaine importance; il s’agira, en même temps, de trouver une nouvelle orientation financière en cas de besoins extraordinaires.
Le produit de ces emprunts rentrait le plus souvent en Allemagne pour payer les grandes commandes de matériaux pour nos chemins de fer ou bien d’armes et de munitions; presque tout notre outillage militaire est de provenance allemande. L’Allemagne réalisait ainsi par ses prêts un double bénéfice, celui résultant d’un placement sûr et rémunérateur en rente roumaine et celui provenant des commandes faites avec le produit des emprunts, aux usines allemandes. La Roumanie a certainement profité des sommes mises à sa disposition par la finance allemande, mais le développement économique du pays a aussi contribué à y faire affluer en grand nombre les marchandises allemandes; nous avons vu l’essor pris par les exportations de l’Empire dans notre pays, depuis une trentaine d’années.
Nous n’avons jamais contracté un emprunt directement en France; pourtant les capitalistes français, appréciant la solidité de notre crédit, n’ont pas manqué de souscrire à nos emprunts par des participations indirectes aux émissions faites sur les marchés allemands ou bien par des achats de rente roumaine. Aussi, après l’Allemagne, c’est la France qui détient le plus de titres de rente roumaine. Mais ces participations et ces achats n’ébranlaient en rien l’influence que le marché. de Berlin a exercé pendant une si longue période sur notre situation économique.
Mitteleuropa
L’Autriche-Hongrie a essayé, à plusieurs reprises, d’englober notre pays, sous des formes plus ou moins déguisées, dans un «Zollverein» dont elle aurait eu la direction. Ces projets n’ont jamais eu la moindre chance d’aboutir.
L’Allemagne vient de reprendre les projets austrohongrois à son compte et, ce qui ne manque pas d’une certaine originalité, elle n’hésite pas à déclarer qu’elle fera entrer aussi son alliée dans l’union projetée, cette fois-ci, bien entendu, sous la prédominance allemande.
Il est incontestable que les capitaux allemands ont été pour nous d’une grande utilité, surtout à une époque où le pays, ne disposant pas de réserves suffisantes, il ne pouvait même pas songer à émettre de grands emprunts intérieurs; il est tout aussi vrai que sans les capitaux allemands, notre industrie pétrolifère ne serait pas arrivée à un tel degré de prospérité.
Les capitaux roumains étaient rares et timides; nous ne trouvions pas encore chez nous les spécialistes et les techniciens capables de mener à bonne fin des entreprises d’une grande envergure et présentant de grands risques. Mais nous ne pouvions pas nous imaginer que, en nous prêtant son argent, l’Allemagne visait à faire de nous une dépendance du grand Empire qui allait s’étendre de Hambourg au Golfe Persique.
Le baron Beyens, dans son ouvrage sur al’ Allemagne avant la guerre » (page 83), rapporte une conversation que Mr de Jagow a eue avec un ambassadeur1) quelques mois avant la guerre, au sujet de la question coloniale. Le secrétaire d’Etat allemand exprima l’avis que la Belgique était dans l’impossibilité de mettre en valeur son vaste empire africain, que l’Allemagne, au contraire, ne possédait en Afrique qu’un lot insuffisant, eu égard à sa puissance colonisatrice; un nouveau partage paraissait inévitable.
c (Mr de Jagow — ajoute le baron Beyens — en développant cette opinion, essaya de faire partager à son interlocuteur son mépris pour les titres de propriété des petits Etats; seules les grandes Puissances avaient, selon lui, le
fi Dans un article publié par la Revue Bleue du 19 Février 1916, Mr Paul Louis indique le nom de cet ambassadeur: c’est Mr Jules Cambon. D’ailleurs les déclarations de Mr de Jagow, relativement à la situation des petits Etats, se trouvent consignées dans le livre Jaune.
L’EXPANSION ALLEMANDE EN ORIENT
droit de pouvoir coloniser. Il dévoila même le fond de sa pensée: Les petits Ftats ne pourraient plus jouir , dans la transformation qui s'opérait en Europe , au profit des nationalités les plus fortes, de l'existence indépendante qu'on leur avait laissé mener jusqu'à présent; ils étaient destinés à disparaître ou à graviter dans l'orbite des grandes Puissances ».
