‹ La rivalité anglo-germaniqueChapitre 4 sur 27 · AVANT-PROPOS XI · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS XI

dans les arrangements franco-allemands de février-mars 1010 qui concernent les câbles de l'Océan Atlantique (sud) et de la Manche. Ces actes ont été passés, les uns avant et — ce qui est surprenant — les autres après la signature des accords franco-anglais du 8 avril 1904. Je donnerai plus loin des preuves précises de ce que j'avance ici en termes généraux, à savoir que l'Allemagne a eu, par moments, l'appui de la France dans sa lutte contre la domination télégraphique de l'Angleterre. Je me borne, dans cet Avant-propos, à signaler le fait; inconnu en F'rance, il est un de ceux qui m'ont déterminé à étudier la formation du réseau sous-marin allemand .

Puis-je, en outre, ajouter ici que les négociations assez anormales dont je parle furent un de ces faits divers qui contribuèrent à induire l'Allemagne en erreur sur la nature vraie des relations de la France

avec TAiî^^leterre, c'est-à-dire l'incitèrent à croire que l'entente franco-anj^laise était peu de chose, moins encore qu'un bout de papier, — puisque aussi bien aucun papier n'en avait jamais recueilli les termes (1).

L'erreur était d'autant plus naturelle de la

(ij On comprend bien aujourd'hui à quel cliiffon de l,*apie?' je fais allusion. Cependant, comme des erreurs se produisent déjà au sujet de son origine, on me permettra de la rappeler avec précision :

I^e 4 août 1914, aprrs avoir vu deux fols dans Taprèsmidi M. de Jagow, secrétaire d'État pour les Affaires étrangères, et lui avoir déclaré qu'il demanderait immédiatement ses passeports si TAllemagne ne respectait pas la neutralité de la Belgique, M. E. Gosclien, ambassadeur d'Angleterre à Berlin, se rendit auprès du chancelier de l'Empire, M. de Bethmann-HoUweg : « Je trouvai le chancelier très agité, écrivait le 8 août M. Goschen au Foreign-OfHce. Son Excellence a commencé tout de suite une harangue qui a duré environ vingt minutes. Il a dit que la mesure prise par le Gouvernement de Sa Majesté britannique était terrible au dernier point; juste pour un mot : neutralité^ un mot dont en temps de guerre on n'a si souvent tenu aucun compte; — juste pour un bout de papier f/o?* a scrap of paper) la Grande- Bretagne allait faire la guerre à une nation à elle apparentée, qui ne désirait rien tant que d'être son amie. » (Despatch from his Majesty's Ambassador at Berlin respccting the rupture of diplomatie relations with the Oerman Government. — Aliscellaneous^ n^ 8, i9J4.)

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part de rAllemagne que les principaux arrangements télégraphiques qu'elle fit avec la France, ceux de M) 10, furent signés peu de temps après l'affaire de Bosnie- Herzégovine, c'est-à-dire à un moment où, aux yeux de l'Allemagne, l'impuissance, sinon l'inexistence de la Triple Entente venait d'être publiquement démontrée : u Les péripéties de la crise bosniaque, écrivit, à la veille de la guerre actuelle, le prince de Biilovv (l), marquèrent en réalité la fin de la politique d'encerclement » suivie par la France, l'Angleterre et la Russie.

En d'autres termes, la France donna dans cette circonstance à l'Allemagne une preuve de complaisance qui avait toute l'apparence d'un témoignage de discourtoisie à l'égard de l'Angleterre; la pré-

(1) Prince de Bur.ow, la Poiitù/ue allemande, p 72 de la traduction française de M. Maurice Herbette, Paris, Charles Lavauzelle, édit., J914.

somptueuse rivale de celle-ci en déduisit, je crois, la preuve cjue l'entente francoanf^laise n'était point fortement établie, et c'est ainsi que l'Allemagne fut dupe de la bonne grâce de la France envers elle.

