COURS DE STRATÉGIE A L’USAGE DES GENS DU MONDE
En apercevant M. Regis dans le petit estaminet du Marais. Beauplaisir ne put douter qu’il nefûtlà en observation. Cecicompliquaitsingulièrement la situa lion.
Beauplaisir n’avait d’autre but en venant chez Claudien, que de lui faire connaître qu’il élait en possession de son secret, de l’intéresser, par la crainte, au succès de ses plans, et d’en obtenir enfin une somme nécessaire pour se constituer un domicile réel et parer aux T. g, 4
nécessités imprévues que sa position précaire pouvait amener.
Comme il comptait beaucoup sur Jeanne en cette circonstance, c’était un coup de bonheur pour lui de se rencontrer justement avec elle chez Claudien.
Lorsqu’il aperçut le banquier, il fut évident pour lui que celui-ci avait surpris le secret de Jeanne, et qu’il n’était venu là que pour la surveiller.
Malgré sa pénétration, et quoiqu’il n’eût pas quitté M. Regis pendant le voyage, Beauplaisir ne s’était même pas douté qu’il eût des soupçons. Il s’agissait de deviner maintenant si M. Regis savait tout et s’il connaissait Claudien.
Avec sa promptitude habituelle de réflexion, Beauplaisir jugea que si M. Regis était entièrement au fait, sa présence dans ce lieu serait à peu près inexplicable. Qu’y serait-il venu faire? Un homme d’énergie et de résolution, comme l’était le banquier, devait agir immédiatement sur une certitude. Il était évident, dans la pensée de Beauplaisir, que M. Regis était venu voir si ses soupçons étaient fondés et constater ht
faute de Jeanne, pour prendre une décision sur ce qu’il aurait appris.
Beauplaisir ne se trompait pas dans ses conjectures.
M. Regis observait depuis longtemps sa femme. Il avait remarqué un grand changement en elle ; sa conduite mystérieuse, ses absences fréquentes et nouvelles.
Jeanne n’était pas arrivée encore au point de masquer ses impressions et sa vie d’un voile impénétrable.
Le banquier avait été frappé de son trouble lorsqu’il était arrivé de Moulins sans avoir annoncé son retour. Ce fut pour lui presque une certitude. Il suivit Jeanne et put s’assurer qu’il ne s’était pas trompé. Mais sa surprise fut grande lorsqu’il vit sa femme sortir avec Beauplaisir. L’effet attendu par celui-ci réussit : le banquier fut dérouté complètement. Cette découverte bouleversa toutes ses présomptions, toutes ses observations sur sa femme et principalement sur Beauplaisir.
Pour Beauplaisir, la partie se présentait sous une nouvelle face. Il ne recula pas devant un
trait d’audace qui lui présentait des chances heureuses, et il se présenta le jour même chez le banquier qui ne se trouva point à Paris.
Beauplaisir, sans perdre de temps, courut à Montrouge.
Son caractère doit être assez connu maintenant, pour qu’il soit inutile de dire qu’il prépara Jeanne, en la reconduisant, à toute péripétie imprévue, et qu’il se servit auprès d’elle de son influence de sauveur et d’homme tutélaire pour réagir sur madame de Sillerey.
Beauplaisir de Simons entra , sans s’être fait annoncer, dans le cabinet de travail de M. Regis.
Le banquier était fort occupé en ce moment à parcourir des papiers, qu’au léger bruit de la portière soulevée par Beauplaisir, il serra avec quelque précipitation. Puis il se retourna.
Un étonnement assez vif se peignit sur sa physionomie, qui reprit presque aussitôt son calme et sa froideur habituels.
Bien évidemment la visite de Beauplaisir était tout à fait inattendue par lui.
Sans se lever, sans même inviter par un signe Beauplaisir à s’asseoir, il le regarda fixement comme un homme qui attend et qui ne veut que répondre.
Beauplaisir ne se montra pas gêné le moins du monde par la froideur glaciale de cet accueil. Après avoir salué avec la plus grande aisance M. Regis, et avoir débité d’aplomb quelques formules banales de politesse, il avança un fauteuil près du bureau de M. Regis et s’assit carrément.
