LE RENDEZ-VOUS
Claudien était arrivé au rendez-vous avant l’heure indiquée par lui àÉleuthère; mais celle heure était passée depuis longtemps, et le jeune peintre n’avait point paru.
Claudien ne comptait plus sur lui et ne pouvait deviner quels motifs avaient pu le retenir. Ce manque de parole le contrariait vivement, les circonstances pouvant lui rendre très utile la présence d’Éleuthère.
Il s’était assis sur une pierre, à quelqu * distance de la roule, dans un endroit écarte où il
ne pouvait craindre aucun regard indiscret.
D’instant en instant, il ouvrait sa montre avec
impatience, et comme la nuit était fort sombre,
son doigt cherchait à reconnaître le chemin que
l’aiguille avait encore à parcourir.
Enfin il se leva : les pendules de l’hôtel Régis tintaient onze heures.
Il se dirigea avec précipitation, mais sans bruit, Vers la porte de l’enclos. Elle était entr’ouverte : il entra.
Jeanne n’était pas là.
Les yeux de Giaudien perçaient les ténèbres.. Il appela à voix basse... rien ne répondit.
Un vent violent courbait les arbres et apportait en tourbillons jusqu’à lui la poussière de la route.
Claudien resta immobile, inquiet, le cœur haletant, cherchant à s’expliquer ce qui avait pu empêcher Jeanne de venir. Il attendit pendant quelques minutes, longues comme des heures. La pensée lui vint que Jeanne, malade, n’avait pu venir jusque-là.
Mais alors comment la porte de l’enclos se trouvait-elle ouverte?
Voulant à tout prix sortir de son anxiété, il se dirigea le long du mur jusqu’à la maison. Le court séjour qu’il y avait fait lui avait permis d’en connaître la distribution.
Il n’y avait pas une lumière aux fenêtres. Tout était calme.
Le vent déchaîné dans les branches faisait seul entendre sa grande voix.
Glaudien était bien seul, pourtant il tremblait d’être aperçu.
Comment expliquer sa présence dan:? l’hôtel à pareille heure, s’il était surpris par quelqu’un de la maison? Ses inquiétudes sur l’état de Jeanne vainquirent ses craintes, et il se glissa jusqu’à un petitperron qui faisaitcommuniquer le parc avec la maison.
Là encore la porte était ouverte. Il n’y eut plus à douter pour Claudien. Évidemment Jeanne était malade, et l’attendait chez elle. Il s’avança dans le couloir jusqu’à la chambre à coucher, tremblant de ne pouvoir la retrouver. Il parvint en tâtonnant au bas du corridor. Ses yeux, qui avaient eu le temps de s’accoutumer à l’obscurité, aperçurent une lueur presque
imperceptible. Il fit encore un pas, et sentit autour de lui une atmosphère plus chaude.
Cette fois il était bien sûr de ne pas se tromper : il était dans la chambre à coucher de Jeanne.
Une lampe, baissée au point qu’elle semblait près de s’éteindre, permettait à peine d’entrevoir confusément les objets. Il allait s’élancer vers le lit, inquiet de ne rien entendre, lorsque soudain la porte se referma derrière lui, et la lampe‘brusquement levée, lança un éclatant jet de flamme...
Devant Claudien se dressait menaçante et implacable la froide figure du banquier Régis.
. — C’était donc bien vous ! dit avec un sinistre éclat de voix le banquier en l’examinant.
Un frisson courut dans les cheveux de Claudien. Où était Jeanne?... Il regarda le banquier; celui-ci était impassible, mais ses lèvres minces et pâles tremblaient.
— C’est vous qui venez me trouver, continua-t-il. A merveille!... Ne cherchez pas ainsi
autour de vous : elle n’est pas là, vous le voyez bien.
Comme Claudien ne répondait pas :
— Vous avez cru, n’est-ce pas? que vous pourriez impunément vous jeter entre deux existences liées par les plus sérieux devoirs! Une simple fantaisie de vous devait être plus forte que tout cela. Mais si vous avez trouvé une misérable femme qui vous a cédé, maintenant c’est à un homme que vous avez affaire, et à un homme qui ne pardonne pas ! Je vais vous tuer, entendez-vous cela? Je vais vous tuer, non comme on tue l’amant de sa femme, je ne veux pas avoir à m’expliquer après, mais comme on tue un voleur!...
Le banquier dirigea, avec une solennelle lenteur, un pistolet d’arçon tout armé, sur la poitrine de Claudien. Une seconde encore, et il pressait la détente : la mort était là.
Claudien ne recula pas, mais ses yeux se voilèrent, et il sentit le sang lui monter en bourdonnant aux oreilles...
