SCÈNE XI
LE DUC, ^eul, sortant avec précaution de la galerie, et envoyant un baiser du côté par où est sortie la Comtesse. Il est vêtu d'une robe de chaïubre.
En vérité, c'est un ange ! . . . (// descend la scène.) Ce damné laquais a failli me surprendre!... Heureusement que j'ai trouvé la robe do chambre de ce bon D'Herbigny. . . et, ma loi, je me suis empressé de l'endosser. . . D'ailleurs, si on venait, c'est un bon moyen de ne pas compromettre la Comtesse. Une robe de chambre, le soir. . . ce ne peut être qu'un mari. . . Et puis, cela aide à l'identité !. .
Air : vaud. du Passe-partout.
Pour attaquer la vertu la plus pure ,
Si Jupiter en mari s'est changé ,
Moi , qui ne peux lui prendre sa figure,
Au pauvre époux je prends son négligé 1
Avec sa robe , il semble , sur mon àme,
Qu'à mes désirs tout doit céder ici !
Oui, je m'y trompe !.. Espérons que sa femme
Dans un instant, va s'y tromper aussi.
.le joue ici un jeu t\ me faire écrouer pendant quelque temps à lilre de voleur, ou toute autre qualilé!. . En conscience, ma témérité m'épouvante. . . Heureusement, j'ai un duché à faire valoir en cas de besoin, et assez d'or en poche pour payer toutes les vertus domestiques qui peuvent se trouver dans cet hôtel... Avant peu, le cher Comte sera en lieu de sûreté : qu'il couche quelques vingt-quatre heures à la Bastille, et moi, je m'arrange de cet appartement. . . Ah ça, examinons. . . Est-ce piano, forte, ou amoroso, qu'il faut attaquer ce jeune cœur? Je crois que l'nmoroso est de rigueur. Toute l'artillerie sentimentale!.. Et, si elle se révolte, je tâcherai de lui prouver que cela n'en vaut pas la peine. . . Oh, la voici !. .
SCEj\E XII,
LE DUC, en robe de chambre, et tournant le dos a (a Comlcsse; LA COMTESSE, sortant de sa chambre, en ndgUgé de nuit.
LA COMTESSE, entrant.
Il m'a semblé entendre du bruit, . . Ah, c'est loi, Gustave ? Tu es bien aimable d'être revenu tout de suite. . . Sais-tu bien {jue j'avais de vagues soupçons?... Pourquoi aussi me laisseslu si souvent seule?. . [Elle lui prend la main.) Ah T. . ce n'est pas mon mari. . . [Elle recule effrayée : le Duc se retourne.) Monsieur le Duc!. . . Et ce costume !.. . Mais êtes-vous lou , Monsieur ?. .
LE DTJC,
Oui!.. Je suis fou de ce qu'il y a de plus adorable au monde.
LA COMTESSE
Quelle audace!. . Sortez, Monsieur, sortez à l'inslaot,
LE DUC, à part.
Ce n'est pas pour cela que je suis venu.
LA COMTESSE
Que voulez-vous de moi?
LE DUC
N'avez-vous donc pas compris mes regards ? Toutes mes actions, toutes mes paroles ne vous ont-elles pas dit ce qui se passe dans mon cœur?. . Je n'ai pu résister plus long-lcmps ;'i l;i force du sentiment qui m'entraîne; une occasion sVst ofi'erle de vous voir sans témoins, je l'ai saisie ... Si c'est un tort, ne soyez pas inexorable, et surtout veuillez m'écouter.
LA COMTESSE
Vous écouter! . . ici!., à cette heure !.. . Ne songez-vons pas que, d'un instant à l'autre, mon mari peut rentrer?
LE DVC.
Il ne rentrera pas.
Comment?
LA COMTESSE
LE DUC
Sait-îl quel trésor il possède, lui qui cherche ailleurs, en ce moment, bien moins que ce qu'il après de lui?
LA COMTESSE
Que dites-vous ?
LE DUC
Ce que déjà vos soupçons vous ont appris.
Quoi !. . il serait vrai?. . La Marquise. . . ?
LE nue.
Je suis coupable, sans doute, Madame, et vous ne concevez pas ma conduite. . . tant de respect vous est dû ! . . Mais voie ainsi abandonner tant de charmes; méconnaître, trahir un cœur tel que le vôtre!. . Un cœur si digne d'être apprécié, si capable d'affections tendres!.. . Oh, vous savez que je comprends votre âme.
Là. COMTESSE.
Moi, Monsieur, je ne veux pas vous comprendre, et surtout en entendre davantage. . . Sortez, sortez, je vous l'ordonne !. .
LE DUC
Une voix si douce. . . et des paroles si dures !
LA COMTESSE
A ce prix seul, vous pouvez espérer l'oubli.
LE DDC.
L'oubli?. • . Ah, Madame! . . . Toute autre chose de grâce, mais l'oubli !. . L'oubli de celle qu'on adore !. .
LÀ COMTESSE
Encore une fois, Monsieur!. ,
LE DUC
Ces mots, on vous les a dits bien des fois. . .
