LES CABLES DE L'OCÉAW PACIFIQUE
îles (1) ». Les Indes néerlandaises étaient tout naturellement considérées comme le point de départ de la ligne de secours, puisqu'il était convenu qu'elles seraient mises en communication avec le transpacifique ; quant aux destinations non dénommées, c'étaient évidemment les îles françaises de la Réunion et de Madagascar, fort distantes des Indes néerlandaises^ moins éloignées pourtant que les
(1) Article 5 de la convention : Si la Compagnie désire établir plus tard des communications télégraphiques entre les Indes néerlandaises et des destinations situées à l'ouest de ces îles, le Gouvernement néerlandais lui accordera à cet effet le droit d'atterrissement sur des points convenables qui seront alors déterminés d'une manière plus précise.
« Dans ce cas, la Compagnie sera autorisée à relier son réseau aux câbles immergés à l'ouest des Indes néerlandaises par un ou plusieurs autres câbles destinés au service de transit entre les deux réseaux. Si elle le désire^ et si c'est nécessaire pour la communication immédiate entre ces câbles de transit, le Gouvernement néerlandais mettra à la disposition de la Conipagnie, contre une bonification à fixer par une entente entre les deux parties, un ou plusieurs conducteurs de ses lignes terrestres pour être exploités par la Compagnie avec ses propres appareils et par son propre personnel. »
rivages de l'Afrique orientale allemande.
Il ne faut pas être surpris si Hollandais et Allemands espéraient, au milieu de l'année 1901, que la France donnerait, dans ses possessions de l'Océan Indien, l'hospitalité à des câbles germano-néerlandais venant de Java ou de Sumatra; car, quinze mois auparavant, on pouvait lire dans le rapport du 19 juin 1900, que j'ai plusieurs fois cité, quelques lignes qui prouvent qu'à Paris on ne doutait guère que les Pays-Bas et l'Empire allemand ne permissent l'atterrissement de cables français dans leurs colonies respectives. Au sujet de la nécessité de relier, par un câble français, Madagascar à l'Indo- Chine, le rapporteur de la Commission des Colonies, escomptant l'adhésion des Pays- Bas à ses projets, avait écrit, en effet : « On peut enfin envisager une autre solution, à savoir la jonction de Madagascar... à l'Indo- Chine, avec ou sans atterrissage
intermédiaire aux Indes néerlandaises, selon les nécessités techniques de la construction. » — Envisageant, ailleurs, l' hypothèse où il serait techniquement impossible de poser un câble sous-marin qui, sans station intermédiaire, reliât Madagascar au Congo , le même rapporteur écrivait : « Au cas contraire, on aurait à choisir, pour l'escale intermédiaire, soit Mossamédès, dans la colonie portugaise d'Angola, soit Angra Pecjuena, en territoire allemand. . . " — D'où cette confiance dans la bienveillance des Allemands et des Hollandais? Le rapporteur le laisse distinctement entendre, quand, après avoir examiné divers plans de communications, il s'exprime ainsi au sujet de l'un d'eux :
« Le premier de ces projets, auquel il ne paraît pas indispensable de réserver un caractère exclusivement national, pourrait peut-être intéresser également d'autres puissances qui désirent aussi ardemment
que nous affranchir leurs colonies du monopole de Y Eastern . En fait, Français, Allemands et Hollandais comptaient les uns sur les autres dans leurs entreprises télé(>rapliiques, parce qu'ils étaient asservis à un maître commun : le monopole britannique.
Dans l'établissement de la ligne de secours, la part des trois nations est fort inégale; la raison en est qu'elle devait leur rendre des services très inégaux. En effet, comme route alternative, doublant éventuellement la voie du transpacifique, la ligne projetée était à peu près également utile à la France, à l'Allemagne et aux Pays-Bas, attendu que leurs intérêts en Extrême-Orient sont comparables.
Mais, ce dernier État, n'ayant aucune possession africaine, ne pouvait recevoir de la ligne de secours les services qu'en recueilleraient ses alliés, qui entendaient faire desservir par elle toutes leurs colonies de l'Afrique orientale et de l'Afrique
occidentale. Aussi, la contribution des Pays-Bas à la création de cette ligne estelle à peu près nulle : ce fut simplement une promesse d'octroyer à la France et à la Deutsch- NiederLàndisclie, dans les Indes néerlandaises, les droits d'atterrissage dont elles auraient besoin.