Tout à coup le bras de M. Regis fut brusquement détourné.
Un homme, qu’on eût cru sorti de terre, s’était précipité sur lui, et lui avait arraché son arme.
Claudien atterré regardait sans comprendre.
C’était Armand.
— Va-t’en! dit-il à Claudien d’une voix stridente, va-t’en! l’autre porte est fermée. Laissetoi glisser par cette fenêtre... va !...
Claudien dominé par l’action énergique et absolue d’Armand, dans un moment où il ne pouvait avoir un sentiment distinct de volonté, obéit machinalement. Armand le poussa vers la croisée entr’ouverte, et il disparut.
Armand, que le banquier stupéfait avait à peine eu le temps d’entrevoir, se tourna vers lui.
— Armand! dit Regis avec le plus grand étonnement.
Armand, sans répondre, lui remit froidement l’arme qu’il avait encore entre les mains.
La colère du banquier, dominée un instant par la surprise, se réveilla.
— Et de quel droit, dit-il, venez-vous vous interposer ici?
— Je crois, dit Armand, que plus tard vous me remercierez d’avoir arrêté votre bras.
La fureur de Regis se brisait contre ce calme.
— Je ne vous avais pas attendu, monsieur, reprit-il, pour réfléchir avant de juger ce que je devais faire. Savez-vous...?
— Je sais tout.
— Et vous venez vous mettre entre le châtiment et le crime!
— Je suis venu vous empêcher de commettre un meurtre inutile.
— Dites : juste.
— Juste, peut-être. Mais vous vous en seriez repenti.
Il y eut un moment de silence. Armand reprit lentement :
— Si j’ai voulu vous empêcher de punir un coupable, c’est qu’en échange de sa vie, j’avais une autre satisfaction à vous offrir. Si madame Regis a oublié un instant ses devoirs, je vous promets qu’elle ne reverra pas son complice.
— Vous connaissez donc ce...?
— Je le connais, dit Armand douloureusement.
Claudien, dans un de ces instants terribles
où la pensée est paralysée, avait instinctivement obéi à l’ordre de son frère, en se laissant glisser par la fenêtre.
A peine fut-il arraché au danger imminent, qu’une réflexion poignante lui traversa le cerveau.
Pour le sauver, son frère s’était exposé au plus terrible danger, et lui, Claudien , l’avait lâchement laissé faire.
Claudien ignorait que Regis et Armand se connussent déjà. Il ne pouvait savoir qu’une chose; faible et chétif, Armand avait pris sa place devant un homme vigoureux, et qui devait être sans pitié...
Claudien s’élança pour remonter par la fenêtre : vains efforts ! La hauteur était infranchissable, et le mur n’offrait aucune facilité. Il courut à la porte de l’enclos : le vent, une main inconnue, ou lui-même l’avait fermée.
Claudien, haletant, désespéré, revint à la fatale fenêtre. Il prêta l’oreille, et ne put rien entendre.
11 pensa en ce moment à cette inépuisable bonté fraternelle dont Armand lui avait donné
tant de preuves. Il se rappela ses affectueux conseils, ses généreux secours. Armand s’était toujours sacrifié pour lui ; en ce moment même il lui donnait le plus magnifique exemple d’abnégation et de dévouement.
Claudien sentait son cœur se gonfler en pensant à cet homme si bon, si noble, qu’il avait méconnu, presque outragé : il pleurait de désespoir en songeant qu’en ce moment même Armand exposait sa vie pour lui, et qu'il s’était lâchement prêté à lui laisser prendre sa place.
— Que voulez-vous et que pouvez-vous donc faire maintenant? demanda M. Regis à Armand.
— Madame Regis ne le reverra plus. Je réponds de tout désormais.
Cette affirmation avait une valeur pour le banquier dans la bouche d’Armand. Il se tut de nouveau pendant quelques instants. Sa fureur s’était apaisée peu à peu. Elle avait fléchi devant la dignité calme d’Armand.
Dans ce moment de crise terrible où la fureur et la vengeance déçues devaient bouleverser tout son être, il y avait dans l’accent de M. Regis un sentiment de déférence, presque de respect
pour Armand. Il était dominé malgré lui par cette impassibilité courageuse et énergique.
Quoique l'arrivée inattendue d’Armand eût empêché l’accomplissement d’un dessein bien médité, M. Regis se disait que ce dénoûment nouveau devait le satisfaire au moins autant. Le drame se terminait sans scandale et sans bruit : toute interprétation soupçonneuse et malveillante était d’avance écartée ; pour Jeanne elle-même, la leçon devait être aussi terrible et peut-être plus profitable.