— Je viens vous déranger, dit-il agréablement et en donnant une chiquenaude sur son gilet de satin; mais j’avais à causer d’affaires avec vous. C’est une preuve de confiance que je vais vous demander. Monsieur Regis, voulezvous me prêter dix mille francs ?
Le banquier regarda longuement son interlocuteur, comme pour s’assurer si celui-ci était bien dans son bon sens, ou s’il ne se permettait pas par hasard un persiflage des plus impudents.
Beauplaisir soutint sans le moindre embarras l’examen de ce regard. Voyant que M. Regis ne se pressait pas de répondre :
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— Je vous fais à l’improviste une demande qui vous étonne peut-être, dit-il. Mais, bien que je ne me sois jamais occupé de ces choses-là, je sais qu’en affaires il faut des garanties, et je vous offre ma signature à six mois.
M. Regis se leva et s’avança vers la porte de son cabinet, comme pour être mieux à portée d’indiquer à Beauplaisir par où l’on sortait.
Beauplaisir le suivait des yeux, avec son plus doux sourire sur les lèvres.
Le banquier revint brusquement vers lui, les sourcils froncés.
— Il faut avouer, dit-il avec un sourd éclat, que ce serait en effet chose bizarre, mais tout ordinaire, que l’amant de la femme empruntât de l’argent au mari. Vous ignorez donc, monsieur de Simons, qu’il y a chez moi dix domestiques dont les épaules sont plus larges que les vôtres.
Beauplaisir eut ici besoin de toute cette habileté qu’il possédait à un si haut degré, pour ne paraître ni trop surpris, ni pas assez.
Tout le mépris, toute la froide colère que M, Regis avait mis dans sa dédaigneuse menace,
glissèrent sur son visage sans y faire vibrer un muscle. 11 se leva lentement, et s’approchant de M. Regis :
— J’aurais toujours pensé, dit-il avec certaine solennité, que la haute vertu de madame Regis la devait mettre à l’abri de tout soupçon. J’aurais cru aussi, et cela je le croyais encore il n’y a pas une minute, que nul n’oserait dire en face à Beauplaisir de Situons ce que vous venez de me dire, monsieur. Je vais vous surprendre grandement à mon tour, après votre insulte aussi gravement positive et aussi gratuite, car je vais commencer par vous en demander le motif. Peu m’importe ce que vous pourrez, quant à présent, penser de la conduite que je tiens en ce moment. Mais je crois devoir à mon honneur de défendre, avant tout, une femme pour laquelle j’ai le plus profond respect et les plus hauts sentiments d’estime. J’espère, monsieur, que devant ma modération, vous ne vous refuserez pas à me faire connaître immédiatement d’où vient la calomnie et qui j’ai à punir.
— Il n’y a ni calomnie à poursuivre, ni ca ■ lomniateur à punir, répondit le banquier avec
èS LA ROBE DE DÉJAN1RË.
une dédaigneusç/ironie. Il y a un témoin, et un témoin que vous ne récuserez pas, car ce témoin, c’est moi.
— Vous ?
— Vous avez reçu ce matin chez vous la visite de madame Regis. Je vous ai vu sortir avec elle dans une voiture de place. Ne cherchez pas à m’en imposer par cette affectation de dignité blessée.
Beauplaisir se mit à rire.
Le banquier le regarda avec stupéfaction.
— Voilà ce que c’est, dit Beauplaisir du ton de la plus parfaite indifférence, voilà ce que c’est que de prendre trop de précautions : on ne réussit pas. Monsieur Regis, reprit-il beaucoup plus gravement, nous sommes vis-à-vis l’un de l’autre dans une situation des plus sérieuses et avec des intérêts tout différents. Je vais vous parler avec la franchise la plus absolue, me mettre à nu devant vous. Au surplus, vous qui savez juger les hommes, vous devez me co nnaître déjà ; vous devez savoir quel est le but où je vise et les moyens d’y parvenir que je me suis proposés.
LA ftOBE DÈ DÉJAN1UE. «3
M.. Regis répondit affirmativement par un geste de souverain mépris.