L’idée d’une confédération douanière, dans le genre du Zollverein allemand, qui engloberait le tiers de l'Europe, n’est pas nouvelle; elle a germé, il y a bientôt une dizaine d’années, dans l’esprit des expansionnistes allemands; depuis cette époque l’idée a conquis de nombreux partisans et fait partie du programme politique du gouvernement allemand. La réunion delà Serbie, conquise par l’ Autriche-Hongrie, de la Bulgarie, de la Turquie et finalement de la Roumanie, constitue l’exécution d’un plan préconçu; l’accaparement économique de ces pays était le prélude de leur asservissement.
Un livre qui a fait beaucoup de bruit: Mitteleuropa1) (l’Europe du Milieu) expose tout au long et avec un grand luxe de détails ce programme de conquête économique, préface de la conquête politique.
Naumann part de l’idée qne l’alliance actuelle entre l’Allemagne et l’Autriche -Hongrie n’est plus suffisante pour sauvegarder les intérêts particuliers de chacun de ces Etats, qu’une union plus étroite s’impose et que cette union est plus indispensable à l’Autriche qu’à l’Allemagne. Après la fin de là guerre ces deux pays se trouveront en face d’une situation dangereuse; la défense contre ces dangers ne pourrait résider dans des conventions politiques; elle doit s’appuyer sur une communauté complète au point de vue de la politique extérieure, de l’organisation militaire et du régime douanier.
Wir wollen sein ein einig Volk von Brüdern!2) s’écrie Naumann dans son enthousiasme.
L’auteur ne cache pas pourtant les difficultés inhérentes à la composition ethnographique de l’Empire dualiste et ne se fait pas faute de juger sévèrement la politique d’oppression exercée par les Hongrois à l’égard, des nationalités, spécialement des Serbes et des Roumains. D’après MrNauman ces nationalités seront toujours mécontentes tant qu’il y aura à
Ç Friedrich Naumann: Mitteleuropa.— Druck und Verlag von Georg Reimer. Berlin 1915.
2) p. 31 : Nous voulons être un peuple uni de frères.
côté d’elles des Etats de même race capables d’exercer une attraction magnétique; le jour où tous ces petits peuples sesont soumis à un lien commun et pourront bénéficier d’une loi des nationalités équitable, ces mécontentements disparaitront. Mais— ajoute Naumann — il est bien entendu qu’un Etat dominant de l’Europe centrale (mitteleuropâischer Oberstaat) et une loi tolérante pour les nationalités ne sauront être compatibles avec une souveraineté pleine et entière des peuples: «C’est douloureux pour ces petits Etats, mais cela doit être ainsi».
L’union de l’Europe du Milieu aurait, d’après ses défenseurs, cet avantage de procurer aux régions industrielles les produits agricoles et les matières premières que réclament ieurs usines et d’assurer, en même temps, à ces régions l’écoulement de leurs objets fabriqués. Les participants trouveront leur compte à cet échange assuré de marchandises dans les meilleures conditions pour chacun d’eux.
Le dr. Paul Rohrbach a repris l’idée de Naumann1) et a apporté quelques précisions intéressantes. L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie ne pourront, après la guerre, conserver leur situation qu’en s’assurant l’approvisionnement des denrées alimentaires et des matières premières dans une région dont les communications avec les Puissances du Centre ne pourront êtje jamais coupées.
Cette région n’est autre que l’Orient, c’est-à-dire l’Empire ottoman qui doit être attiré dans la communauté austroallemande. Pour assurer les communications avec l’Orient il fallait, en premier lieu, écarter l’obstacle serbe, ce qui a été fait. En second lieu il était absolument nécessaire d’introduire un nouvel associé dans la communauté: la Bulgarie, qui constitue un intermédiaire entre les Puissances du Centre et la Turquie. Ce problème a été aussi résolu.
Mr Paul Rohrbach nous parle aussi de la nécesité pour l’Europe du Millieu de s’assurer la domination aux Détroits et au Canal de Suez.
Mr Rohbach ne fait que discrètement allusion à la Roumanie2); Mr Naumann est plus catégorique.
Nous sommes ainsi édifiés sur ce qui nous attendrait le
Ù Warum Mitteleuropa? dans Y Oesterreichische Bundschau. Band XLVI, Heft 1.
