‹ La Rivalité Anglo-Russe au XIXe siecle en Asie. Golfe Persique - Frontieres de l'IndeChapitre 4 sur 28 · AU XIX SIÈCLE · texte numérisé non relu

AU XIX SIÈCLE

Les contrées où se sont étendues les compétitions de l'Angleterre et de la Russie aux prises pour l'hégémonie dans l'Asie Centrale sont l'Arabie, la Perse, l'Afghanistan et le Thibet. Il y a quelques années, la situation politique dans ces pays limitrophes des possessions du Turkestan et des possessions anglaises de l'Inde paraissait n'occuper qu'un rang secondaire dans les préoccupations de la politique européenne. L'attention de la diplomatie se trouvait portée plus particulièrement sur le Levant ottoman, demeuré le théâtre classique de la lutte entre, la Russie et l'Angleterre, et sur

l'Extrême-Orient, où de récents événements étaient venus fournir un nouveau terrain à cette rivalité. On parlait moins des contrées qui séparent la Russie asiatique de l'Inde anglaise. Mais ces contrées n'avaient rien perdu de leur importance relative aux yeux des hommes d'Etat avisés de Londres et de Saint-Pétersbourg. Les faits montrent que le constant effort des représentants et des agents des deux pays tendaient, sans se relâcher un seul instant, à faire entrer dans l'orbite de la Russie ou de l'Angleterre les régions riveraines du golfe Persique ainsi que le Thibet et l'Afghanistan.

En Arabie, où l'action de l'Angleterre ne trouvait devant elle d'autre puissance européenne que la Turquie, la pénétration anglaise s'est effectuée sans difficultés ; elle était d'ailleurs favorisée par l'organisation politique des divers États indigènes. Ces Etats ne ressemblent pas aux grandes agglomérations centralisées des nations occidentales; ils se composent de tribus ayant leur organisation particulière, une existence séparée, et n'étant reliées entre elles par aucun patriotisme commun. La plupart n'ont qu'une faible étendue de territoire : parfois une seule oasis, une seule vallée, un seul massif de collines constitue le domaine d'un corps politique distinct. Et même l'indécision régnait encore naguère au sujet de la situation politique internationale de ces divers groupements. Etaientils ottomans? Etaient-ils indépendants? Etaient-ils

protégés? C'est une question qu'on se posait, et que TAngleterre, qui a bénéficié de l'équivoque, a résolu à son profit. C'est ainsi que, sur la côte orientale, elle a annexé le groupe des îles de Bahréïn, pris pied à Koweït et dans la presqu'île de Katar; son influence est prépondérante à Mascate. Sur la côte méridionale, elle a pris possession de l'archipel de Socotora et de celui de Kourya- Mourya, de File Mésirahetelle vient d'établir définitivement, en mars 1903, son protectorat sur tout l'Hadramaout. A la suite de cette annexion si récente, toute la côte méridionale et la côte orientale d'Arabie, à l'exception de la province turque de l'Hasa, se trouvent ainsi placées sous le protectorat officiel ou tout au moins sous la tutelle morale et officieuse de l'Angleterre.

Mais, de l'autre côté du golfe Persique, sur le littoral persan, la politique anglaise s'est heurtée à un rival d'autant plus redoutable qu'il est voisin immédiat, par ses possessions asiatiques, du plateau de l'Iran. Les Russes se sont emparés des vallées transcaspiennes, ont saisi les forteresses les plus importantes de l'Arménie et détiennent les passages qui leur permettraient de lancer leurs armées sur Téhéran. De l'autre côte de la mer Caspienne, ils ont également conquis plus d'une position d'où il leur serait facile d'attaquer les régions vitales de la Perse, et ils sont à l'entrée même de la route des Indes par la vallée de l'Héri-Roud.

Leur influence se fait surtout sentir dans la Perse du Nord. Les efforts de l'Angleterre se sont surtout concentrés sur le littoral du golfe Persique et sur la partie méridionale de la Perse où elle a acquis une suprématie commerciale et maritime incontestable. Entre les deux puissances, la lutte s'est poursuivie avec âpreté. Longtemps concentrée sur le terrain diplomatique, elle s'est portée en ces derniers temps sur le terrain des intérêts commerciaux, des entreprises industrielles et des grands travaux publics. C'est la conquête économique de la Perse qui est surtout visée; et, sur ce terrain, l'ardeur imprimée à la politique anglo-indienne par le gouvernement des Indes n'a eu d'égale que l'activité prodigieuse déployée par la Russie.