— Bien ! dit Beauplaisir en laissant à peine finir le geste commencé. Mais une confession générale est pourtant nécessaire. Je suis ce qu’on pourrait dire un homme de confort et de jouissances. Mais je n’aime pas les jouissances mystiques et cachées. Il me faut les joies larges, le bien-être sans limites de l’homme riche et posé. La femme, pour la femme, n’est rien pour moi. Que ferais-je d’un amour impositif?
A d’autres sots ! Je sais depuis bien longtemps une vérité bien grande : il n’y a pas que les chevaux qui se battent quand il n’y a pas de foin au râtelier. En additionnant deux misères, on ne fera jamais un bonheur. Ceci est la théorie. Maintenant, en action, vous avez suivi depuis deux ans bientôt mes progrès auprès de madame de Sillerey. Mon nom qui, dans une mansarde, ne m’est pas plus utile qu’un trésor caché sous une pierre, mon nom deviendra un capital important quand il sera flanqué seulement de vingt mille livres de rente. J’ai un zéro à bien placer. Et comment avez-vous pu penser
que j’irais, moi, moi ! pour de petites satisfactions d’amour éthéré, m’exposer à perdre mes éludes et mes travaux de deux années, à mon âge, moi qui n’ai que ma jeunesse pour tout patrimoine, quand chaque jour qui passe sans fruit emporte avec lui un lambeau de mes ressources, de ma fortune?
Regis écoutait avec un calme de glace.
Beauplaisir continua :
— Aurais-je pu espérer que, malgré toutes les précautions de circonstance, madame de Sillerey ignorerait une intrigue liée avec sa sœur, surtout quand, sur le moindre soupçon, elle aurait eu un tel intérêt à le savoir? Et comment voulez-vous que madame Regis ellemême, qui sait vingt fois pour une que je cherche à épouser sa sœur, que madame Regis, à qui vous l’avez dû dire cent fois, puisque vous m’avez deviné, comment voulez-vous que madame Regis puisse m’honorer d’un sentiment... intime? Car c’est d’un amour partagé que vous m’accusez. Croyez-vous que madame Regis soit femme à se contenter d’une moitié de cœur et à en laisser l’autre moitié à sa sœur par le plus
ignoble arrangement? Allons donc! Mais réfléchissez donc un peu sur moi, vous qui savez réfléchir, réfléchissez sur elle.
La justification de Beauplaisir ne fit, à ce qu’il parut du moins, aucune impression sur M. Regis. Il conserva le ton qu’il avait pris au commencement de cette scène, et dit, en cherchant à travers les yeux de Beauplaisir, à lire au fond de son cœur :
— Je serais curieux alors de savoir ce que madame Regis a pu aller faire chez vous ce matin ?
— Je vous ai promis, répondit Beauplaisir avec l’accent le plus vrai de la franchise, de vous dire toute la vérité. Cette visite dans laquelle madame Regis comptait trouver sa sœur en tiers — je le lui avais dit du moins dans la crainte qu’elle ne vînt pas ; — cette visite n’était que l’avant-propos de la conversation que je venais tout à l’heure d’avoir avec vous. Une étrange et fatale circonstance avait mis madame Regis en possession de mon secret ; elle connaissait ma véritable position ; elle savait, aussi bien que je le sais moi-même, que je suis sans
HQ LÀ ROBE DE DÉJANIRÈ.
fortune, sans ressources, sans même avoir le pain qu’il faut pour vivre.
— Et comment madame Regis a-t-elle été mise au fait des mystères, si bien cachés par vous, de votre intérieur?
— Ce serait une longue et singulière histoire à vous raconter, dit Beauplaisir avec un sourire un peu haineux : madame Regis lui avait appris dans le fiacre ce qu’il n’avait pu deviner seul. Mais je me suis toujours peu soucié d’une vengeance inutile, ajouta-t-il comme à part soi. Madame Regis savait tout, vous dis-je. Elle m’avait vu dans un autre monde que celui-ci et dépouillé de la peau du lion. Nous nous étions rencontrés dans la plus pauvre mansarde du plus pauvre quartier de Paris, dans un grenier voisin démon grenier.G’étaitjustementledernier jour que j’avais à habiter mon misérable trou, car, à force de mouvements, je m’étais créé un chez-moi, celui que vous connaissez, et mon appartement devait être prêt le lendemain.
