CONSEILS ET MORALITÉS
— Jeanne ! c’est toi ! s’écria Claudien en l’étreignant contre sa poitrine.
Tous deux pouvaient à peine parler. Ils s’étaient un instant crus perdus l’un pour l’autre et ils se voyaient réunis. Après tant d’émotions déchirantes et terribles, ils jouissaient l’un près de l’autre d’un bonheur d’autant plus grand qu’il était inespéré. Ils avaient à se faire tant de questions palpitantes, qu’ils ne pouvaient que rester mue ts et se regarder avec des yeux humides.
— Comment se fait-il que je te trouve ici ? demanda enfin Claudien.
— Je suis arrivée hier au soir.
Elle lui raconta son départ dans la chaise de poste préparée pour son mari.
— Tu dois juger dans quelles transes j’étais. La voiture m’emportait loin de Paris, et l’heure que je t’avais indiquée pour te trouver à la porte du parc était passée depuis longtemps. Je me disais : Il sera venu, il aura attendu, et, ne me voyant pas paraître, il aura compris que je ne pouvais venir, et il sera reparti. Mais quelles doivent être ses inquiétudes ! Et chaque seconde m’éloignait de toi davantage. Au premier relais, je descendis à l’hôtel de la poste. Je voulais t’écrire tout de suite ce qui s’était passé, afin de te tranquilliser; mais je pouvais à peine tenir ma plume : ma main tremblait, ma tête était bouleversée. Après les premières lignes, mes idées confuses et heurtées commencèrent à s’arrêter et à se fixer. Je me vis séparée de toi par quatre-vingts lieues; pour longtemps, pour toujours peut-être... Mon mari devait, le surlendemain, me rejoindre à Moulins. Il fallait le
revoir, soutenir ce regard de plomb... C’était horrible! Mais que faire? Une voiture publique qui allait à Paris s’arrêtait en ce moment devant l’hôtel. Désespérée, la tète perdue, je vis qu’il me restait encore un parti à prendre, un seul ! A tout prix, je devais te revoir, eussé-je dû périr après. J’appelai les deux domestiques qui me conduisaient, et je rappelai tout mon sangfroid pour leur dire de continuer seuls avec la voiture leur route pour Moulins, leur annonçant que je prenais une place dans la voiture, qui allait à Paris et passait sur la route devant l’hôtel. Je me demande encore comment j’ai pu leur dire cela. Ces deux hommes furent étonnés, comme tu dois le penser : ils s’entre-regardaient et me regardaient ensuite. Ils ont dû croire que je perdais la tête, j’en suis sûre, car ils ne voulaient pas me quitter, et insistaient pour me ramener à l’hôtel dans ma chaise. J’ai été obligée de leur donner un ordre formel, et je suis montée dans le coupé de l’autre voiture. Je suis descendue chez Louise, que j’ai envoyée aussitôt chez toi. Il était deux heures du matin. Juge ce que j’ai dû éprouver, quand elle est
revenue m’annoncer que tu n’étais pas rentré! Les suppositions les plus incohérentes me venaient à l’esprit. Je pensais que tu avais pu te rencontrer avec mon mari, que sais-je!... J’ai passé deux heures cruelles. Cette pauvre Louise pleurait et cherchait à me consoler. Je voulais l’envoyer à l’hôtel, chez mon mari, j’étais folle... Enfin, au petit jour, elle est sortie de nouveau pour aller chez toi, et je l’attendais. Mais toi?
Glaudien à son tour raconta à Jeanne ce qui lui était arrivé.
Pendant ce récit, Jeanne serra plus d’une fois en frissonnant les mains de Claudien.
Quand il eut fini de parler, ils se regardèrent tous deux avec la même pensée.
— Nous avons été trahis ! dit Claudien; mais par qui?...
Il chercha des yeux Louise dans la chambre.
— * Oh ! dit Jeanne devinant ses soupçons, ne l’accuse pas ! Elle mourrait pour nous.
— Mais qui, alors?...
Claudien réfléchit quelques instants sans comprendre.
— Eh bien, dit Jeanne avec anxiété, maintenant que ferons-nous?...
— Il faut partir, dit Claudien avec résolution.
Jeanne se jeta dans ses bras. Ce mot de son amant lui rendait la vie.
— Nous partirons aujourd’hui-même, reprit Claudien ; il le faut.