La participation de la France et celle de l'Allemagne sont considérables. Mais il convient de remarquer tout de suite :
1" que le résultat de leur activité a été seulement l'établissement de celles des sections qui avaient un intérêt colonial pour chacune d'elles; 2" que les deux nations ont organisé leurs communications propres indépendamment l'une de l'autre, à peu près comme si chacune eût dîi avoir sa ligne de secours particulière.
L'Administration française se mit assez vite à l'œuvre.
Voici ce qu'elle a fait dans l'Océan Atlantique :
Après avoir acheté à la fVest African Telegraph Co, en vertu de la loi du 25 juillet 1901, les trois câbles de Dakar à Gonakry, de Grand-Bassam à Gotonou et de Gotonou à Libreville, elle mit en adjudication, le 21 octobre 1902, la fabrication et la pose d'un câble direct de Brest à Dakar. Gette offre publique n'ayant pas donné de résultat, elle conclut, de gré à gré, avec la Société industrielle des Téléphones, un marché par lequel celle-ci s'engagea, moyennant 15 750000 francs, à fabriquer et immerger le câble. Il mesure 4 496 kilomètres et a été mis en service le 4 avril 1905.
L'effort de la France dans l'Océan Atlantique ne s'est pas borné à cet achat et à cette immersion. Gonformément à la loi du 12 juillet 1909, cjui a autorisé la colonie du Gongo à contracter un emprunt de 21 millions, un câble de 970 kilomètres a été récemment posé entre Libreville et
la Pointe Noire, près de Loango (1). En outre, en v^ertu de la convention des 4 février-25 mars 1910, conclue entre la South American Cable Co, dont nous savons que la République française est l'unique actionnaire, et la Deutsch-Sûdamerikanisclie Telegrapliengesellschaft, un câble de 1 505 kilomètres, ayant une station intermédiaire à Monrovia (T^ibéria), met en communication, depuis février 1912, Conakry (Guinée française) et Grand -Bassani (Côte d'Ivoire) (2) . il existe donc maintenant, clans l'Océan Atlantique, une grande communication sous-marinc française, de près de 10000 kilomètres, reliant la pointe de Brctajpie à l'extrémité méridionale du Congo fraiirais (3).
(1) Ce cable a été mis officiellcinent en service le 1''' septembre 1913.
(2) Le câble Gonakry-Monrovia et le câble Monrovia- Grand-Bassam ont été fabriqués en Allemagne et posés par les Noiddciitsclie Seelmbclwerhc .
(3) I^es stations de ce câble sont toutes en territoire français, hormis celle de Monrovia, qui n'était point né-
Du côté de l'Océan Indien, la seule section de la lif>ne de secours existant avant 1900 était le cable de Mozambique à Majunga, posé par la France, au moment où elle déclara Madagascar colonie française (1895). Le 21 octobre 1902, l'Administration française mit en adjudication, en même temps que le cable de Brest à Dakar, deux autres câbles à poser dans l'Océan Indien et la mer de Chine : l'un qui devait réunir Madagascar (Tamatave) à l'de delà Réunion, l'autre qui devait relier la Gocbinchine (Cap Saint-Jacques) aux Indes néerlandaises (Pontianak, dans l'île
cessaîre, mais dont l'établissement fut une des conditions de l'arrangement télégraphique franco-allemand de 1910.
Les sections de cet immense conducteur sont les suivantes :
Brest-Dakar 4 'i<)6 kiloiiièlres.
Dakar-Conakry H'2'2 —
Coaakry-Monrovîa 575 —
Monrovia- Grantl-Bassam 930 —
Grauil-Bassam-Cotoaou <S- ! —
Cotouoii-Libreville 1 •2lî> —
Libreville-Cap I opez ITl —
Cap Lopez-Poiiile Noire 199 —
9 834 kilomètres.
de Bornéo) . Le premier, qui a kilomètres de longueur, n'ayant pas trouvé d'adjudicataire, fut fabriqué et posé, en vertu d'un traité de gré à gré, par la maison Grammont en 1906, moyennant 2 290 000 francs; nous avons dit, plus haut, que le second, dont la longueur est de 1 311 kilomètres, fut adjugé à la même maison au prix de 4 935000 francs et posé la même année.