La comtesse.
Et qui donc aurait osé ?. .
le duc, à part.
Ah, c'est juste!. . à Toulouse. . . {Haut.) C'est que jamais on n'a senti comme moi tout ce qu'il pourrait y avoir de bonheur dans votre âme, pour celui qui serait aimé de vous!.. Être aimé de vous, Ernestine !. .
11 s'approche.
LA COMTESSE
Monsieur!. .
LE DVC.
Ne retirez pas celte m.ain si jolie!. .
LA COMTESSE
Je vous ai ordonné de vous éloigner: faut-il donc que je vous en conjure?.. Voub.z-vous me perdre?
LE DTIC.
Vous perdre!. . Le croyez-vous?
LA comtesse.
Si l'on vous trouve ici, je suis déshonorée.
le duc, à pari.
La voix se radoucit. . . {haut.) Ignorez-vous donc que, pour
vous épargner un chagrin, je donnerais ma vie ?. . Vous ne répondez pas?. .
LA. COMTESSE
Oh, laissez-moi. . . Partez !. .
LE DUC
Avec votre mépris, peut-être ?. . Eh bien, écoutez-moi seulement un instant. . . et je m'en irai. . . On m'a calomnié, sans doute? On vous aura dit qu'un caprice, une fantaisie, un désir ordinaire me conduisent près de vous ?. . Oh, je ne puis soutenir cette pensée. Pour vous un caprice, une fantaisie, un désir!. .
Ne voyez-vous pas comme je souffre ?
LE DUC
Et moi, ne suis-je pas malheureux?,. Du jour où je vous vis pour la première fois, je compris que mon existence était changée; votre souvenir fut à jamais gravé dans mon cœur; votre image ne me quitta plus; elle était là , partout... dans la solitude, dans le tumulte du monde. . . belle, plus belle que toutes les autres. . . Ah, c'est que de cet instant l'amour s'empara de mon être. ..
LA COMTESSE
Mais vous écouter est déjà un crime. . .
LE DUC, à part.
Bon.'. . on commence à capituler, {haut.) Oui, l'amour le plus vrai!. .
LA COMTESSE
De grâce, Monsieur. . .
LE DUC
Ah!., si vous vouliez y croire, à cet amour!.. Eprouver comme moi ces sensations nouvelles et inconnues, ces espérances enchanteresses dont un seul regard moins sévère remplit en un instant votre âme!.. Cette heure d'agitation qui précède le bonheur; ce moment qui le suit, où l'on savoure enfln le repos au sein d'inépuisables rêveries... Oh!., vous diriez avec moi qu'un siècle de larmes et de chagrins ne saurait payer la félicité qu'il nous donne.
LA COMTESSE, fort troublée.
Oh, mon Dieu!. .
LE DCC
Voyez. . . je n'ai fait que vous dire ce que c'est que l'amour véritable, et votre regard est moins irrité. . . Mais moi, je suis plus inquiet.
LA COMTESSE
Que dites-vous?. .
LE DUC , souriant.
Aiiûez-vous mieux que je sois sans crainte auprès de vous?
LA COMTESSE
Je ue puis en entendre davantage sans être coupable.
LE DOC
Coupable!.. Mais ces sentimens, ils viennent du Ciel!. . El de ceux-là mêmes qui les blâment, pas un n'a su leur résister. Ah, c'est que lorsqu'on aime et qu'on est aimé, on porte la vie si légère!.. Il semble qu'on s'éloigue de la terre sans s'en apercevoir.
LA COMTESSE
Et les regrets?. . et les lourmens?. .
LE DUC
Parce que vous voyez toujours le côlé dramatique des choses.
LA COMTESSE
Quoi!. . les torts qu'une femme se donne. . .
LE DUC, souriant.
Un peu de mal peut-être, pour un grand bien!. . Le marché n'est-il pas excellent?
Il commence à devenir pressant.
LA COMTESSE
Monsieur, pour la dernière fois, je vous en conjure, prenez pilié de moi!. .
LE DUC
Comment! pas une parole d'espérance et de consolation 1
LA COMTESSE
.T'entends du bruit. . . On vient!. .
LE DUC
LA COMTESSE
Non, non.
Ecoutez. . . Ah!..
LE DUC
En efTet, des pas. . .
LA COMTESSE
Vous l'entendez?.. C'est mon mari qui rentre.
LE DUC
Votre mari ?. . Impossible!. .
LA COMTESSE
C'est lui, vous dis-je. . . Oh, fuyez. Monsieur, fuytzî. .
LE DUC
Par où ?
où
LÀ COMTESSE
Que devenir?. . Ah, Monsieur, qu'avez-vous fait?... Vile, vite!.. Dans celle chambre .. C'est la mienne!. . Et s'il vous découvre ?. .
LE DTic, entrant dans la chambre à gauche.
llecnvez ma parole que votre mari ne perdra pas une goutte
de son sang.
Il entie dans la chambre et referme la porte.
LA COMTESSE, tombant sur te sopha près de cette porte.
Que va-t-il dire?.. Ce n'est pas ici que je devrais êlre.