— Mais, reprit M. Regis avec inquiétude, vous connaissiez cet homme, et vous n’ètes jamais venu à Paris. Auriez-vous donc appris à Moulins ce qui se passait ici?
— A Moulins, reprit Armand, personne n’a rien pu soupçonner ; je sais tout depuis hier, et je crois être à peu près le seul qui connaisse ce triste secret. Vous pouvez être sans inquiétude sur l’avenir. Demain, ce malheureux quittera Paris pour n’y plus reparaître.
— Mais ce n’est pas...
— Je le forcerai, s’il le faut, à quitter la France.
Le banquier regarda avec surprise Armand, puis il dit avec effort :
— Faites donc ce qu’il vous plaira.
Nous devons expliquer, avant d’aller plus loin, par quelles circonstances Claudien trouva M. Regis à la place de Jeanne.
En quittant le banquier, Beauplaisir se rendit chez un homme d’affaires qu’il connaissait déjà depuis longtemps. C’était un jeune homme de vingt-cinq à trente ans, assez distingué de manières, haut de taille, joli garçon et fort élégant.
Peu de gens eussent pu donner sur la fortune de cet homme des renseignements positifs. Quant à sa famille, personne ne la connaissait : ce qui ne l’empêchait pas d’ètre fort bien accueilli dans certains salons de second ordre.
Au reste, il vivait somptueusement, avait des chevaux, et s’entourait d’une société de jeunes gens oisifs et riches sur lesquels il semblait exercer une mystérieuse domination. On disait vaguement qu’il était marié à une femme beaucoup plus âgée que lui, difforme et commune : mais personne ne pouvait se vanter d’avoir vu madame de Saint-Aurèle.
Beauplaisir était l’un des rares initiés aux mystères de l’histoire de ce personnage, avec lequel il s’était quelquefois rencontré dans le monde.
Aussi ne le fit-on pas attendre lorsqu’il se présenta dans un petit hôtel luxueux et coquet de la rue Pi gale.
M. de Saint-Aurèle s’exercait en ce moment au tir dans son jardin. De nombreux débris de poupées attestaient sa dangereuse habileté.
En voyant Beauplaisir, il lui offrit d’essayer quelques balles.
Beauplaisir refusa. Il était trop pressé de connaître le résultat de la visite qu’il tentait.
Lorsqu’il demanda à Saint-Aurèle quelques instants de conversation particulière, celui-ci le regarda avec étonnement, se demandant quelle affaire Beauplaisir, qu’il connaissaitmieux que celui-ci ne le pensait lui-même, pouvait avoir à traiter avec lui.
— Si vous voulez nous asseoir ici, personne ne viendra nous déranger, dit M. de Saint- Aurèle, en faisant signe de se retirer, au domestique qui chargeait ses armes,
Lorsqu’ils furent seuls, Beauplaisir expliqua longuement à Saint-Aurèle sa position, ses espérances et ses besoins. Il lui fit entendre qu’il accepterait toutes les conditions possibles.
Saint-Aurèle l’écouta avec attention. Quand il eut terminé :
— Mon cher monsieur, répondit Saint-Aurèle, d’autres à ma place vous traîneraient en longueur, vous amèneraient graduellement à des concessions exorbitantes, parce que, quand on a besoin d’argent, il ne coûte jamais trop cher, et, après trente visites, finiraient par vous dire non. Moi, qui m’intéresse vraiment à vous et qui vous aime, je n’agirai pas ainsi ; je vous dis non, tout de suite. J’ai toute la confiance possible en vous et en vos projets : mais vous ne trouverez pas un sou là-dessus. C’est trop chanceux : on est revenu de ces affaires-là. Maintenant on vend son argent fort cher et on ne joue qu’à coup sûr.
— Mais c’est à coup sûr, dit Beauplaisir; vous le savez, vous qui...
— Voulez-vous que je vous dise le nom d’une maison des plus connues de Paris, qui n’a pu
trouver quinze mille francs sur une consignation de deux cent mille francs de marchandises?
— Je verrai, dit Beauplaisir. En cherchant, on trouve.
— On ne trouve pas, dit Saint-Aurèie. Qui verrez-vous? Schnezeder, Galanthus, Adam Wass, Jéricho ? Frottez-vous-y î Qui avons-nous encore ?
— Le petit Munius? répliqua Beauplaisir.