Tous ces câbles mis en exploitation, il n'y eut plus entre l'Indo-Ghine et Brest que deux hiatus dans l'immense ligne française donl le tracé avait été esquissé, il y a une quinzaine d'années, pour doubler la ligne du transpacifique; c'était, d'une part, presque toute la largeur de l'Océan Indien, entre l'île de la Réunion et Java, et, d'autre part, toute la largeur du continent africain, entre Loango (Pointe Noire) et Mozambique.
Pour fermer le premier hiatus, il fau-
drait immerg^er un câble extrêmement long entre Jav^a et l'île de la Réunion. De même que la convention germano-hollandaise du 24 juillet 1901, la convention franco-hollandaise du G avril 1904 en a prévu explicitement la pose : « Si le Gouvernement français le désire, il pourra, dans un délai de quinze ans à partir de la ratification de la présente convention, établir ou faire établir pour son propre compte : aj des câbles partant de Java (près de Batavia ou d'autres localités choisies d'un commun accord) et se dirigeant vers l Océan Indien (1) . »
Le délai de quinze ans n'expirera que le 26 janvier 1920; mais il est fort douteux que la France se décide auparavant à établir ce câble dont les Allemands, en haine du monopole télégraphique anglais, ont naguère si ardemment souhaité l'immersion .
(1) Convention du 6 avril 1904 (art. 6),
Les Français n'ont rien fait jusqu'à présent pour fermer le second hiatus, qui est représenté par toute la largeur du continent africain. N'ayant aucune possession riveraine de l'Océan Indien, ils se sont bornés à diriger du littoral de l'Atlantique quelques lignes télégraphiques vers l'intérieur, sans se soucier de leur prolongation vers la lointaine côte orientale. Ils avaient pourtant un motif bien grave d'y songer, puisque Madagascar et la Réunion, étant dans la dépendance absolue du monopole télégraphique anglais, ils pouvaient, grâce à ces lignes, les en affranchir (1).
(1) On a songé à une route qui éviterait tous les obstacles qu'on rencontre dans la traversée du continent africain; c'est celle qui contournerait le Gap de Bonne- Espérance. On conçoit, en effet, au moins théoriquement, l'immersion d'un très grand câble qui partirait du sud de Madagascar, par exemple de Port-Dauphin, envelopperait en quelque sorte l'Afrique australe, atterrirait dans l'Afrique allemande du Sud-Ouest, à Angra Pequena, puis à Swakopmund et, de là, gagnerait les régions équatoriales et occidentales de l'xVfrique.
Le tracé de cette ligne fut indiqué en 1900, dans le
Quant à l'effort de l'Allemagne ponr atteindre le but visé de concert avec la France depuis 1900, il a été limité au continent africain; l'objet en a été, d'abord, la création de chemins de fer, munis naturellement de lifjnes télégraphiques, ensuite la pose de câbles sous-marins.
Possédant, à l'est et à l'ouest de l'Afrique, deux grandes colonies : l'Afrique orientale, du côté de l'Océan Indien, et le Cameroun, du côté de l'Océan Atlantique, la construction d'une voie télégraphique et ferrée à travers le continent africain était pour l'Allemagne inie tâche bien plus tentante que pour la France. Quoique ces deux possessions fussent séparées par les immenses territoires de l'Afrique équato-
rapport de la Commission des colonies de la Chambre des députés.
M. Charles Bright, dans son grand ouvrage sur les câbles télégraphiques publié en 1898, a mentionné les bas-fonds de la mer autour du Cap comme très peu favorables aux lignes sous-marines. (^Submarine Telegraphs, p. 131.)
riale française et du Congo belge, l'Administration impériale n'hésita pas à diriger sur le centre africain deux chemins de fer qu'elle espérait réunir cfuelque jour : l'un partant du port de Dar es Salam (Afrique orientale) et l'autre, du port de Duala (Cameroun) ; le premier, dont l'exécution fut décidée en lOO^, a atteint Kigoma sur le lac Tanganyka, à I 250 kilomètres de la côte, le 1" février 1914; le second est actuellement arrêté à 150 kilomètres de Duala. Grâce à ces entreprises allemandes de cljcmins de fer, le hiatus télégraphique africain est déjà rétréci de 1400 kilomètres (1).