En Afghanistan, la politique suivie par l'Angleterre s'est heurtée à deux obstacles, dont le premier est la répugnance des Afghans à entrer dans le sillage anglo-indien. Depuis le jour où, en 1809, la mission Elphinstone a signé avec Shah Ghoudja, émir d'Afghanistan, le traité de Calcutta, chaque mouvement en avant de l'Angleterre a été suivi jusqu'en ces dernières années d'une résistance et d'un recul. En 1838, c'est la mission Burnes à Caboul, provoquant par contre-coup l'alliance russoafghane, obligeant les Anglais à une expédition et aboutissant en 1841 au massacre des garnisons anglaises laissées dans le pays. En 1875, c'est, après les négociations de l'émir avec lord Northbrook et

lord Lytton, le rapprochement de l'Afghanistan avec la Russie, l'arrêt à la frontière afghane de la mission de sir Neville Bowles. et la guerre de 1878- 1879, terminée par le traité de Gaudamak. La même année enfin, après ce traité qui instaurait une sorte de contrôle britannique sur l'Afghanistan, c'est le massacre de la mission Cavagnari, la . marche du lieutenant général Roberts sur Caboul, la prise de cette ville après une campagne pénible, et la liquidation modeste acceptée par Gladstone en 1879.

Ces efforts successifs et coûteux, plus ou moins actifs suivant que le pouvoir appartenait aux conservateurs ou aux libéraux, n'avaient pas modifié les sentiments du peuple afghan, qui ne s'expliquaient que trop par la nature des mesures employées. Ce n'est que depuis cette époque que la politique britannique, ayant changé de méthode, a vu une détente se produire dans ses rapports avec l'Afghanistan. La mission de sir Mortimer Durand en 1893, le voyage récent à Calcutta du fils de l'émir actuel, la conclusion du dernier traité anglo-afghan sont autant de preuves de la modification de ces sentiments.

Le second obstacle, c'est la Russie et la pénétration russe en Asie Centrale. Dès 1870, après les campagnes de Tchernaïef, de Romanowski et de Kaufman, une province russe était constituée au Turkestan avec Tachkent pour capitale. L'annexion

de Khiva en 1873, celle du Khokand en 1876, la soumission des Turkmènes et la prise de Merv achevèrent la conquête du Turkestan. Ce jour-là, la question de la frontière russo-afghane fut posée, et ce jour-là aussi la rivalité anglo-russe entra dans sa phase aiguë. On se souA^ient de l'émotion européenne qui suivit la défaite des Afghans, le 30 mars 188S, par le général Komaroff. L'armée britannique était mobilisée; tout le monde croyait à la guerre. On l'évita cependant, grâce à un accord du 10 septembre 1885. Depuis lors, l'Angleterre a. acquis une influence prédominante en Afghanistan. Elle pensionne l'émir, s'est substituée à lui dans la direction des affaires extérieures, a un agent indigène résidant à Caboul et s'est fait céder une partie notable de l'Afghanistan, de manière à permettre à l'empire anglo-indien d'atteindre ce qu'on est convenu d'appeler la frontière scientifique de l'Inde. L'Afghanistan est devenu un des éléments — le principal — de la défense de l'Inde. Le traité qui a été conclu au mois de mars 1905, entre l'Angleterre et l'Afghanistan, n'est, à ce sujet, que la continuation de l'œuvre que la politique britannique poursuit en ce pays depuis près d'un siècle. Cette œuvre traditionnelle du gouvernement anglo-indien peut être envisagée à un double point de vue. Politiquement, il s'agit de créer la confiance entre l'Afghanistan et l'Angleterre et de profiter de cette confiance pour rendre l'Angleterre maîtresse de ce

pays. Militairement, il s'ai^il, suivant le mot de M. Balfour, de « protéger l'Afghanistan contre un risque de conflit avec une puissance étrangère, étant entendu que le problème de la défense de l'Inde se confond avec celui de la défense de l'Afghanistan ». En d'autres termes, installer solidement l'influence anglaise dans l'Afghanistan, pour faire de ce pays le boulevard de l'Inde contre la pénétration russe si activement poussée depuis trente ans dans l'Asie Centrale; profiter de la c( frontière scientifique » qui a mis les régiments anglo-indiens à deux jours de marche de Candahar. pour continuer la politique enveloppante qui a abouti à l'occupation du Tchitral ; faire coopérer enfin les forces afghanes à côté des troupes anglaises à la défense de l'Inde; voilà la tactique au développement de laquelle ont contribué la mission envoyée à Caboul sous la direction de M. William Dane et le traité de mars 1905 qu'elle a signé avec l'Emir.