— Où irons-nous ? demanda Jeanne.
— En Belgique, répondit Claudien.
— Mais c’est bien près de la France !...
— Nous ne pouvons aller que là. Il faudra que je travaille. A Bruxelles, on parle français : il y a des libraires et des journaux.
—J’ai emporté quelque argent et mes bijoux, dit Jeanne naturellement : nous les vendrons là-bas.
Claudien ne répondit pas : il pensait à son frère... Jeanne était rêveuse.
Une existence dans laquelle personne ne pourrait plus se placer en tiers; elle, sa femme, près de lui, tous les jours, à toute heure ; ne plus interrompre leurs paroles ou leurs rêveries pour consulter la pendule...
Après de si rudes secousses, son rêve allait se réaliser.
Deux larmes coulèrent sur ses joues.
— Tu pleures? dit Claudien ému.
— Claudien! je suis heureuse, répondit Jeanne avëc un long regard.
Claudien but ces larmes précieuses.
— Nous n’avons pas un instant à perdre, reprit-il. Je vais immédiatement tout préparer pour notre départ.
— Nous emmènerons Louise, n’est-ce pas ? demanda Jeanne. Je ne pourrais me séparer d’elle : ce sera quelqu’un de plus pour t’aimer. Son enfant est bien malade cependant; je ne sais s’il pourra supporter le voyage.
Louise rentrait. Sa figure s’éclaira de joie en apercevant Claudien près de Jeanne. Elle accepta avec joie l’offre de partir avec eux.
— Mais, dit-elle, monsieur Claudien, qu’allezvous faire de vos meubles- Il faut les vendre.
— Elle a raison, dit Jeanne. Nous n’avons pas trop d’argent, mon ami, et, ajouta-t-elle avec un sourire mélancolique, il en faut dans un ménage.
Claudien s’arracha avec peine des bras de Jeanne. Ils allaient être réunis pour toujours, et ils ne pouvaient se résoudre à supporter une heure d’absence. Mais les moments étaient comptés : il fallait se hâter de sortir de France.
Claudien put enfin s’échapper.
En arrivant chez lui, le concierge lui remit le billet que son frère lui avait laissé.
L’émotion de Claudien fut vive en parcourant ces lignes. Mais ce ne fut qu’un éclair. En ce moment, son départ, Jeanne, leur avenir l’absorbaient tout entier.
Il fronça le sourcil en apprenant que Beauplaisir, en son absence, s’était fait remettre sa clef et était resté quelques instants chez lui. Puis il fit monter un marchand qui acheta son mobilier, et il fut arrêté que tout serait enlevé le lendemain.
Resté seul, Claudien chercha avec quelque inquiétude la lettre de Jeanne, qu’il lui eût été difficile de retrouver. Malgré la disparition de cette lettre, et ce que le concierge venait de lui apprendre, il ne conçut aucun soupçon de la trahison. Un acte aussi infâme ne pouvait venir
à l’idée de Claudien, et il était trop occupé d’intérêts plus pressants pour réunir les indices et poursuivre une déduction.
Il sortait pour aller retrouver Jeanne, lorsque Armand se présenta à lui.
Claudien pâlit en le voyant.
Armand, comme toujours, était impassible, mais un peu plus pâle encore peut-être que d’habitude. Claudien restait indécis devant cette froideur de glace qui refoulait en lui toute expansion.
— Madame Regis est partie pour Moulins, lui dit Armand. Tu sortiras de France aujourd’hui.
Claudien ne répondit pas.
— Tu as commis une grande faute, reprit Armand. Tu as maintenant à la répare^. Le sacrifice qu’on te demande n’est pas bien grand. Tu iras à Turin, d’où une imprimerie écrit pour demander un correcteur français. Je te donnerai une lettre, et tu entreras en fonctions immédiatement. Voilà cinq cents francs pour ton voyage et ton installation.
Il tendait à Claudien le billet de banque. Claudien le repoussa.
— C’est inutile, Armand, répondit-il, je ne partirai pas.
— Tu partiras î dit Armand avec fermeté. Tu partiras, parce que je l’ai promis à l’homme que tu as si cruellement offensé, parce que, éloignée de toi, cette femme qui se perdait reviendra à elle-même et à ses devoirs, parce que, enfin, undépart immédiat peut seul te tirer de l’abîme où tu t’es plongé. Tu as besoin de te purifier, et il n’est qu’un moyen : l’éloignement.