2) Mr le professeur Dr. Cari Grünberg a préconisé aussi, dans la conférence qu’il a prononcée récemment à Vienne, une union plus étroite entre la Roumanie et les deux Empires du Centre.
L’EXPANSION ALLEMANDE EN ORIENT 213
jour où «le Califat de Berlin» selon la formule «de Hambourg au golfe Persique» aurait des chances de se réaliser.
Ces idées ont trouvé une vive opposition en Hongrie et n’ont pas été acceptées par certains milieux allemands avec enthousiasme.
Mr Ladislas de Lukacs, ancien président du conseil des ministres, examine en détail le projet d’union douanière 0 et trouve qu’une pareille combinaison provoquerait infailliblement des conflits entre les groupes de producteurs des trois pays intéressés. D’abord la condition primordiale — nous dit l’homme d’Etat hongrois — d’une union douanière, c’est de n’avoir qu’une direction tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, donc une unité d’administration, de législation et de politique. Tous ceux qui connaissent l’organisation de l’Empire dualiste savent quelles difficultés rencontre la solution de ce problème dans le sein de l’union douanière austro-hongroise — deux Etats unis cependant par de nombreux autres liens. Comment introduire dans cet organisme un troisième Etat, l’Allemagne, sans porter atteinte à nos institutions politiques et à nos droits de souveraineté?
Mr de Lukacs précise ses objections dans les considérations suivantes que nous reproduisons textuellement:
«Dès qu’on examine la question de plus près, on s’aperçoit qu’une union douanière provoquerait infailliblement des conflits entre les groupes de producteurs des trois pays intéressés.
«L’agriculture allemande si prospère voudra des droits protecteurs pour sa production de blé et son élevage, tout comme les agrariens hongrois et autrichiens. Or, une union douanière interdit la perception de droits à l’intérieur et exige, en outre, que le commerce du bétail ne soit pas entravé par des mesures vétérinaires.
«Oui, mais l’intérêt des agriculteurs, des sylviculteurs et des éleveurs hongrois exigerait une liberté complète de commerce afin de pouvoir exporter en Allemagne l’excédent de leurs produits.
«Les industriels autrichiens et hongrois ne veulent pas que l’industrie allemande, plus avancée que la nôtre, inonde le territoire douanier commun de ses produits.
«Pour rendre l’agriculture plus intensive, il faudrait favoriser l’introduction en masse des machines agricoles bon
q Revue de Hongrie. 15 Avril 1916.
marché, mais ceci est contraire aux intérêts de l’industrie hongroise des machines, etc.».
Mr de Lukâcs conclut de la manière suivante:
«On voit qu’une union douanière — si avantageuse et si désirable qu’elle paraisse en théorie — est, dans les circonstances données, grosse de périls pour les différents groupes de producteurs, en Allemagne comme chez nous, et qu’au point de vue politique, elle irait à l’encontre du résultat visé; puis, comme les Etats contractants devraient renoncer à une part notable de leurs droits de souveraineté au profit de la communauté, ce serait leur demander des sacrifices qu’avec la meilleure volonté du monde ils ne sauraient consentir».
Nous ne savons pas si la Turquie et la Bulgarie sont d’accord avec l’Allemagne en ce qui concerne les modalités de cette union ; un événement probable pourrait rendre ce projet, en ce qui les concerne, tout à fait illusoire : la reconstitution de la Serbie. Une fois l’obstacle remis en place, les beaux rêves pourraient s’évanouir.
La Grèce n’a pas été oubliée dans ce plan de conquête économique de l’Orient. Le « Politisches Arbeitsprogrammy ), paru récemment à Berlin, nous informe sur le sort de Salonique :
«L’Autriche-Hongrie est la seule puissance qui n’a jamais possédé des colonies d’outre-mer et qui, selon toutes prévisions, n’en possédera jamais. Son unique champ d’action est la péninsule balkanique (p. 63). L’avenir de Thessalonique, à laquelle manque aujourd’hui son hinterland naturel, consiste en son importance comme point terminus de la grande voie ferrée qui mène de Vienne à l’Egée. Dans la confusion des deux guerres balkaniques et par la réserve de l’Autriche, ce but fut, malheureusement, perdu pendant quelque temps de vue. Aussi est-ce avec un redoublement d’ardeur qu’il faut y revenir» (p. 70).