— Ah oui ! dit ironiquement Saint-Aurèle. Des juifs d’Allemagne refuseront votre affaire et un juif bordelais va l’accepter tout de suite. Un juif bordelais !... Il n’y a qu’un homme qui aurait peut-être... peut-être! pu faire quelque chose. C’est le père Chomet : il est un peu bêta et vous auriez pu le voir. Mais sa maison de dorure vient de brûler et il n’est pas à Paris. Dans les gens qui font des affaires, vous n’en aurez pas un seul qui fasse la vôtre : il ne s’agit que de trouver un homme qui n’en fasse pas, comprenez-vous? Eh bien , trouvez-en un.
— Cependant...
— Écoutez-moi. Quel intérêt aurais-je à vous parler ainsi? Vous êtes un charmant garçon ; et
je serais fâché de vous voir perdre un temps que vous pouvez mieux employer. Si quelqu’un de ces messieurs veut vous donner cent francs contre une lettre de change de cinq cents à quinze jours, je vous fais les neuf mille neuf cents francs qui vous manqueront.
Beauplaisir quitta M. de Saint-Aurèle la mort dans le cœur. Désespéré, il se révoltait pourtant à l’idée d’accéder à la proposition de M. Regis. Bien que, peu scrupuleux, il ne reculât pas en général devant toute espèce de moyens, la trahison qu’on lui demandait avait un caractère trop vil et trop infâme pour qu’il pût se résoudre â la commettre. Absorbé dans ses inquiétudes, fatiguant son cerveau à des recherches inutiles, il arriva machinalement en suivant les boulevards jusque chez Claudien.
D’après les événements de la matinée, le concierge, averti, remit à Beauplaisir la clef de l’appartement.
Beauplaisir se laissa tomber dans un fauteuil et resta quelque temps immobile, la tête entre ses mains. Ses réflexions étaient poignantes. Faute d’une misérable somme, il se voyait forcé
peut-être de renoncer à des espérances qu’il caressait depuis si longtemps : cet édifice qu’il avait mis tant de soins à élever, une pierre se détachait et le faisait s’écrouler.
Ses regards s’arrêtèrent en ce moment sur un papier froissé, déposé sur le marbre de la cheminée. Il étendit le bras et le prit, sans trop penser à ce qu’il faisait.
C’était la lettre de Jeanne, que Louise avait apportée à Claudien. Claudien, bouleversé par cette lettre, ne se rappelant plus que désormais son domicile était partagé parBeauplaisir et que celui-ci pouvait venir en son absence, avait laissé le papier ouvert sur la cheminée, lorsqu’il avait couru vers Éleuthère.
Beauplaisir lut la lettre. Il réfléchit longtemps, se promena à grands pas dans la chambre, s’assit et se leva plusieurs fois avec une grande agitation.
Il se décida enfin, devant l’impossibilité absolue de faire autrement sans perdre ses longs travaux, prit la lettre et descendit. Le premier pas fait, il alla droit chez le banquier, sans réfléchir ni hésiter un seul moment dans sa route.
Il remit la lettre à Regis, répondit à ses questions sur Claudien. Leur conversation fut longue. Des engagements* réciproques furent pris; le banquier, sur la demande de Beauplaisir, consentit à dire qu’il se bornerait à empêcher le rendez-vous; et Beauplaisir se retira, emportant les dix billets de banque et une promesse non moins importante pour lui. Il emportait aussi une terrible rancune contre le banquier, humilié qu’il était d’avoir accepté forcément ses odieuses conditions, et se promettait bien de lui prouver plus tard son ressentiment d’une façon sanglante.
Deux heures avant celle fixée pour le rendezvous, au moment où Jeanne, inquiète, comptait les secondes qui l’en séparaient encore et attendait dans de mortelles angoisses le départ annoncé de son mari, M. Regis alla la trouver dans son appartement. Sans témoigner aucune défiance, aucun soupçon, il exprima sa volonté absolue qu’elle partît immédiatement pour Moulins dans la chaise de poste préparée pour lui. Dans cette entrevue, M. Regis fut sévère et froid; mais il mit avec calcul dans son accent le ton
douloureux de l’affection froissée. Jeanne, terrifiée devant ce terrible contre-temps, ne put résister, dans la position où elle se trouvait devant son mari, à une volonté posée aussi formellement. Elle était partie.
Tranquille de ce côté, le banquier, pour réaliser son plan, avait ouvert la porte de l’enclos, facilité l’arrivée de Claudien à la chambre de sa femme, et avait attendu...
Quant à Armand, sortant de l’atelier d’Éleuthère, il courut chez Claudien, qu’il ne rencontra pas. Il lui laissa un billet où il le conjurait de ne pas faire un pas sans l’avoir vu... L’éloquence de ces quatre lignes était saisissante. Puis il courut chez Louise dans l’espoir dty rencontrer Claudien. Il ne fut pas plus heureux. Alors il prit un cheval et courut à franc étrier à l’hôtel de la route d’Orléans, qu’Éleuthère lui avait indiqué. C’est seulement alors qu’en s’informant il apprit avec le plus grand étonnement que la maîtresse de son frère était madame Regis.