— Je ne partirai pas, reprit Claudien; jamais je n’abandonnerai cette femme. Si elle se sépare de son mari, c’est moi qui l’aurai perdue ; je dois être là pour la soutenir et la protéger.
Armand le regardait froidement sans parler.
— -^e neveux pas vous tromper, Armand, vous le voyez, continua Claudien. Mon sort est désormais lié à celui de Jeanne; rien ne pourra nous séparer.
— Te ne vois pas, dit Armand, que tu l’entraînes à sa perte?
— Non, répondit Claudien; que nous importe ce qu’on pourra croire! Le monde n’a pas l’intelligence des choses du cœur; je vous l’ai dit,
nous foulons aux pieds ses vains préjugés, ses devoirs égoïstes.
— Tu accuses, dit Armand, le devoir d’étouffer les sentiments et les élans du cœur, et tu ne vois pas que les devoirs ne sont autre chose que les sentiments permis et consacrés! Tu ne t’aperçois pas que le devoir, loin d’être une barrière aux mouvements du cœur, en est au contraire l’application bien dirigée. L’homme, pour vivre en société, sacrifie une moitié de ses prérogatives dans une sage prévoyance, pour que la tranquille jouissance de l’autre moitié lui soit assurée. La société, en donnant à l’homme des liens de famille, de patrie, des mœurs, des lois, a restreint ses affections ; mais aussi elle les protège et dispose tout autour d’elles pour qu’elles puissent avoir un libre cours. Retenues dans le juste et dans l’honnête, elles ne blessent personne, et nul ne doit les attaquer. Mais, si l’on vient à porter ses sentiments hors des limites imposées par la société, elle se venge d’autant plus cruellement, qu’elle est mieux réglée. Tu t’es préparé à toi-même, tu as préparé à cette malheureuse femme de rudes épreuves,
de terribles expiations. Vous ne pouvez recueillir que honte et malheur. Mais, toi, tu seras avant elle écrasé sous le mépris.
— Vous me connaissez, vous, Armand, répondit Glaudien. Malgré la sévérité avec laquelle vous me parlez en ce moment, je suis sûr qu’au fond de votre cœur vous ne me jugez pas ainsi.
— Les hommes comme toi, qui n’ont pas eu assez de raison pour combattre une organisation malheureuse, ne se croient jamais coupables, parce qu’en eux-mèmes ils éprouvent quelquefois, par hasard, les mouvements les plus vertueux avec une force extrême. Les sentiments leur paraissent avoir plus de réalité que les actions.
— Mais, enfin, dit Claudien, lorsque vous me montrez vous-même le châtiment prêt à tomber sur elle, puis-je abandonner une femme dont j’ai fait la faute ? Sera-ce vous qui me le conseillerez! C’est impossible... ce serait trop lâche!...
— Tu ne l’abandonnes pas, répondit Armand, puisqu’elle est partie. Tu n’as qu’à ne plus la revoir. Le plus grand châtiment pour elle serait de continuer cette existence avilie que tq
lui as faite. Les lois de la société, Claudien, sont plus fortes que les passions des hommes. Les sentiments les plus impérieux se brisent contre la fatalité des circonstances. La passion la plus ardente, la plus indomptable ne saurait lutter contre les lois du monde. La société est toutepuissante contre l’amour qu’elle n’a pas sanctionné. Tu peux encore sauver la femme que tu aimes : profite aujourd’hui de ce recours en grâce qui te manquerait demain.
« Si au contraire tu veux te jeter entre elle et le repentir, si tu te préfères égoïstement à son bonheur, que pourrez- vbus faire? Le mari outragé se vengera de vous et sera inflexible. Les tribunaux mettront l’adultère à nu aux yeux de tous, attacheront cette femme que tu respectes et que tu aimes au pilori de l’opinion. On scrutera vos plus secrètes pensées. On ira chercher dans ton amour d’odieuses préoccupations. Tu seras souillé à jamais sans pouvoir lever la tète. On t’écrasera.
« Si vous parvenez à tromper les soupçons éveillés du mari, à quitter la France...
Claudien tressaillit.