Mais je ne vous ai pas dit ce que madame Regis venait faire dans la rue Saint-Jean-de- Reauvais, et j’ai promis de tout vous dire. Elle
venait voir là une femme, qu’elle ne connaissait pourtant pas, je pense.
— Quelle femme?
— Une femme qui porte le nom de Louise, répondit Beauplaisir sans paraître triompher le moins du monde. C’était une pauvre fille qui avait été, m’a-t-on dit, honteusement séduite et plus honteusement abandonnée. Elle venait d’être mère, et mourait avec son enfant, faute d’un peu de pain. Madame Regis venait lui en apporter.
— Mais tout cela ne m’apprend pas...
— Voici : madame Regis pouvait dire à sa sœur que j’habitais un galetas près de la place Maubert, et que c’était tout au plus sije possédais une chemise. J’étais perdu. Je sollicitai de madame Regis une entrevue. Comme une explication exigeait du temps et qu’elle ne pouvait avoir lieu dans l’endroit où nous nous trouvions, j’obtins de votre femme quelle viendrait chez moi quelques jours plus tard. Un délai était nécessaire pour qu’elle pût chez vous préparer sa sortie, et, de mon côté, je voulais aussi attendre de pouvoir la recevoir autre part
que dans le taudis où nous nous étions vus. Jusque-là, je lui demandai le secret le plus absolu sur notre rencontre. Elle dut me le garder, d’autant mieux que son propre intérêt était de me le demander elle-même. Vous comprenez de quelle importance il était pour moi de réhabiliter, pour ainsi dire, ma xnisère aux yeux de votre femme ; de lui prouver que , quelques avantages que dût m’apporter mon union avec madame de Sillerey, madame de Sillerey ne faisait pas non plus tout à fait un marché de dupe. Il fallait lui dire ce que je vous disais tout à l’heure, et qui est vrai, que mon nom, qui est sans puissance et sans crédit aujourd’hui, aura, soutenu de la fortune de madame de Sillerey, du crédit et de la puissance, assez, au moins, pour lui rendre ce qu’elle me donnera. Votre sœur, lui ai-je dit, mettra tout simplement des fonds dans une entreprise sûre qui dormait faute de commanditaire. Le raisonnement était trop simple pour que madame Regis ne fût pas convaincue. Je lui parlai ensuite et surtout de mon amour sérieux et profond pour madame de Sillerey. Ce dernier
argument me fit presque un ami d’un allié douteux qui pouvait même se tourner contre moi. C’est alors que je me suis déterminé à me servir du hasard qui avait forcément provoqué de ma part toutes ces confidences. Je dis à madame Regis que, dans l’intérêt même de sa sœur, celleci ne devait pas ouvrir les yeux, et qu’il fallait laisser ma position actuelle dans ce nébuleux demi-jour de médiocrité qui augmentait même mes chances, tandis que le voile, déchiré tout à coup, laisserait voir un tableau trop repoussant. Je lui ai ditenfîn qu’il me fallait impérieusement quelques milliers de francs pour faire figure jusques et y compris le jour de mon mariage. Je la priai de vous sonder à cet effet, car je pensais à m’adresser à vous ; et voilà toute l’explication que j’avais à vous donner.
