SCENE XIIÏ
LE COMTE, LA COMTESSE
LE COMTE, pâle et agité, à part.
Elle est seule !..
LA COMTESSE, tâchant de se remettre.
Ah!.. C'esl vous, mon ami?
LE COMTE
Qui vouliez-vous que ce fût à cette heure ?
LA COMTESSE
Mais... personne que vous.
LE COMTE
Et pourquoi ne prenez-vous pas de repos? Pourquoi vous trouvai-je ici... seule... et presque émue?
LA COMTESSE
Je... je vous attendais.
Ah!.. Et sans doute vous étiez demruiée dans celle obscurité pour penser à moi plus à voire aise ?
LA COMTESSE, troublcc.
Pourquoi mo parler ainsi ?
LE COMTE
En effet, j'ai grand tort!., .le devrais Être conlout, joyeux '. J'en ai sujet.
LA COMTESSE, pltis troublec.
Quel ton !. .Je ne vous coiDprcnds pas !
LE COMTE
Oui!.. Comme vous n'aimez pas les gens que vous nommez mes mentors!.. Et vous avez raison, car ils ne valent que le «enliment impur que vous pourriez leur donner. LA COMTESSE, fffrayéf.
Monsieur!..
LE COMTE
Apprenez, Madame, que c'est .issez delà honte!... Je n'accepte pas le ridicule.
LA COMTESSE
Vous êtes injuste ?... Et en avez-vous le droit, à cette heure?...
LE COMTE
Injuste!.. Mais nous ne sommes pas bien ici : entrons dans votre chambre.
LA COMTESSE, avec terreur.
Ah!.. Restez!., je vous en conjure.
LE COMTE, après un moment de silence, pendant lequel il a tenu constamment ses regards fixés vers la porte de la chambre. Que signifie ce refus ?
LA COMTESSE, suppliante.
Mon ami!..
LE COMTE
Votre ami!... Ne devinez-vous donc pas, Madame, que je sais tout ? qu'on m'a ouvert les yeux? Et ne comprenez-vous pas le sort que je réserve à une épouse coupable ?
LA COMTESSE
Coupable?.. Gustave... le croyez-vous?
LE COMTE
Comment ne pas le croire?
LA COMTESSE
Et voilà le prix de l'attachement le plus tendre, du dévouement le plus sincère !.. Sur un soupçon, le mépris, la haine... Ah, je ne suis pas injuste, moi... Peut-être ai-je déjà bien soufifert en silence? Peut-être suis-je trompée en ce moment, et pourtant je crois que votre cœur est encore à moi!..
LE COMTE
Que dites-vous?
LA COMTESSE
Un homme pourra délaisser, trahir la femme qu'il a choisie pour sa compagne; il ne daignera pas s'informer si son abandon déchire un cœur aimant et dévoué ; si les longues heures d'absence ne s'écoulent pas dans les tourmens et les regrets? Il faudra que l'infortunée souffre, pleure et se taise !..
Air : Soldai français, (de Julien.)
En secret elle gémira
Et, sur la plus simple apparence, Celui qu'elle aiuie, en un jour oubliera Deux ans d'iumneur, d'auiour et de constance '. Pitmpt à s'armer de son titre d'épous, La haine au cœur, il revient aupiès d'elle.
Et, n'écoutant qu'un injuste courruux,
Lui qui la trompe , il se montre jaloux ,
Pour cacher qu'il est inûdèle.
LE COMTE
Eroestiae!..
LA COMTESSE
Esl-il donc impossible qu'une femme paraisse coupable, et ne mérite pourtant pas qu'on l'accuse ? Répondez-moi, Monsieur!,. Si un jeune homme s'introduisait la nuit chez elle... serait-ce sa faute ?
LE COMTE, faisant un mouvetnent pour aller vers la chambre. Ce serait alors lui qu'il faudrait punir.
LA COMTESSE, l'arrêtant.
Grand Dieu !.. [Jvec beaucoup de grâce et de douceur.) Mais si cette femme repoussait l'amour criminel qu'on ose lui offrir; si elle avait donné tonte son âme. toute sa vie, alors même qu'elle devrait croire à l'oubli, à l'indifférence de celui qu'elle aime ?
LE COMTE, à part.
Que sa voix est douce!
LA COMTESSE
Si, en apprenant qu'il porte ailleurs ses vœux et son hommage, elle avait éprouvé plus de chagrin que de colère? Si elle eût résolu de redoubler de tendresse et de soins pour le ramener vers elle?
Serait-il donc vrai ?
LA COMTESSE
Si, enfin, dédaignant une vengeance indigne d'elle, rejetant des espérances qui l'offensaient, elle se fût dit : N'accusons point rincoostance d'un moment; feignons d'ignorer des torts que je ne lui reprocherai jamais; il reviendra, car s'il cherche à présent de faux plaisirs, c'est prés de moi que l'attend le bonheur. Aurait-elle eu trop de conGance, ou trop d'orgueil? LE COMTE, la regardant.
Elle est si jolie!..
LA COMTESSE, le cajolaut.
Trouveriez-vous du plaisir à voir couler ses larmes? Et ne regrelleriez-vous pas un éclat qui la flétrirait, elle qui l'a si peu mérité ?
LE COMTE, à part.
Vraiment, je ne sais où j'en suis !.. Elle ne m'a jamais paru si charmante.
LA COMTESSE
Croyez-vous donc qu'il s'efface si vite, le souvenir de ces
douces émotions qu'on dut i l'être qui, le premier^ fit palpiter notre cœur?
LE COMTE, s' approchant d'elle.
Oh non!..
LA COMTESSE, marchant vers le canapé, près de la porte, et finissant par s'y asseoir.
Ah !.. s'il était coupable, je sens qu'il serait bien doux de lui pardonner.
LE COMTE, à part.
Il y a tant de candeur dans son langage !.. Elle est ionocenlel...
Pourquoi rester loin de moi? Vous êtes toujours irrité? Vous me fuyez?..
LE COMTE, s'approchant.
Je ne vous fuis pas.
Il est tout près du canapé.
LA COMTESSE, lui tendant la main.
Vous!.. Toujours vous!
LE COMTE, la contemplant.
Qu'elle est bien sous ce négligé !
LA COMTESSE
Gustave !..
LE COMTE, s' asseyant près d'elle.
Ils ont si beau jeu, ceux qui offrent un amour auquel on ne s'attendait pas!
LA COMTESSE, d'un ton de tendre reproche. Ils nous font tant de mal. ceux qui nous retirent un cœur qui devrait nous appartenir'
LE COMTE, à part.
Oh, j'étais fou!.. (Haut. ) On croit aussi aisément le mal qu'on dit de ceux-ci, que le bien qu'on pense des autres. LA COMTESSE, fuvanl tes yeux sur lui.
iNon, mon ami !
LE COMTE
C'est que les autres font leur étjide de plaire, qu'ils melleut tout eu œuvre pour réussir.
LA COMTESSE, souriant.
Il en est mémo qui endossent, à la première entrevue, la l'obe de chambre du mari... qu'ils ne parviendront pas à remplacer.
LE COMTE, avec colère, se levant. , Qu'en tends-jc ?
LA COMTESSE
Je VOUS en prie !..
lE COMTE.
Ah!., c'est une insulte...