Ï1 est inutile de démontrer que la Roumanie n’accepterait jamais de renoncer à sa situation d’Etat indépendant et de se résigner au rôle humiliant d’une province austro-allemande, gardant comme consolation pour la perte de sa souveranneté, le privilège de procurer des matières premières à l’industrie germanique.
Il est très probable qu’après la guerre, les deux Empires 'du centre chercheront le moyen de constituer un bloc
L’EXPANSION ALLEMANDE EN ORIENT
économique puissant pour résister à la pression qui sera exercée par les Puissances de la Quadruple Entente.
Depuis quelque temps on s’occupe en Angleterre de la question de l’entente économique entre les Alliés; une conférence officielle a eu lieu, dans ce but, à Paris. Un grand mouvement d’opinion s’est manifesté en France et en Angleterre en faveur de mesures à prendre pour enrayer la prépondérance économique de l’Allemagne. En Italie Mr G. Prezziosi, dans un livre intitulé La Germania alla conquista delVltalia *) a attiré l’attention sur les procédés de pénétration économique de l’Allemagne en Italie et a donné l’alarme. La conférence des chambres de commerce britanniques, nous dit Mr Lémonon, a proposé, en vue d’affranchir l’Angleterre de toute dépendance économique à l’égard de l’Allemagne, les mesures suivantes: 1) une coopération étroite du Royaume- Uni et des Etats coloniaux en matière douanière; 2) une réforme du système bancaire 3) une réforme de l’enseignement technique 4) des dispositions spéciales destinées à défendre l’Angleterre contre la concurrence allemande.
Le Conseil général du Board of Trade s’est, lui aussi, prononcé en faveur de l’établissement protectionniste.
Dans la presse anglaise commence à se répandre l’idée des trois tarifs dont l’un s’appliquerait aux marchandises des pays alliés, l’autre à celles des ennemis, le troisième à celles des neutres.
La Roumanie, placée entre les deux groupements, aura à choisir entre la participation à l’alliance douanière avec les Empires du centre et l’entente avec les Alliées.
Les conventions de commerce conclues par la Roumanie avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie expirent le 31 Décembre 1917. Cette date marquera une ère nouvelle dans notre développement économique. Il dépendra de nous d’asseoir sur de nouvelles bases notre agriculture en lui assurant de nouveaux débouchés ainsi que notre industrie, en tenant compte de tous nos errements du passé et de la nécessité de protéger d’une manière plus efficace certaines industries qui ont toutes les chances d’être créées et de prospérer chez nous.
l) Cité par Mr E. Lemonon dans La Revue Bleue du 1-er Avril 1916
LA ROUMANIE NOUVELLE
Nous allons résumer en quelques pages les idées éparses dans les différents chapitres de cet ouvrage et esquisser, en même temps, un programme pour l’avenir.
Les lacunes: le gaspillage
Ce qui frappe le plus l’observateur de la situation économique de la Roumanie c’est le contraste entre la richesse du pays et la pauvreté des classes travailleuses, c’est-à-dire de ceux qui créent cette richesse. Nous produisons des quantités énormes de céréales, de denrées de toutes sortes, de matières premières; notre exportation sert à nourrir, à vêtir, à chauffer et à procurer du bois de construction à des millions d’étrangers, pendant que la majorité de nos paysans est mal nourrie, mal habillée, mal logée; la population de nos villes, à part une minorité privilégiée, souffre de la cherté des logements, de la difficulté à se procurer, à bon compte, les objets indispensables à l’existence.
Cette situation est due à trois causes: une mauvaise répartition de la richesse et des revenus, une organisation agricole défectueuse et une organisation industrielle insuffisante. Nous avons montré comment la richesse est répartie, chez nous, entre les differentes classes de la société et comment la concentration excessive des fortunes, entre les mains d’une petite minorité, périclite le bon fonctionnement de la machine sociale. Cette situation ne pourra changer que par une meilleure répartition de la propriété rurale, par la transformation de notre système agricole et par une augmentation de notre production industrielle; ces changements ne pourront s’effectuer aussi longtemps que nous n’aurons pas
LA ROUMANIE NOUVELLE
modifié le système de notre enseignement et aussi longtemps que l’Etat continuera à encourager le gaspillage et la paresse.