M. Regis avait écouté Beauplaisir avec attention et sans faire un mouvement. Il allait parler ; celui-ci l’interrompit.
— Quelques mots encore, dit-il , et je vous demande ici l’attention la plus sérieuse. Maintenant la glace est rompue, je me suis dévoilé à vous des pieds à la tête ; il vous répu-
gnerait peut-être d’en faire autant : je vais parler pour vous , d’autant mieux que l’événement a remué jusqu’au fond bien des choses. Il me permettra en ce moment de simplifier la question, et nous allons jouer cartes sur table. Vous êtes ambitieux, monsieur Regis , et vous avez raison de l’être. Vous pouvez être député. La députation mène loin un homme tel que vous, qui avez remarqué depuis longtemps que les ministères se trouvent tous situés presque à côté du Palais-Bourbon. Vos opinions sont telles, que tout bon gouvernement doit les appuyer dans son propre intérêt. Vous ferez de l’opposition tout juste ce qu’il faudra pour que le parti de l’opposition vous appuie d’un côté : la préfecture vous épaulera de l’autre. Votre mariage avec madame Regis, que tant de gens n’ont pas entièrement compris, a été de toutes façons un coup de maître; car il vous a rapproché de la troisième grande fraction politique. Mais tout cela peut vous manquer encore; et la preuve que vous le savez fort bien, c’est que vous avez retardé jusqu’à ce jour de vous présenter aux élections. Une pre-
et
mière partie perdue à ce jeu-là peut avoir une grande influence sur toute une carrière, et vous avez été trop habile pour ne vouloir jouer qu’àcoupsûr. Ehbien, ce dernier appui quivous assure le succès, ce qui vous manque, je vous l’offre, moi. Madame de Sillerey ne voit que par vos yeux. D’un mot vous pouvez me faire votre beau-frère. Mettez-moi dans la roule et je vous ferai marcher. La fortune de madame de Sillerey entre mes mains, je prends aussitôt la position à laquelle j’ai droit de prétendre. D’ici aux élections, nous avons le temps. Une année devant nous, c’est immense. Aussitôt marié, ... et par vous, je puis l’être dans un mois,... je cours m’établir dans l’Ailier où, vous le savez, madame de Sillerey a de grands biens. Je renoue les fils rompus ou égarés de ma famille : je fais jouer toutes mes ressources, et vous avez pu voir que je sais utiliser même ce que je n’ai pas. Quand une roue est embourbée, le premier pas est le plus difficile. Après, tout s’aplanit. Épaulez mon premier tour de roue de quelques mots et de dix mille francs. Il y a un homme qui vous effraye. Vous échouerez,
vous, contre lui... (Regis le savait déjà; car renonçant à tout espoir de ce côté, il repartait pour Moulins le soir même, afin de s’assurer d’autres ressources.) Cet homme-là, dit Beauplaisir, je me charge d’en faire pour vous un allié puissant, ou au moins d’obtenir sa neutralité. Je saurai bien, je vous en réponds, trouver un joint pour arriver jusqu’à lui. Il y a inévitablement chez tout homme un côté faible ; il ne s’agit que de le découvrir : je le découvrirai. Et maintenant je n’ai plus besoin, je pense, de vous répéter qu’un homme pressé d’arriver ne s’amuse pas à cracher dans l’eau, et que je n’ai pas le temps de m’amuser en route à des amourettes.
M. Regis réfléchissait.
Le plan que lui soumettait Beauplaisir présentait d’heureuses combinaisons, et il ne manquait pas de moyens pour s’assurer contre la défection, possible plus tard, de l’homme qui se livrait aussi entièrement à lui. Il avait le beau rôle dans toute cette affaire.
Beauplaisir dépendait de lui ; Regis dominait
la situation; il pouvait dicter les conditions, imposer ses volontés. Tout était avantageux pour lui dans ces arrangements.
La question du mariage de Beauplaisir avec madame de Sillerey , question que celui-ci n’avait pas même osé effleurer dans ce sens, se résolvait selon les plus ardents désirs du banquier. Il haïssait madame de Sillerey de toute la force de l’amour qu’il avait jadis eu pour elle : la jalousie était impossible : il avait, au contraire, accueilli et caressé Beauplaisir, parce que Beauplaisir était tout l’espoir de sa vengeance.
Si Beauplaisir épousait madame de Sillerey, Regis devait être terriblement vengé.
Il est assez naturel que toute la perspicacité de Beauplaisir n’eût pas deviné cela.
Quant aux soupçons du banquier, Beauplaisir s’était montré trop à découvert pour qu’il restât là-dessus quelque doute. Bien évidemment, Beauplaisir n’était pas l’amant de madame Regis. Mais ces soupçons devaient avoir de sérieux motifs, car il n’était pas moins évident, pour M. Regis, après cette conversation comme
auparavant, que sa femme l’avait trompé. Seulement, il ignorait le complice.
Tout à coup une idée infernale lui traversa le cerveau.
— Monsieur, dit-il à Beauplaisir, nous pourrons nous entendre. Mais avant tout je veux savoir quel est l’amant de ma femme. Si ce n’est pas vous, vous pouvez le connaître.
