AVANT-PROPOS V
Ces sociétés semblent avoir des analogies avec les grandes institutions internationales créées dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, comme la Commission européenne du Danube, l'Administration des chemins de fer et des télégraphes d'Égypte, etc.. Mais ces analogies sont en surface. Kn effet, on a donné aux organisations internationales au\f[uelles je fais allusion la forme de services publics et leur objet initial fut exclusivement la satisfaction d'intéroUs piivés. Les associations constituées suivant la conception nouvelle ont, au contraire, la forme de sociétés commerciales, et si leur objet est d'intérêt privé, le but immédiat, patent ou secret, de ceux qui les créent, est tout politique.
La compagnie qui fut fondée, sous la
raison sociale Die Deutscli-Niederlaii-
disclie Teleijvapliengesellschaft, en vue de
poser et d'exploiter des cables sous-marins
dans l'Océan Pacifique, me parut être la
première société constituée à peu près suiv ant la métliode cfue j'essaie de définir. Créée en exécution d'un traité signé à Berlin le 24 juillet 1901 par les plénipotentiaires de l'Allemagne et des Pays-Bas, elle est une société anonyme ordinaire, mais sur laquelle les deux Ëtats exercent des pouvoirs extrêmement étendus, et à laquelle ils garantissent des revenus fort iippréciables. Ici, il n'y avait pas de terlitoires à conquérir; mais il y avait un instrument de domination à forger et l'iVllemagne pensa qu'il serait commode à elle <le se faire aider par une voisine complaisante et faible qui n'en monopoliserait jamais l'usage.
La constitution de la Deutscli-Nieclerlàndisclie fut suivie d'applications plus éclatantes et plus précises de la méthode nouvelle : mais cette société m'a paru offrir un intérêt spécial comme premier essai de la politique qui allait créer, en 1907, la
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Banque impériale du Maroc (1), en 1908, la Compagnie du chemin de fer de Djibouti à Addis-Abeba (2), et s'épanouir enfin dans l'accord franco-allemand du 1) février 1909.
Je n'ignore pas les différences de toute nature qu'il y a entre l'arrangement germano-hollandais de 1901 , qui a un objet si spécial, et l'accord franco-allemand de 1909 qui avait, au Maroc, une portée illimitée. Il me suffit, cependant, de citer l'un après l'autre un court passage emprunté à chaque texte pour qu'on perçoive la filiation de l'un à l'autre.
La convention germano-néerlandaise du 24juillet 1901 contenait, dans son article 2, ce qui suit :
(1) La Banque impériale du Maroc fut créée en exécution de l'acte d'Algésiras du 7 avril 1906 (art. 31-58).
(2) La Compagnie du chemin de fer franco-cthiopien de Djibouti à Addis-Abeba fut constituée dans les conditions prévues dans les articles 6 et 7 de l'arrangement franco-anglo-italien du 13 décembre 1906.
vm LES GABLES SOUS-MaRINS ALLEMANDS
«... Le Gouvernement impérial allemand et le Gouvernement royal néerlandais s' encjagent à faire de communs efforts pour obtenir l^établissèment y par une entreprise alleniande-néerlandaise^ dont admiïiistration sera placée sons le contrôle des deux pays contractants^ d'un câble entre INIenado et les îles Palau, Tîlc de Jap, Tîle de Guam ou un autre point rapproché du câble américain de TOcéan Pacifique, etc. . . î>
Quant à l'accord franco-allemand, qui n'a que vingt lignes, tout son dispositif tient en une piirase, dont je ne cite que la moitié :
« Le Gouvernement de la République française, etc. . .
u Et le Gouvernement impérial allemand, etc. . .
(( Déclarent... qnils clierclieront à associer leurs nationaux dans les affaires dont ceux-ci pourraient obtenir C entreprise .
Ce que prévoient les deux textes, l'un en vue d'une entreprise particulière, l'autre en vue d'entreprises indéterminées, c'est,
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en substance^ l'intervention de deux Puissances pour créer en pays étranj^er une ou plusieurs sociétés de commerce.
A la vérité, les entreprises de cette sorte procèdent d'arrière-pensées politiques qui (gênent toujours leur action et abrè(]^ent souvent leur existence (1); c'est même leur vice originel, mais c'est aussi la cause du puissant intérêt qu'offrent leurs destinées; — et c'est pourquoi j'ai décrit la naissance et la vie de la Deiitscli-Nieder- Landisclic TciegraplieiKjcseiLscliaft (2).
(1) Sur 1 cchec des en trepribcs franco-alleiiiantics projetées au Maroc, comuie conséquence de Tacte du 9 février 1909, voir André Tardieu, le Mystère (V Agadir^ Paris, Caliiiann Lévy, édit., 1912, et Pierre Albii^ç, le Coup cC Agadir y Paris, Alcan, édit., 1912.
(2) La Couipagnie universelle du canal de Suez a bien quelque analogie avec les sociétés dont je parle, puisque son conseil d'administration renferme trois Anglais, qui représentent la Couronne britannique, laquelle détient 176 602 actions de la Compagnie (depuis 1875). Mais la Compagnie a été créée sans arrière-pensée politique, et quand l'Angleterre devint actionnaire, elle comprit, au bout de peu de temps, qu'il fallait lui maintenir son caractère primitif, c'est«à-dire lui laisser sa dignité de grande entre prise économique universelle, aHn qu'elle
Enfin, j'ai coiistalé, en étudiant le développement de sa politique télégraphique, que l'Allemagne, dans quelques circonstances, s'était entendue avec la France avec une cordialité insolite, et, comme cette politique était dirigée contre la suprématie anglaise, j'ai pensé qu'il était utile d'observer cette singidarité.
L'entente télégraphique franco -allemande a été ébauchée, — ne pourrais-je dire conclue? — à l'époque même où l'Allemagne allait réussir à poser entre les côtes hanovriennes et les États-Unis son premier grand câble national, c'est-à-dire vei's 11)00. On tiouve des preuves de ce pacte dans la convention germano-néerlandaise du 24 juillet 1901, laquelle se rapporte aux câbles de l'Océan Pacifique, et
remplît la mission civilisatrice que son fondateur lui avait assignée. Depuis quarante ans, les relations politiques entre la France et l'Angleterre ont varié. La Compagnie de Suez n'a pas manqué un jour à son objet essentiel et à sa devise : Aperire terrain gentibiis .