La maladie du gaspillage sévit dans toutes les classes de la population, mais surtout parmi les classes riches. La prospérité du pays aurait augmenté dans de toutes autres proportions si le surplus du revenu national avait été employé, en grande partie, dans des travaux d'amélioration de notre outillage économique au lieu, d’être dissipé dans des dépenses de luxe ou absolument improductives. L’Etat n’a pas manqué de donner l’exemple par ses constructions trop luxueuses et trop chères, par des tracés de chemins de fer inutiles — tandis que d’autres, d’une utilité incontestable, attendent encore leur exécution — par la création et le maintien d’un nombre considérables de fonctions qui ne servent à rien et de sinécures scandaleuses. Dans l’exposé des motifs au projet de budget pour l’exercice 1916 — 1917 le ministre des finances constate que nos fonctionnaires, trop nombreux, n’ont pas grande chose à faire pendant les 4 à 5 heures de travail de bureau qu’on leur demande dans la journée : «On s’explique pourquoi nos jeunes gens préfèrent les fonctions publiques aux occupations commerciales et industrielles où l’on gagne davantage mais où l’on demande un travail dur de 10 à 12 heures par jour O».
Le gaspillage privé est intense. Une grande partie des revenus des propriétaires est dissipée en dépenses improductives, voyages d’agrément trop fréquents, véhicules, constructions ou ameubleuments trop luxueux, au lieu d’être employée en améliorations foncières: drainage d’eaux stagnantes, construction de digues, plantations, étables, écuries. Le luxe que certains grands propriétaires et la grande majorité des fermiers étalent dans nos villes et à l’étranger, contraste avec la pauvreté de leurs installations à la campagne. Beaucoup de propriétaires et de fermiers, ayant épuisé leurs réserves dans des dépenses de luxe, sont obligés de contracter des emprunts onéreux aux banques ou de se procurer les machines dont ils ont besoin à des conditions très onéreuses ; une des plaies de nos exploitations agricoles consiste dans l’achat de machines à crédit, par des paiements échelonnés à longs termes et à des intérêts usuraires ; cette forme d’usure est très répandue en Roumanie pour l’achat de toutes sortes de machines grandes et petites ; les vendeurs ont l’habitude de stipuler dans leurs contrats, que le non paiement d’un seul
9 Expunere de motive p. 4.
terme, fut-ce le dernier, oblige l’acheteur à la restitution de l’objet vendu et à la perte de tous les termes payés1).
Nous pensons que l’expropriation d’une partie de nos grandes propriétés, détenues actuellement par des personnes n’ayant aucun sentiment de la fonction sociale qui s’attache à leur situation, aura pour conséquence de faire passer le bénéfice résultant de l’exploitation de ces terres, dans des mains qui en feront un emploi plus judicieux et plus profitable au pays. Les paysans et les petits ou moyens propriétaires ne dépenseront pas leurs revenus à l’étranger ; quant aux grands propriétaires expropriés — dont une partie ne réside même pas en Roumanie — ils seront obligés, s’ils veulent accroitre leurs revenus, de chercher des placements dans les entreprises industrielles.
Cette transformation doit aller de pair avec une amélioration de nos systèmes de culture; nous ne reviendrons pas sur ce qui a été dit, à ce sujet, dans le chapitre sur V Agriculture.
La rénovation industrielle
Nous avons aussi besoin d’une rénovation industrielle En première ligne nous devons réviser notre tarif général afin d’établir une protection plus efficace pour les industries qui peuvent être créées ou développées chez nous. A l’expiration de nos traités de commerce, dans un an et demi tout au plus, nous aurons gagné notre liberté d’action et nous pourrons asseoir sur d’autres bases notre organisation économique.