— Moi ! comment voulez-vous...?
— Vous avez toute l’adresse qu’il faut pour cela.
— Permettez, dit Beauplaisir, profondément blessé et les joues pourpres, cet emploi...
— Allons donc! dit le banquier amicalement; c’est de l’enfantillage!... Au reste, vous n’aurez vos dix mille francs qu’à ce prix.
Beauplaisir était stupéfait.
— Jamais, monsieur, baljmtia-tdl. Une pareille honte...
— Écoutez-moi à votre tour, répondit le banquier. Puisque vous vous flattez de lire si bien au fond des caractères, vous pouvez avoir compris que mes sentiments et mes affections comme mari ne sont pour moi que chose très-
secondaire. Aussi, je me résignerais peut-être à subir mon déshonneur comme une nécessité, si mon intérêt ne m’ordonnait impérieusement de garantir mon nom de toute souillure. Il est de la plus haute importance pour moi qu’il n'y ait pas un mot à dire sur tout ce qui me touche. La femme de César ne devait pas même être soupçonnée. Il faut donc que je tranche le mal dans sa racine, et pour cela il me faut connaître le mal. Ainsi, vous comprenez, malgré toute la confiance que je puis avoir en vous, ce n’est pas seulement un nom que je veux, c’est une preuve, positive, irrécusable, pour que tout soit fini tout d’un coup, s’il est encore temps. Je repars ce soir pour Moulins. Si mes conditions vous conviennent, faites en sorte qu’à mon retour, dans dix jours...
— Mais j’ai besoin d’argent tout de suite, laissa échapper Beauplaisir.
— Eh bien, répondit le banquier qui ne put s’empêcher de sourire de la forme du consentement, terminons avant ce soir ; je ne demande pas mieux.
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l’atelier R...
Ciaudien a enfin ouvert les yeux sur sa position et l’a vue sous son véritable jour. L’entrevue qu’il a eue avec son frère et la demande de Beauplaisir ont été pour lui deux terribles leçons. J1 a vu s’éloigner de lui, comme d’un pestiféré, l’affection la plus honnête et la plus
ardente. Son cœur a saigné sous le mépris de
l'homme qu’il estime le plus au monde.
Les suppositions honteuses de Beauplaisir ont porté le dernier coup. Il a vu sous ses pas un bourbier d’infamie. Il n’en peut plus douter
maintenant; il sait de quel nom honteux on appelle l’homme qui accepte vis-à-vis d’une femme la position qu’il s’est laissé prendre vis a vis de Jeanne. Cette pensée lui fait monter le sang aux oreilles.
Depuis six mois il n’a pas fait un pas pour sc soustraire à une pareille existence.
Ce qu’il a éprouvé dans cette matinée l’a rappelé à lui-même. Il veut à tout prix sortir des liens honteux dans lesquels il s’est engourdi si longtemps : il veut, s’il en est temps encore, se réhabiliter aux yeux d’Armand. Il veut reconquérir le droit d’écraser celui qui viendrait l’insulter encore d’une infâme proposition.
Mais Jeanne!... Aux tortures qu’il souffre à cette pensée, il comprend pour la première fois peut-être toute l’étendue de son amour pour elle. C’est un dernier adieu qu’il doit lui faire, car il sent bien que s’il la revoit, il n’aura pas la force de s’en séparer. Une voix inflexible lui crie que s’il ne rompt à l’instant même, sans pitié et sans retour, la chaîne qui l’attache à elle, il retombe pour toujours dans l’inévitable
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ignominie. Il pleure en pensant à la femme tant aimée qu’il ne doit plus revoir. Il pleure, et manquerait de courage si le souvenir d’Armand n’était pas là pour le soutenir. 11 se décide enfin, il écrit à Jeanne un dernier et éternel adieu.
Lorsqu’il a accompli ce pénible devoir, il éprouve une certaine satisfaction douloureuse. Il a obéi au cri de sa conscience : des pensées plus fraîches reposent son cerveau fatigué de tant d’émotions brûlantes. Il vit déjà d’une existence nouvelle.