— Sais-tu quel est l’avenir qui vous attend! à l’étranger, où votre honte vous suivra? La honte et le remords viendront se dresser entre vous au milieu de vos coupables caresses. Il te sera là bien plus impossible encore de vivre de ton travail. Tu seras forcément contraint de devoir ta vie de chaque jour à une femme qui devrait se reposer sur toi. Ces honteuses ressources finiront par s’épuiser ; la passion se sera évanouie avec le temps, devant la réflexion et surtout devant la froide misère. Vous trouverez dans vos consciences des juges impitoyables. Puis viendront l’abandon, le mépris, le dégoût. Vous serez perdus sans retour. La fatalité, vengeresse de votre faute, vous poursuivra sans relâche ni merci. Peut-être, punition effroyable, naîtront des fruits de votre amour. Vous verrez bientôt entre vous des enfants, victimes expiatrices de votre faute, à vous. Sur leurs fronts purs, un doigt vengeur et impitoyable écrira votre honte !...
Claudien courbait la tête devant cette logique inflexible. Il croyait entendre la voix de son juge. La physionomie d’Armand s’était animée
à la pensée des malheurs qui attendaient son frère. Puis la raison sévère fit place à une tendre pitié.
— J’ai peut-être été trop rigoureux avec toi, dit-il ; mais regarde toi-même où tu en es venu.
— Que puis-je donc faire? demanda Claudien vivement agité.
— Partir. C’est le seul moyen de vous sauver tous deux. Je voulais t’emmener à Moulins ; un enchaînement de circonstances fatales a rendu l’accomplissement de ce désir impossible. J’aurais aimé à t’avoir là-bas près de moi. Tu aurais eu le courage plus facile; je t’aurais soutenu, je t’aurais rendu moins pénible le sacrifice. Tu aurais trouvé en arrivant ta place toute faite ; tu aurais partagé mon intérieur. C’est impossible, il faut y renoncer. Va passer une ou deux années à Turin, Les choses auront changé pendant ce temps: peut-être même pourras-tu revenir plus tôt. Rien ne te manquera ; ton travail subviendra amplement à tes besoins et tu jouiras du bonheur de vivre du pain que tu auras gagné. Tu sentiras la satisfaction qu’on éprouve à remplir des devoirs que tu comprendras alors.
Nous nous écrirons souvent, et, dans quelques mois, peut-être pourrai-je t’aller voir.
Les paroles d’Armand remuaient, malgré lui, Claudien jusqu’au fond du cœur. La voix de son frère venait de le réveiller. Cette voix tendre à la fois et sévère le rappelait à lui-même. Il lui semblait qu’un air plus pur commençait à gonfler sa poitrine. Ces paroles d’encouragement, simples et douces dans leur austérité, le relevaient à ses propres yeux. Il était heureux et fier de voir que, malgré sa faute, il n’avait pas perdu l’estime d’Armand. Le mépris de son frère l’eût perdu sans retour.
Vivement ému, il saisit la main d’Armand.
— Je partirai, dit-il. Merci, frère !
Armand lui rendit chaleureusement son
étreinte.
— J’étais sûr de toi, répondit-il. Ne tardons pas une seconde : allons vite retenir ta place.
Et il se leva.
— Ces meubles que tu ne peux emporter, reprit-il en réfléchissant, il faut les vendre.
Et il ajouta :
— Cet argent ne peut avoir qu’une destination digne de toi.
Claudien rougit; et l’image de Jeanne se présenta aussitôt à sa pensée. Il ouvrit la bouche pour tout dire à Armand, pour lui avouer que ces meubles, il était en effet venu pour les vendre, et que Jeanne l’attendait pour fuir avec lui. Mais il s’arrêta. Il pensa qu’il devait au moins à Jeanne de la préparer lui-même à leur éternelle séparation : il se sentit assez fort après ce qu’il venait d’entendre, pour la persuader; il se dit qu’ Armand, dans sa prudence exagérée, croirait voir du danger dans cette entrevue, et s’y opposerait, et qu’il ne pouvait priver Jeanne et se priver lui-même de la triste consolation d’un dernier adieu.
— Nous partirons ensemble, dit Armand, car je quitte Paris ce soir. A Moulins, tu prendras la route d’Italie. Garde toujours ces cinq cents francs, tu en as besoin. Nous allons arrêter nos places; tu reviendras ici pour faire enlever ces meubles, et nous nous retrouverons à la voiture à cinq heures. Allons, frère, du courage !...