Le prince de Biilow (I) a écrit au sujet de l'attitude des Puissances lors du dénouement de la crise de Jjosnie-Herzégovine : « La France demeura dans l'expectative et ne se montra pas désobligeante pour [\illema(jne. » Je ne sais pas toutes les raisons qu'eut l'ancien Gbancelier de qualifier comme il l'a fait les procédés de la France à l'égard de l'Allemagne à cette époque; mais j'incline à croire qu'une de ses raisons fut cet arrangement télégrap bique conclu en 1909, signé au commencement de 1910, qui facilita l'exécution du plan des Allemands

(i) Prince de Bi'LOW, ibid., p. 73. — Le texte allemand est encore un peu plus précis : « Frankreich verhieit sich abwartend und nicht unfreinidlich fur Deutschland . »

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dans l'Atlantique snd et autorisa l'Administration impériale à faire atterrir à Brest un câble sous- marin venant tout droit d ' E m d en ( H a n o vi*e) .

J'ai écrit, il y a quelques années, un essai d'histoire financière (1) sur l'achat par l'Angleterre des 17GG02 actions de Suez que l'Échiquier possède encore aujourd'hui. — Frederick Greenwood, le fondateur de PalL Mail Gazette, qui avait joué, à l'origine de l'affaire, un rôle important que je relatai, engagea à cette époque dans le Times avec M. Henry Oppenheim, autre protagoniste de l'affaire, et M. Lucien Wolf, une polémique au cours de laquelle il dit que j'avais écrit mon étude angrily, ce qui signifie à très peu près rageusement. Frederick Green-

(1) Une partie de cet essai a ëté publiée par la Revue de Pai-is en 1905. I^i'essai entier a paru l'année suivante à la librairie Pion, sous ce titre : l'Invasion anglaise en Égypte : l'achat des actions de Suez.

vvood ne contestait pas mes affirmations, et je ne crois pas que, sous sa plume, le mot fut un reproclie. — Je fus cependant sensible à cette épitliète, car j'avais fait iiu effort sincère pour écrire sine ira.

J'aime à penser que l'on ne dira pas de ce nouvel essai ce qui a été dit du premier.

Je crains plutôt qu'on ne me reproclie la froideur avec laquellej'ai traité un sujet dont il aurait paru plus naturel que je parlasse avec une émotion moins dissimulée.

Je me suis défié de ma sensibilité.

J'étais un tout petit enfant quand deux officiers allemands vinrent, avec une politesse de concfuérants, au commencement de 1871, s asseoir au foyer de ma famille.

Quinze jours durant, ils demeurèrent sous notre toit, leurs uhlans occupant les dépendances de l'babitation. Avant leur arrivée, j'avais vu, la nuit tombée, dans le silence de la cauipagne, mon père aidé d'un domestique fidèle, portaut une lan-

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terne sourde, confier à la terre ce que la famille possédait de plus précieux.

Je n'étais guère plus âgé, quand j'entendis mon grand-père raconter, à une soirée d'hiver, les liorreurs de l'invasion de 1814 dans nos plaines de Champ . ^ et de Bric, les villages pillés, inc(^i:^b^^~ la fuite épouvantée des paysans forêt. Je ne puis oublier la vénér pressionnante avec laquelle il me

comme s'il la voyait vrai m eut de î ^.^^^^^^^

la douloureuse image de sa mère, assis sur le perron de la vieille maison de famille, immobile, au milieu de l'invasion haletante qui continuait sa chevauchée après avoir anéanti tout sur son passage, — hormis cette sainte femme et les sept orphelins qui l'entouraient. — Barbarie d'autrefois, barbarie bénie, qui respectait les mères et les petits enfants!

Souvenirs lointains et si présents, compagnons trop assidus de ma pensée, qui

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m'ont suivi dans mes voyages et mes études, et qui ont fait que, narrant naguère un épisode d'iiistoire, où mon pays ne joua pas le rôle que j'aurais souhaité, j'écrivis peut-être ce récit ang ri ty, comme crut le discerner le fils de cette liappy England, ignorante de certaines détresses réservées aux tout petits enfants de France.

I^es événements politiques qui ont ému l'Europe depuis cette époque : annexion de la Bosnie-Herzégovine, coup d'Agadir, convention franco-allemande sur le Congo et le Maroc, etc. . . , ont encore assombri et ce lugubre passé et un avenir qui n'était point riant. Et c'est l'esprit plein de ces émotions, récentes et anciennes, que j'entrepris de décrij e froidement la constitution du réseau sous-marin allemand. Le patriotisme est, aussi bien que la politicpie, le grand corrupteur de l'histoire.