Au Thibet, les Anglais ont, depuis la fin du xviii" siècle, procédé, pour ainsi dire, à l'investissement progressif de la partie de ce pays qu'on appelle le Grand Thibet, s'emparant successivement des Etats indiens voisins ou dépendant de Lhassa et détachant même, chaque fois que l'occasion s'est présentée, quelque parcelle du territoire propre soumis au Dalai-Lama. C'est ainsi qu'au cours du xix^ siècle, ils ont conquis la province thibé-

taine du Sikkim, enlevé à Lhassa le Petit Thibet et le Moyen Thibet et placé sous leur influence le Boutan, le Cachemire et le Népal. Ils ont su de plus acquérir et cultiver depuis un siècle l'amitié du Taschi-Lama, en prévision d'un changement de personne à la tête du gouvernement de Lhassa. En vain, efîrayés des progrès continus de la puissance indo-britannique, les Thibétains ont voulu tenir leur pays hermétiquement clos, en barricader l'entrée, et en interdire l'accès à tout étranger. Les barrières ont dû tomber. A la dernière heure, il est vrai, le gouvernement de Lhassa, sous l'impulsion d'un Dalaï-Lama énergique, qui n'a pas voulu se résigner au rôle d'idole joué par ses prédécesseurs, a paru vouloir faire sortir le Thibet de l'immobilité séculaire dans laquelle il se figeait, et cherché un appui en nouant des relations avec la Russie, rivale de l'Angleterre en Asie Centrale. Cette tentative n'a fait que précipiter les événements. En effet, tant que les Thibétains fermaient également leur porte à tout le monde, ils pouvaient être considérés comme les protecteurs volontaires de la frontière septentrionale de l'Inde; du moment qu'ils cessaient de jouer ce rôle et permettaient l'accès de leur pays à des étrangers, tout en continuant à en défendre l'entrée aux Anglais, ils s'exposaient à être regardés par ces derniers comme des voisins incommodes et dangereux. D'autre part, la Russie, séparée de Lhassa par plusieurs milliers de kilo-

mètres de déserts et de montagnes en partie infranchissables, s'est trouvée mal placée pour s'opposer à l'intervention anglaise, et des événements d'une autre gravité qui se déroulaient aux confins de la Mandchourie et de la Corée lui ont ôté sa liberté d'action dans les affaires du Thibet et l'ont empêchée de s'opposer à la conclusion du traité anglothibétain qui a consacré l'isolement du Thibet sous la suzeraineté de la Chine et le contrôle de l'Angleterre.

Le traité du 30 août 1907 a mis fin à cette rivalilé séculaire de l'Angleterre et de la Russie en Asie Centrale et sur la frontière de l'Inde. L'accord règle les délicates questions de frontières qui avaient été des sources de tension, de difficultés et de dépenses pour les deux pays. Il légalise les positions qu'occupaient en fait dans l'Asie Centrale, la Russie et l'Angleterre. Œ^uvre de sagesse, il s'inspire heureusement de principes conciliants, d'un esprit d'abstention réciproque, et repose sur cette vérité que toute politique, pour être saine et durable, doit être fondée sur des concessions mutuelles.

Consacrant l'abandon du vieux système qui a conduit ces deux puissances à des annexions indéfinies, à des dépenses croissantes et à l'immobilisation d'une importante partie de leurs forces en Asie, il inaugure une politique qui témoigne d'un sens plus pratique de leurs intérêts. Mais l'impor-

tance internationale de ce document en dépasse le texte étroit. Rompant avecles traditions de jalousie qui existaient entre ces deux puissances, il fonde entre elles une paix durable. Il a une portée européenne supérieure encore à sa portée asiatique. Sa signature complète heureusement l'ensemble des accords dus à la haute initiative du roi Edouard YII et dont le point de départ a été l'accord anglofrançais. Il doit être considéré comme un des meilleurs gages de la paix mondiale.

Page 1