SCÈNE II
LE COMTE, LA COMTESSE LE DUC
LE DUC, entrant.
Madame, veuillez agréer mes salutations... Bonjour, mon cher Comte.
LE COMTE
Comment, daus nos parages à cette heure? Par quel hasard ?. . .
LEDUC
. Un hasard!., quand on peut espérer de voir Madame!.. ?Jon, je désirais déposer mon hommage à ses pieds ; puis je, pensais trouver chez vous la Marquise.
M : LE COMTE
•'Kous ne l'avons pas vue.
• ' LE DUC
<]'est donc moi qui vous l'annonce.
LE COMTE
Soyez doublement le bien-venu.
LE DUC
Vous savez qu'après-deniain a lieu, à Versailles, le grand bal de la Cour?
Oui.
LE DUC
Et je crois que la Marquise a projeté d'offrir à Madame, ainsi qu'à vous, les moyens d'y assister avec elle. LA COMTESSE, à part.
Il croit !.. Je parierais que c'est lui qui a tout arrangé.
LE COMTE
Ce serait une partie charmante!.. Mais je doute fort que cela accommode ma femme : elle est depuis quelques jours d'une misantropie!..
LA COMTESSE, à part.
Il ne devine rien !..
LE Drc.
Allons donc, mon ami, est-ce qu'on dit jamais de ces chose* là .^ Voilà Madame qui, dans la crainte devons faire mentir, va maintenant s'imposer le devoir de vous donner raison.
LA COMTESSE
Non, Monsieur, je ne donne jamais raison à mon mari quand il a tort.
LE COMTE
Ah!., j'ai tort?.. Je ne demande pas mieux.
LE DtJC.
Sans doute, mon cher D'Herbigny : c'est vous qui me semblez aujourd'hui d'un triste !.. Est-ce que le cher oncle se serait avisé de ressusciter?
LA COMTESSE
Monsieur!..
Dai^jncz m'excuser. Madame... Mais, en vérité, j'en veux à ce vieillard morose d'avoir refusé de son vivant la jouissance de sa fortune à de jeunes neveux qu'il forçait à végéter tristement auprès de lui. El quand je pense que vous pouviez tous deux voir s'enfuir ainsi votre jeunesse, et arriver, sans avoir inisie temps à profit, à cette époque de bSillemtnt et de nullité qui laisse de côté hommes et femmes, pour les contraindre à méditer sur eux et sur des péchés qu'ils voudraient bien commettre encore. .. n'ayant pour toute distraction que des <nfans à élever, des calculs d'intérêt et des conseils de faniille. . . Ab, je frémis ! . . car voiîà quel était votre avenir, au fond d'un Toulouse où vous existiez. . . sans vivre. LA COMTESSE, souriant.
Pardon, Monsieur le Duc. . . nous vivions.
LE DUC
Oui!,. Et c'est fort heureux que l'ennui ne vous ait pas tuée!. . mais vous viviez un peu j"i l'aide du (alendrier : vous (javlez le lundi que vous a> icï passé le dimanche. . . Complici-
TOUS jamais les jours par des plaisirs ? non. Vous assistiez à des cercles de grands parens; vous écoutiez le récit des exploits guerriers de vos aïeux et de la sagesse inexpugnable de vos aïeules !. . Combien de fois vous a-t-oo raconté la bataille de Denain?
LK COMTESSE, souriant.
Assez souvent, je l'avoue : mon grand-oncle s'y trouvait.
LE DCC
Je r.Turais gagé!. . En vérité ces gens-là dégoûteraient de l'histoire de France.
LE COMTE
C'est ce que je disais tout-à-l'heure à ma femme.
LE Dtc.
Et Monsieur le Comte ne vous a pas convaincue?
LA COMTESSE
Pas tout-à-fait encore.
LE DUC
Quoi !. . lorsque rendue enfin à cette société brillante qui VOUS attendait depuis si longtemps, à ces plaisirs pour lesquels vous êtes si bien faite, si vous ne voulez pas qu'ils soient faits pour vous ; quand vous attirez les yeux au milieu de ces groupes où tous les regards sont vifs et tendres, où les fronts les plus soucieux s'éclaircissent, vous vous laissez accuser de misantropie , d'éloignement pour le monde!.. Savez- vous bien tout ce que vous perdriez en le désertant?
LA COMTESSE
Je ne vois pas ce que j'ai gagné aie connaître.
LE DUC
Pardon, Madame... N'y a-l-il pas un peu d'orgueil dans cet amour de la solitude ?
LÀ COMTE&SB
Non, Monsieur : je suis plus accoutumée à mes défauts qu'à ceux des autres, voilà tout.
LE DUC
Je conçois que vous n'ayez pas eu de peine à vous y faire.
LA COMTESSE
Vous êtes bien bon.
LE DUC
Je ne suis que juste. Mais vous voyez donc n' >-
monde bien en noir?
LA COMTESSE, riant.
Je le vois si noir, que, d'un moment à l'autre, j'attends un nouveau déluge.
tE COMTE.
On s'en garderait bien^ là-haut : le premier n'a servi à rien.
LE DUC
Et un second ne serait pas plus profitable. Ah, Madame, si les réflexions d'un esprit élevé donnent à votre Time de sennblables pensées, croyez-moi, croyez-en Monsieur le Comte, c'est dans la société qu'il vous faut chercher le remède aux maux de la nature.
LA COMTESSE
Pour y trouver l'indifférence chez les uns, et la médisance chez les autres.
LE COMTE
Ah, ma chère amie !. .
LE DUC
"Voilà deux sentimens que vous ne sauriez inspirer. Mais seriez-vous donc arrêtée par la crainte de ce que dira le monde?. . Etre esclave de l'opinion!., quelle erreur. .. Si la société est un théâtre dont nous sommes les acteurs, eh bien, c'est à chacun de jouer son i ûle sans s'occuper de la galerie. . . N'est-il pas vrai. Comte?
LE COMTE
Pardieu, mon cher Duc, vous raisonnez comme un philosophe.
Oui, j'ai toujours été d'avis qu'il fallait, ici-bas, faire provision de philosophie ou de corde.
LE COMTE
Et vous avez préféré la philo.^ophie.
LA COMTESSE, gaiement.
Qui n'est pas toujous la morale.
LE DUC
Si vous entendez par ce mol, ce prétendu sine quo non de Toutes nos actions, ce protocole oblip^é de tous les contes de t ieilles femmes ; si l'homme moral n'est à vos yeux, Madame, que l'être impassible qui s'enorgueillit de n'avoir jansais rien éprouve; espèce de mannequin qui marche sans vivre, et qui iiieurl sans avoir vécu, je dirai que c'est là une variété de l'espèce hun)ainc à laquelle je n'ai tiulle envie d'être assimilé. Lu vertu?., je la trouve dans le désir de plaire : la gaieté IB<: semble plus raisonnabl<; que le chagrin; le bonheur? je le place le plus possible dans le i>résent, car je me lie j>eu à l'avenir, et je regarde l'espoir comme un charlatan qui nous tronjpe sans cesse, et, d'ennuis en dégoûts, nous a bientôt exoédiés dans l'autre iiioiide.
LA COMTESSE, gaiement.
En vérité, Monsieur le Duc, vous jMÛchez à ravir.