Aussi, me défiant de l'amour un peu maladif qu'ont pour leur patrie les Français

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(le ma g^énéralioii , je voulus parler de l'œuvre des Allemands comme si elle n'était pas un instrument de la guerre préparée contre mon pays, comme si la France et l'Allemagne n'étaient point des Puissances de la même planète. Mon exposé est-il suffisamment glacé? Je suis mal placé pour en juger. En tout cas, je supplie ceux qui le liront jusqu'au bout de ne point me reprocher ma placidité avant d'avoir médité r aphorisme si sage adressé par Washington à ses concitoyens au moment où il renonça aux hautes fonctions où l'avaient porté leur admiration et leur reconnaissance. J'ai terminé mon étude en le citant.

Qu'on me permette de le redire, en achevant cet Avant-propos : La nation qui se livre à des sentiments habituels d^aniour ou de liaine envers une autre devient en <iuelciue sorte l'esclave de sa liaine ou de son amour.

C'est à la lumière de ce précepte qu'après

avoir endormi un instant les souvenirs douloureux de mon enfance, j'ai écrit les pages qui suivent.

Bordeaux, le Jour des Morts, 1914.

ALLEMAADS

La politique allemande en matière de câbles sous-marins a toujours eu le même but : unir à la mère patrie par des communications télégraphiques rapides et peu coûteuses, d'abord, les fils de Germanie émigrés en Amérique, puis, quand l'Empiie devint colonisateur, les escadres et les troupes, les fonctionnaires et les colons essaimésici et là dans l'Ancien monde (J).

(1) Je ne m'occupe point dans cette étude des petits câbles immergés, soit le long des rivages de la mer, soit dans les fleuves ou les lacs, qu'ils soient télégraphiques ou téléphoniques. Je laisse pareillement de côté les câbles qui relient l'Allemagne à ses voisins d'Europe : Angleterre, Suède, Norvège et Danemark; ce» câbles, qui sont presque tous la propriété commune des nations qu'ils réunissent, n'offrent, en effet, aucun intérêt politique.

Pour constituer ce réseau, dont l'exécution était si difficile, à cause de l'extrême dispersion des territoires à réunir, les Allemands ont adopté successivement deux méthodes, ou plutôt ils ont fait appel, l'une après l'autre, à deux catégories de collaborateurs. Au début, pendant près d'un quart de siècle (1869-1893), ils ont sollicité le concours des grandes compagnies établies en Angleterre. C'était naturel : elles avaient à la fois une grande expérience technique et une grande puissance financière. Au contraire, depuis vingt ans, les Allemands se sont délibérément détournés d'elles, à cause de leur nationalité; ils ont eu recours à une com pagnie danoise, à une compagnie américaine ; alliés aux Hollandais, ils ont fondé une compagnie germano-néerlandaise ; ils ont formé plusieurs grandes sociétés d'exploitation de câbles télégraphiques ; il y a cinq ans, ils ont même imploré le concours

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(lu Govivernement français, et, qui le croirait? ils l'ont obtenu. En un mot, ils ont tout fait, et ils continuent atout faire pour exécuter intégralement leur plan, sans la collaboration des Anglais. Le but tics Allemands, depuis leur changement de tactique, n'est point d'anéantir le réseau télégraphique dont les Anglais ont enveloppé le globe terrestre : c'est une tache audessus de leurs forces; ils ne songent point — pas encore du moins — à superposer à l'immense réseau britannique un réseau allemand aussi vaste : il coûterait trop cher. Leur idéal est, comme autrefois, d'établir un lien télégraphique sûr entre toutes les forces germaniques éparses dans l'univers, qu'elles soient militaires, commerciales ou simplement ethniques; seulement, aujourd'hui et déjà depuis vingt ans, ils veulent achever, sans le concours de l'Angleterre et même malgré elle et contre elle, ce qu'ils ont commencé avec sa collaboration.

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