Claudien se jeta en pleurant dans ses bras.
YII
Claudien alla donc chez Louise pour se séparer de Jeanne.
Il marchait la tête haute et le pied ferme, comme l’honnête homme qui vient de faire son devoir. Au lieu de ce mécontentement de luimême, de ces tristesses vagues et sombres, de ces doutes, de ces craintes qu’il éprouvait auparavant, il sentait en lui un calme, une assurance qu’il ne connaissait pas encore. Au pur contact de son frère, il s’était régénéré.
Il pensait avec bonheur qu’il allait rendre à ses devoirs la femme qu’il avait perdue ; il était fier d’avance en songeant que sa voix, si puissante sur cette femme chaque fois qu’il la lui avait fait entendre, allait être plus puissante encore et mieux écoutée, lorsqu’il parlerait au nom du devoir et de l’honneur.
Mais, lorsqu’il arriva chez Louise, lorsqu’il loucha à cette entrevue dernière qu’un instant auparavant il voyait d’un œil si ferme et si sûr, il se sentit troublé. La difficulté de sa tâche lui apparut tout entière. Il pensa aux larmes qu’il allait voir répandre, aux prières et aux sanglots qu’il lui faudrait écouter, et il se repentit presque de n’avoir pas confié à la haute raison d’Armand cette entrevue si pénible pour lui.
Jeanne en l’apercevant courut à lui et le tint étroitement embrassé pendant quelques instants.
Ses inquiétudes avaient été grandes en l’absence de Glaudien.
Dès qu’il avait été parti, elle avait pensé aux dangers qui pouvaient le menacer, et son ima-
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gination en travail s’était forgé milia terreurs chimériques.
Claudien cherchait doucement à se débarrasser de cette étreinte. Ces caresses brûlantes étaient autant de coups de poignard. Il rappelait toutes ses forces en songeant au moment où il lui faudrait convaincre Jeanne de la nécessité d’une séparation.
Tout entière au bonheur de le revoir, Jeanne ne s’aperçut point d’abord du changement qui s’était opéré en lui. Mais, lorsque, rassurée, heureuse, elle le regarda avec amour, — elle pâlit et trembla en voyant l’œil morne et abattu de Claudien. Elle craignit quelque nouveau malheur.
Claudien baissa les yeux sous le regard scrutateur et effrayé de Jeanne.
Le devoir parlait à voix haute dans son cœur. Il se disait qu’il allait sauver Jeanne d’elle-même et de lui, la rendre à une vie calme et honorée, à la seule existence possible ; et cependant il hésitait et reculait devant de cruelles paroles. Il avait honte, lui, à peine relevé de la honte, lui, converti d’une heure, de venir parler hon-
neur et devoir à celle qui, pour l’écouter, avait oublié devoir et honneur.
Il eut ce courage, pourtant; il eut la force d’aborder cette triste et inévitable explication. Il osa essayer cette cruelle tâche, de renverser, froid et inflexible, les plus chères, les plus rayonnantes espérances de cette femme qu’il aimait plus encore qu’il ne l’avait jamais aimée.
— As-tu réfléchi, Jeanne, lui dit-il, à ce que nous allons tenter? As-tu bien compris ce que tu laissais derrière toi et pour qui tu abandonnais tout cela ? As-tu songé aux difficultés de notre position nouvelle, au scandale que va produire ton départ, aux écueils que nous trouverons sur notre route ? As-tu bien pensé à tout cela ?
• — Pourquoi me fais-tu ces questions cruelles, Claudien ? dit Jeanne les yeux mouillés de larmes.
— Sais-tu, continua Claudien, qu’il faut bien de la force pour affronter toutes ces épreuves ?
— J’aurai du courage et de la force tant que je serai près de toi, répondit Jeanne.
Claudien baissa la tète et se tut. Puis il la re-
garda d’un œil si triste et si désespéré, qu’elle pressentit la vérité.
— Mais que veux-tu dire ? s’écria-t-elle haletante. J’ai peur de te comprendre!
Et sa pensée s’arrêta suspendue aux lèvres de Claudien.
— Eh bien , dit celui-ci avec effort, il faut nous séparer.