La Roumanie possède tous les éléments qui peuvent concourir au progrès d’une grande industrie ; elle a la chance de disposer d’un combustible incomparable, le pétrole, dont elle ne fait qu’une consommation encore très réduite, exportant la plus grande partie de ce précieux liquide et de ses dérivés. Nous avons des forêts encore inexploitées, des mines de lignite pour lesquelles l’Etat a accordé des con- . cessions d’une superficie de 15.776 hectares. La production
Ô La loi allemande du 16 Mai 1894 (Reichsgesetz bettreffend die Abzahlwigsgeschcifte) a mis fin à ce scandale en obligeant les deux parties, en cas de résiliation de la vente, de restituer ce qu’elles ont reçu, sous la réserve des sommes dues par l’acheteur pour l’usage, la détérioration etc.
LA ROUMANIE NOUVELLE
n’a atteint, en 1913, que le chiffre de 225.000 tonnes, étant donné que ce combustible n’est employé que par les chemins de fer, et, en petites quantités, par certaines industries.
La crise européenne ayant provoqué une grande pénurie de charbon, on a essayé de rémédier aux défauts qui rendent ce combustible impropre à l’usage domestique, en le transformant en briquettes. Notre savant chimiste Mr le docteur Istrati s’est occupé de cette question et, d’après nos renseignements, le problème est sur le point d’être résolu.
En tout cas l’exploitation du lignite est susceptible d’un grand développement, la réserve probable de ce combustible étant évaluée à plus de 35 millions de tonnes1).
Les chutes d’eau sont très rarement utilisées et les moteurs hydrauliques représentent une partie peu importante de la force motrice employée par nos usines. La puissance hydraulique, par rapport aux diverses industries, est répartie de la manière suivante:
H. P. Cours d'eau
Fabriques de
draps .
(Bistritza, Prahova)
papier .
cellulose .
(Teleaien, Prahova, Bistritza) (Danube, Prahova, Bistritza)
chaux .
(Dàmbovitza)
tissus .
(Dàmbovitza, Ialomitza)
verreries . .
(Prahova)
conserves . . . .
(Prahova)
yi
briques . . • . . ,
(Dàmbovitza)
vinaigre .
(Bistritza)
tubes en ciment .
(Prahova)
scieries .
(utilisant 8 cours d’eau)
usines électriques .
(Prahova!
fabriques de ciment
(Prahova)
moulins .
(dans tout le pays)
fabr. de tricotages .
(Prahova)
fabriques de gypse
(Prahova)
fabriques de produits chimiques .
Total . .
(Prahova)
Le cours d’eau le plus utilisé est la Prahova, les autres pourraient l’être tout autant et même davantage.
D’après Mr P. Michel2) la réserve de puissance hydrauliüue dont la Roumanie dispose peut être estimée à 150.000 chevaux vapeur, soit plus de 20 fois la puissance actuelle-
0 Statistique minière, 1914, p. 259.
2) La houille blanche en Roumanie , Mouvement Economique , I-ère année, p. 31.
ment mise en œuvre. Par rapport à la force motrice totale, employée dans l’industrie qui est d’environ 130.000 H P, la proportion des moteurs hydrauliques est de 6V2 pour cent.
Une industrie, pour prospérer, a besoin de matières premières, de capitaux, de main d'œuvre et de spécialistes versés dans les différentes questions techniques.
Les matières premières ne manquent pas en Roumanie. Nous avons montré les avantages que nous pourrions retirer en exportant certains produits sous une forme moins volumineuse, en leur faisant subir des transformations dans le pays même. Nous devrions donc encourager, en première ligne, les fabriques qui opèrent ces transformations; nous attendons, en même temps, une rénovation de notre agriculture par une plus grande exportation de farine, par la création de nombreuses fabriques de sucre, d’amidon, de bière, par la transformation sur place des peaux brutes, de la laine brute, du lin et du chanvre, du bois, etc. C’est dans cette direction que nous devons surtout diriger nos efforts.
Une question plus délicate se pose en ce qui concerne les matières premières que certaines industries doivent se procurer de l’étranger. Nous devrions frapper de droits plus élevés les matières susceptibles d’être produites dans le pays, en laissant, au contraire, entrer en franchise les matières qu’il est impossible de se procurer en Roumanie. La question est délicate en ce sens que la dénomination de «matière première» est arbitraire et que souvent un objet fabriqué ou demi-fabrique peut constituer la matière première pour la fabrication d’un autre objet. C’est avec précaution qu’il faut toucher à certains articles du tarif, en ayant bien soin d’examiner si, en frappant un article fabriqué, on ne périclite pas l’existence de certaines industries qui l’utilisent sous cette forme comme matière première. Le tout est de se rendre compte si, une pareille industrie est viable et si elle est utile au pays. Il y a des industries pour lesquelles la matière première constitue l’élément principal, tandis que le travail représente un élément secondaire; pour d’autres c’est la transformation industrielle qui constitue l’élement principal de la valeur. Dans ce dernier cas, on ne doit pas hésiter à laisser entrer en franchise les matières premières, car le pays économise, par le travail exécuté chez nous, des sommes importantes qui, sans cela, iraient grossir nos paiements à • l’étranger.