Tout à coup Louise entre et lui remet la lettre de Jeanne. Il la lit. Tout est perdu. Se préférer à la femme qui l’aime, abandonner Jeanne maintenant, ce n’est plus possible, ce serait une lâcheté. Une irrésistible fatalité entraîne Claudien : il le sent et il cède. Il cède, en fermant les yeux pour ne pas voir le gouffre. Il sort de chez lui, la tête perdue...
Cependant des cris joyeux, de larges éclats de rire retentissaient dans l’atelier R... et en faisaient frémir les vitres.
Il s’agissait de la réception d’un nouveau, et
dans ces agréables divertissements, personne n’avait remarqué Claudien qui venait d’entrer. Il frappa sur l’épaule d’Éleuthère.
— C’est toi, Claudien ! dit celui-ci fort étonné; il n’avait pas vu Claudien depuis six mois. Tu arrives bien ! nous allons rire.
— Il faut que je te parle.
— Qu’est-ce que c’est donc ? demanda Éleuthère intrigué par l’accent mystérieux et l’agitation de Claudien.
— Sortons un instant, dit celui-ci.
Éleuthère le suivit dans la cour. Lorsqu’ils eurent fait quelques pas, Claudien lui prit la main.
— Je t’ai toujours regardé, dit-il, comme un brave garçon et un ami dévoué. Pardonne-moi d’abord d’être resté si longtemps sans te voir et sans te dire où j’étais.
— C’est bon ! c’est bon ! répondit Éleuthère, peu rancunier de sa nature et touché de l’émotion involontaire qu’il remarquait dans l’accent de Claudien.
— Je t’expliquerai bientôt tout cela. Avant tout, je viens te donner une preuve d’amitié en te demandant un service.
— Lequel?
— Il faut que tu te trouves ce soir, à onze heures, sur la route d’Orléans, à la première borne de lieue, en parlant de la barrière d’Enfer. Il y ' a une grande maison, avec une grille ; tu la reconnaîtras facilement. Tu seras là à onze heures sonnant. Tu t’écarteras un peu de la route et tu attendras dans un champ de luzerne qui est à gauche.
— Bien. Mais pourquoi faire?
— Je ne veux rien te cacher, car tu vas peutêtre t’exposer pour moi. J’attends là une femme qui s’enfuit de chez son mari. Puis-je compter sur toi?
— Parbleu ! dit Éleuthère peu disposé, en ce moment surtout, à apprécier la gravité de ce que Claudien voulait faire.
— Je te remercie. Tu comprends que j’ai besoin de toute manière d'avoir près de moi un ami sûr, car nous sortirons sans doute de France cette nuit.
— Est-ce que tu ne reviendras pas? dit Éleuthère affectueusement.
— Peut-être, répondit Claudien fortement
ému. Peut-être aussi ne partirons-nous pas. À ce soir donc!
— Sois tranquille ! ditÉleuthèrequi ne voyait dans tout cela qu’une femme à enlever à son mari et trouvait cela fort gai. Entre un peu à l’atelier. Tu as l’air tout triste, ça t’égayera. Nous avons un nouveau qui a une bien bonne tête. Dis-donc, il s’appelle Pluchonneau! Un nom à mettre sur un cerisier pour faire peur aux oiseaux.
— Je n’ai pas le temps, dit Glaudien en répétant à Éleuthère l’indication détaillée du rendezvous. A ce soir !
— A ce soir!
Ctaudien passa la grille de la cour.
Éleuthère, un peu plus sérieux depuis un instant, le regarda s’éloigner.
— Pauvre Glaudien ! se dit-il, il a plutôt Pair d’avoir envie de pleurer que de rire. G’estsa faute aussi : il vous plante là, on ne le revoit plus, il ne vous dit rien. On aurait pu lui donner quelques conseils. Il s’est peut-être fourré dans une mauvaise affaire. Enfin, ce soir, je serai là, toujours. Mais j’y pense ; il y aura peut-
LA KOBË DE DÉiANIRE. 1 S
être du grabuge. Le mari n’a qu’à être prévenu et amener deux ou trois amis... Je vais dire aux camarades de l’atelier de venir avec moi : nous rirons... Glaudien n’avait pas réfléchi à ça... Si on n’avait pas un peu de tête pour lui, cependant !