Jeanne, immobile, atterrée, ne pouvait croire à ce qu’elle venait d’entendre. Elle le regardait sans répondre; il y avait dans cette douleur muette quelque chose de si saisissant, que Claudien se sentit au cœur une immense pitié... Mais il pensa à Armand, et continua :
— Une fatalité me poursuit. Tu étais respectée, heureuse. Je me suis jeté au milieu de ta vie calme et pure, et le malheur m’a suivi, et il te frappe à ton tour aujourd’hui. Ces chimères d’une vie impossible que notre délire se forgeait, il faut y renoncer.
— Lui ! murmura Jeanne, éperdue, anéantie sous cette justice de Dieu, qui mettait son arrêt dans la bouche de son amant : — c’est lui qui se fait juge et qui me condamne !
— Je yeux te sauver, dit Claudien, je veux nous sauver tous deux. Je veux que tu n’aies plus à rougir de m’avoir aimé.
Jeanne le regarda, haletante :
— Tu as vu quelqu’un? dit-elle subitement. Ce n’est pas toi qui me parles en ce moment. Tu n’aurais pas cet horrible courage. Mon Dieu! mon Dieu! je ne voulais pas le laisser partir, il y a une heure !
— Oui, dit Claudien, et c’est pour ton bonheur que je suis parti ! Seul, je n’aurais pas ouvert les yeux. Une passion fatale m’aveuglait. Il a fallu, sur le bord du gouffre, que la voix d’un frère vînt me crier : « Arrête ! » Oh! c’est qu’il t’aime aussi, lui, cet homme que tu ne connais pas ! Il m’a fait comprendre que cet amour, dont j’avais osé tout accepter sans pudeur, nous avilissait tous les deux. J’ai eu peur et pitié pour toi en voyant l’homme que tu avais pu aimer...
— De la pudeur! de la pitié! dit Jeanne avec feu; mais tu dis toi-même que je t’aimais!... Claudien , votre pureté d’aujourd’hui n’est que de l’égoïsme ; ce que vous appelez le cri
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de votre conscience, c’est le cri de la lâcheté !
Puis, effrayée elle-même de ces dures paroles, elle reprit en pleurant :
— N’ai-je pas sacrifié plus que toi? Que peuxtu me reprocher? Tu parles de ton frère! Et mon mari?... Ta dignité perdue ! Et mon repos, ma réputation, mon honneur? Je foulais tout aux pieds pour toi. Je renonçais à tout bonheur qui ne me serait pas venu de toi. Je me suis détachée de tout ce que je pouvais aimer. Pour toi, j’aurai la force de tout souffrir encore. Je bénirai le malheur qui le donnera une nouvelle preuve de mon amour ! Et c’est toi, loi ! qui me repousses et viens froidement me parler d’honneur et de dignité, lorsque j’ai renoncé à tout cela pour toi ! Tu ne m’aimes pas, Claudien, tu ne m’as jamais aimée !
Elle ne put continuer : les sanglots étouffaient sa voix.
Claudien n’eut pas la force de soutenir plus longtemps le personnage de haute et impassible raison qu’il avait cru pouvoir jouer. Ses larmes coulèrent et il se précipita aux pieds de Jeanne.
— Je ne t’ai point aimée! dit-il. Ne t’ai-je
donc point assez donné de tristes preuves de mon amour? Que voulais-tu de plus? Mais c’est parce que je t’aime, pauvre insensée! que je veux te rendre ces biens que je t’ai fait perdre.
— Vous pouvez regarder en arrière, vous! dit Jeanne; vous pouvez oublier et rentrer dans la vie de tous, comme si rien ne s’était passé. Pour moi, il est trop tard.
— Non, il est temps encore. Fuir tous deux, ce n’est pas le paradis, c’est l’enfer qui s’ouvre. Crois-tu que, dans quelque lieu que nous soyons, on nous pardonnera le bonheur que nous nous serons fait tout seuls? Tu ne te doutes pas encore des affreuses tortures que tu aurais à supporter. Vois-tu la honte s’attacher à ton front? et, au milieu de froids dédains que je n’aurais même pas le droit de punir, vois-tu le fantôme glacé de la misère se dresser à notre chevet? La misère pour toi, Jeanne! la misère, pour prix de ton amour, de ton dévouement ! Et penses-tu que je serai là, moi qui voudrais mourir pour te voir heureuse, que je serai là, déchiré, impuissant devant ces souffrances que je t’aurai faites!...