LA. ROUMANIE NOUVELLE
La main d’œuvre. La nationalisation du personnel
La question de la main d’œuvre a soulevé chez nous des discussions très vives. Des voix autorisées réclament des mesures énergiques afin d’arriver le plutôt possible à la nationalisation de notre vie économique; le mouvement qui a commencé, il y a une trentaine d’années, s’est accentué avec le temps et a donné lieu à différentes propositions que nous devons discuter.
Les progrès de l’industrie, grâce à la loi pour l’encouragement et au tarif protecteur de 1893 et de 1904, sont évidents; la Roumanie qui était considérée, il n’y a pas très longtemps, comme un pays exclusivement agricole, possède aujourd’hui une industrie puissante qui a toutes les chances de se développer et qui a complètement changé notre situation économique. L’agriculture reste la base de notre prospérité mais l’industrie constitue, dans notre production et notre exportation, un appoint qui n’est pas à dédaigner. Cette transformation du pays a eu pour résultat de faire affluer en Roumanie des capitaux étrangers considérables ainsi qu’un nombreux personnel étranger. Il est très naturel qu’à une époque où les capitaux étaient rares chez nous, où la main d’œutre spécialisée manquait complètement, où nous n'avions que très peu d’éléments capables de diriger des entreprises d’une certaine importance, la plupart des industries aient été fondées, dirigées et exploitées par des étrangers. Avec le temps, l’esprit d’épargne s’est répandu dans les différentes couches de la société; l’augmentation constante de la population a rendu disponibles pour l’industrie un certain nombre de bras; les progrès de l’enseignement supérieur et technique, l’afflux de plus en plus grand des jeunes Roumains vers les écoles spéciales de l’Occident, nous ont fourni une partie des cadres industriels dont nous avions besoin. Le problème de la nationalisation de l’industrie devait, fatalement, se poser. La loi de 1887 disposait qu’au bout de cinq ans, deux tiers au moins des ouvriers devaient être roumains. La loi de 1912 s’est occupée à l’article 21 de la nationalisation du personnel industriel et exige une proportion de 75% sur le nombre total des ouvriers employés. On a imputé à cette loi de n’avoir pas fait de différence entre les ouvriers non spécialisés et les ouvriers spécialisés de sorte que les industriels étrangers peuvent facilement confiner l’élément roumain dans les travaux les moins rémunérés.
On peut dire la même chose de l’ancienne loi. En 1912 on a introduit une innovation en ce qui concerne l’élément administratif et technique; pour le premier on exige une proportion de 75% de Roumains et pour le second la proportion est de 25°/o dans la première période d’encouragement et de 60% au commencement de la dernière période. On considère comme personnel technique les contre-maîtres les chefs d’équipe, les chefs de section, les dissinateurs, les ingénieurs techniciens, les directeurs techniques, les maîtres sondeurs et les chefs d’exploitations pétrolifères.
Dans une étude sur la loi de 1912 Mr C. Halaceano D observe, avec juste raison, que cette énumération confond les organes de direction et de contrôle avec les organes d’exécution et que, étant donnée cette confusion, l’élément roumain peut être rélégué dans les occupations inférieures. Sans vouloir empiéter sur la direction effective des entreprises industrielles qui doit appartenir à ceux qui ont risqué leurs capitaux, il est incontestable qu’une place plus importante doit être réservée à l’élément roumain quand il s’agit du travail spécialisé et technique.
La « Statistique annuelle de la Roumanie » de Mr Chr. Staicovici et P. Iconomu donne les chiffres concernant la nationalité du personnel de notre industrie en 1914:
Roumains
Etrangers
Sans
protection