Cette découverte changea quelque chose à ses plans. Il retourna en toute hâte à Paris chez Claudien, puis chez Louise, avec aussi peu de
succès que la première fois. Cependant le temps se passait. Armand avait quitté l’atelier fort tard. Il s’élança de nouveau sur la route.
Lorsqu’il atteignit l’hôtel Regis, onze heures étaient sonnées. Il chercha vainement Claudien derrière le clos, car il avait déjà reconnu les lieux. Dévoré d’inquiétude en ne le trouvant pas, il se décida à se présenter à l’hôtel. Si, comme il le pensait, ayant été averti du départ de M. Regis, celui-ci était sur la route de Moulins, il verrait enfin Jeanne. Le concierge lui apprit que madame Regis venait de partir à la place de son mari, et lui annonça que le banquier ne pouvait le recevoir : l’ordre était absolu. Armand eut un affreux soupçon de la vérité. Il insista si vivement, que le valet de chambre, qui le connaissait parfaitement, se hasarda, après bien des difficultés, à lui dire que M. Regis était dans l’appartement de sa femme. L’anxiété d’Armand se changea alors en angoisse. Il s’élança vers l’appartement indiqué, etarriva au moment où Claudien était sous le coup de la terrible expiation.
L’orgueil de M. Regis avait seul été froissé.
En tuant Claudien pris au piège, il coupait le mal dans sa racine, il se donnait une grande puissance morale sur sa femme, une influence de terreur. Mais Armand lui fit comprendre qu’un meurtre, malgré toute explication adroite, aurait attiré l’attention, provoqué peutêtre le scandale. Du côté même de Jeanne, exaspérée, il y avait à craindre des conséquences aussi redoutables. Regis frissonna à l’idée d’un procès en séparation, qui aurait amené une restitution de dot et mis au jour peut-être sa situation financière à l’époque de son mariage. Il réfléchit qu’ Armand, en arrêtant son bras, lui avait peut-être épargné pour la suite de cruels embarras. La crise <}ui venait d’avoir lieu avait mis au jour pour Armand bien des secrets. Peu à peu la conversation devint plus intime, plus expansive. Armand engagea Regis à oublier, et à pardonner à sa femme une faute que des torts de sa part avaient peut-être décidée. Regis le promit, se réservant à part soi de trouver une vengeance domestique. Il parut écouter les conseils réservés d’Armand, alla même parfois au-devant de ses idées, et, lors-
qu’il crut la confiance assez établie, il essaya de se servir de la situation que les événements venaient de lui faire vis-à-vis d’Armand. Il revint à sa chimère favorite et voulut entraîner Armand sur le terrain des élections.
Armand crut, dans ces circonstances, ne pas devoir se montrer aussi opposé aux projets de Regis qu’il l’avait été d’abord. Sans se prononcer, il écouta les théories politiques, les promesses du banquier. 11 jugea en ce moment devoir éviter de déclarer de nouveau ses inébranlables convictions. Regis crut pouvoir espérer. La conversation dura longtemps pendant la nuit.
Claudien attendait toujours. Armand ne paraissait pas. Les étoiles commençaient à pâlir et se détachaient moins brillantes sur le ciel plus bleu. C’était le matin. Dévoré d’inquiétude sur le sort de son frère, il ne put rester plus longtemps dans ces angoisses déchirantes : il alla vers la porte de l’hôtel, résolu à se faire ouvrir et à parvenir jusqu’à Armand par quelque moyen que ce fût.
Il s’arrêta en apercevant à travers la grille
Regis et Armand qui se promenaient dans la cour en causant. Le banquier avait voulu conduire jusqu’à l’entrée Armand pressé de partir, et, avant de le quitter, il voulait lui arracher une promesse positive. Pendant ce temps, un domestique attelait un cabriolet qui devait reconduire Armand à Paris.
A cette vue, Glaudien, sans s’expliquer pourquoi, sentit se refouler dans son cœur cette brûlante expansion qui allait lui faire tout braver pour rejoindre Armand. Celui-ci quitta enfin M. Regis, sans avoir voulu se prononcer : Claudien se dissimula dans un enfoncement et le laissa retourner seul à Paris.
Lorsqu’il arriva lui-même à la barrière, le jour était presque venu. Toutes ses pensées s’étaient alors réunies sur Jeanne. 11 monta chez Louise, désespéré...
Bonheur! Jeanne tomba dans ses bras...