— Oh ! dit Jeanne sans l’entendre, pourquoi l’ai-je laissé partir?...
— Jeanne, dit Claudien, écoute-moi. Tu peux être heureuse encore. Tu peux reprendre cette place que tu crois perdue. Le monde n’a pas eu le temps de te soupçonner. Tu reparaîtras calme et tranquille comme auparavant. Laisse moi partir seul, et je partirai consolé, en pensant que du moins je ne t’entraîne point dans l’abîme.
— Je ne vous comprends plus, répondit Jeanne. Vous voulez que je retourne près de mon mari, n’est-ce pas? C’est bien là ce que vous voulez dire? Croyez-vous donc qu’un mari pardonne comme votre frère vous a pardonné?
— Jeanne, reprit Claudien s’abandonnant à son émotion, il me faut tout mon courage pour te résister. Ne l’affaiblis pas. Vois, je souffre et je pleure comme toi. Fais comme moi, résignetoi, écoute ma prière. Ne me résiste pas davantage; ah! c’est à en devenir fou!
— Mais tu ne sais donc pas, s’écria Jeanne poussée à bout, tu ne sais donc pas que je serai bientôt mère!...
La volonté chancelante de Claudien fut paralysée à cette révélation.
Le secret que la pudeur de Jeanne lui avait caché jusque-là venait renverser les projets qu’il avait formés. Il avait déployé, dans cette lutte contre Jeanne et contre lui-même, toute l’énergie dont il était capable. Il était au bout de ses forces, et il n’osait s’avouer à lui-même qu’il était heureux de ce nouvel incident, qui à ses yeux venait l’acquitter de sa faiblesse.
La mère de son enfant n’était plus seulement pour lui Jeanne Regis.
Claudien éprouvait d’avance avec bonheur et orgueil le sentiment de la paternité.
Oubliant les funestes prédictions de son frère, son esprit impatient s’élancait par un généreux élan dans les séduisants mirages d’un riant avenir. R se voyait déjà entre sa femme et son fils, ce fils qui était bien le sien... Les difficultés disparaissaient sous la baguette magique de sa confiante crédulité. Il travaillait pour ce fils, pour la mère de son fils ; il travaillait pour les rendre heureux.
Il ne lui vint pas même à l’esprit, disons-le,
de demander à Jeanne d’avouer ce fatal secret à son mari. Cette idée, d’ailleurs, il l’eût repoussée comme un crime.
Jeanne, inquiète, magnifique dans son désordre, épiait la pensée dans les yeux de Claudien.
-Pardonne-moi ! s’écria-t-il enfin ; oublie tout ce que je viens de te dire; c’est moi qui étais insensé. Oui, tu seras heureuse avec moi ! oui, nous partirons ensemble pour ne plus nous quitter jamais ! Je me sens une force nouvelle. Tu avais raison, il y a encore du bonheur pour nous. Nous séparer, c’était impossible. Il y a un lien éternel et sacré qui nous unit! Dis-moi que tu m’as pardonné.
— Merci, Claudien ! dit Jeanne radieuse, laissant couler à flots des larmes de bonheur. Je savais bien que tu ne pouvais pas m’abandonner! C’est bien toi, mon Claudien! Je te retrouve enfin, grand et bon, comme je t’ai aimé...
Et tous deux, enlacés dans un long et tendre embrassement, se regardaient avec ivresse.
Il leur semblait sortir d’un horrible rêve. Ils se souriaient comme aux premiers jours de
bonheur et d’amour. Leur passion s’était retrempée dans la douleur.
Ils avaient tout oublié.
Et c’étaient de doux et interminables projets, mêlés de douces et interminables caresses.
L’enfant était né : il s’appelait Claudien, ou Jeanne; Jeanne ne voulait confier qu’à ellemême les soins de sa première enfance.
Puis Claudien se remettait à ses études oubliées pour faire lui seul l’éducation de son fils chéri. Et ils étaient heureux de ce bonheur tranquille et sûr que donne la famille.
— Louise! dit Jeanne, folle de joie, à sa confidente qui rentrait : il ne m’abandonne plus ! Il élèvera lui-même notre fils. Nous ne nous séparerons jamais ; il m’aimera toujours !
— Toujours ! dit Claudien en la contemplant ravi.