Et, enchanté de son heureuse idée, Éleuthère rentra dans l’atelier. 11 demanda un moment de silence et expliqua sa proposition.
Gomme on le peut croire, elle fut adoptée par acclamations.
Chacun se tordait de rire en pensant à la tête probable du mari.
Il fut convenu que l’atelier, en corps, serait là pour défendre et protéger l’ami d’Éleuthère.
— Tiens ! dit tout à coup un des élèves, voilà Grouard !
Grouard en effet entrait dans l’atelier, suivi d’Armand.
Lors de ses premières visites à l’atelier, le poète avait été tout d’abord en butte aux épreuves ordinaires de la réception. Mais Éleuthère avait déclaré qu’il le prenait sous sa protection, et Éleuthère, dans l’atelier, était une puissance.
Grouard, chose extraordinaire chez lui, avait eu cette fois de l’adresse. Il s’était laissé faire, avec bonhomie, sans résister. Dès lors, il avait été considéré comme possesseur -d’un excellent caractère, et on s’était habitué à le regarder comme faisant partie de l’atelier.
Personne ne s’avisa de faire quelque mauvaise plaisanterie à Armand.
Sa physionomie sévère et calme imposa sans doute.
Armand, malgré une certaine répugnance, avait été revoir Grouard. Il se repentait d’avoir été peut-être trop dur avec Glaudien, et d’avoir trop brusqué un changement dans les idées de celui-ci.
Il voulait maintenant à tout prix savoir quelle était la femme qui avait perdu son frère, comptant, après cela, parvenir à le sauver. Il avait vaguement espéré saisir, par le moyen de Grouard, quelque indice qui pût le guider, et aussitôt il avait été le revoir. Bien que l’amant malheureux de Louise lui eût dit qu’Éleuthère avait toujours été complètement en dehors de toute cette affaire, et qu’il ne pourrait rien lui
apprendre, Armand avait voulu voir Éleuthère.
Armand, comme les noyés, s’accrochait à la moindre branche.
Grouard l’avait complaisamment conduit à l’atelier.
— Voilà, dit Grouard à Éleuthère, l’ami de Claudien dont je t’avais parlé.
— Claudien ! dit Éleuthère, il sort d’ici. A propos, tu seras aussi de la partie, toi.
— Quelle partie ? demanda Grouard.
— Claudien enlève ce soir sa femme, dit gaiement Éleuthère.
Armand tressaillit.
— Nous y allons tous.
— Tous ! crièrent les élèves.
— Tu viens avec nous, et monsieur aussi.
— Ah '....“fit Grouard, indécis.
— Nous avons rendez-vous à onze heures, continua Éleuthère. Ça sera un peu drôle!...
— C’est Claudien qui vous a demandé d’y venir, monsieur, dit Armand.
— Certainement, répondit Éleuthère. C’est-àdire, il m’a dit, à moi, de venir, mais j’en ai
LA ROBE DE DÉJANlRÉ.
iè
parlé à ces messieurs qui viennent aussi. Plus on est de fous, vous savez...
— Et, où est le lieu du rendez-vous ?
Éleuthère répéta complaisamment les indications détaillées de Claudien.
Armand l’écouta avec une attention avide.
— Monsieur, dit Armand à Éleuthère, qu’il avait pris à part, vous rendriez un fort mauvais service à Claudien en venant avec messieurs vos amis à ce rendez-vous. Il ne faut pas y aller.
— Par exemple ! dit Éleuthère.
— C’est Claudien lui-même que je viens de rencontrer et que je quitte à l’instant, continua Armand sans hésiter, qui m’a chargé de vous dire de rester tranquille ce soir. Il a changé d’idée. Son rendez-vous n’a pas lieu, et il n’aura besoin de vous que plus tard.
— Ah ! répondit Éleuthère avec sa confiance ordinaire, du moment que Claudien vous a dit cela, c’est bien. Messieurs, dit-il à haute voix, et très-visiblement contrariété renoncer à l’expédition, nous sommes contremandés. Le rendez-vous de ce soir n’a pas lieu.
Il y eut une clameur générale de surprise et de désappointement.
Armand se retira, rassuré sur les fantaisies biscornues d’Éleuthère.
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