La convention franco-allemande du 4 novembre 1911, qui a suivi l'incident d'Agadir, en agrandissant, aux dépens de l'Afrique équatorialc française, le Cameroun jusqu'à l'Oubangiii, c'est-à-dire jus-
(i) Le chemin de fer du Cameroun (^Mitlellandbahn) doit avoir une longueur de 283 kilomètres.
qu'aux frontières du Goii^jo belge, a donné à l'Administration impériale des facilités inattendues pour achever son plan : les deux possessions allemandes ne sont plus séparées l'une de l'autre que par le Congo belge, sur la faiblesse ou la bienveillance de qui les pangermanistes fondent des espérances.
La contribution allemande en lignes sous-marines est représentée par le grand câble de la Deiitscli-Sudamerikanisclie TeLegrapliengesetlschaft, qui part d'Emden, touche aux Canaries et à Monrovia, et dessert depuis janvier 1913 le Togo, à Lomé, et le Cameroun, à Duala (10 167 kilomètres) . La première section en fut posée au mois d'août 1909, la dernière en janvier 1913.
De même que la ligne française de secours, la ligne allemande laisse subsister deux hiatus : l'un le continent africain, qui se rétrécit d'année en année;
l'autre, vert.
l'Océan Indien, qui demeure
ou-
En résumé, ayant annexé à ses pauvres possessions polynésiennes un domaine colonial assez important, l'Allemagne voulut avoir un lien télégraphique avec tous ces territoires qu'elle entendait germaniser.
La difficulté était immense; car l'Empire manquait de points d'atterrissage et n'en voulait solliciter ni de l'Angleterre ni de la Russie. Il chercha donc dans le Pacifique des nations amies qui lui en procurassent.
Les États-Unis s'offraient d'eux-mêmes .
La Pacific Commercial Cable Co allait, en effet, immerger entre San- Francisco et Shanghaï une ligne sous- marine à laquelle pouvaient se souder des câbles originaires des possessions allemandes. En fait, l'Allemagne a organisé dans ces régions un
système asse^ complet de télégraphie sous-marine et de télégraphie sans fil, raccordé au transpacifique américain.
Mais, comme on le sait, une communication unique ne donne qu'une demi-sécurité; il fallut donc chercher aussi une seconde voie.
A quel ami du voisinage demander son concours? Ce ne pouvait être qu'à la Hollande et à la France, souffrant toutes deux du monopole britannique. Avec l'aide de la Hollande, on créa une société qui, entre autres taches, posa entre l île allemande de Jap et les Gélèbes un câble offrant ce double avantage, d'une part, de mettre en communication les Indes néerlandaises avec le transpacifique (ce qui était une commodité pour la Hollande) et d'autre part, de former le premier tronçon de la voie de secours devant unir télégrapliiquement les colonies allemandes à la métropole.
Au delà des Indes néerlandaises, on ne pouvait faire appel qu'à la France, qui, à l'extrémité de l'Océan Indien, possède les îles de la Réunion et de Mada^^ascar. La convention de Berlin du 24 juillet 1901 témoigne que l'Allemagne et la Hollande comptèrent sur elle. En fait, à quoi a-t-on abouti de ce côté?
La Hollande, désintéressée, n'a rien promis et n'a rien fait. L'Allemagne et la France, chacune de son côté, n'ont établi, de la ligne alternative doublant le transpacifique américain, que les sections d'un intérêt africain, n'ayant pu ou n'ayant voulu immerger la section du cable dont la pose aurait fermé le grand hiatus de l'Océan Indien, lequel reste ouvert. Cette section apparaît pourtant comme également utile à la France et à l'Allemagne, — en continuant à se placer au point de vue d'où les deux nations considérèrent autrefois leurs intérêts télégraphiques ; elle per-
mettrait, en effet, de soustraire facilement avi contrôle anglais les colonies allemandes et françaises de l'Océan Indien, avec lesquelles on pourrait communiquer d'Europe par le transpacifique américain (1).
Mais le petit pacte télégraphique conclu autrefois entre l'Allemagne et la France contre le vieux monopole britannique n'at-il pas subi, tout en conservant une vitalité déconcertante, l'action des causes d'où est issue, en 1904, l'entente franco-anglaise? La France n'estime-t-elle pas aujourd'hui que, dans l'organisation de ses communications sous-marines, elle peut différer encore ce qui lui semblait de première urgence il y a quinze ans?
(1) Par exemple, en posant un câble de Dar es Salam à Majunga.