LE COUP DE SECONDE. — ÉLECTIONS
Le lendemain de cette conversation, le banquier reçut une seconde visite de Beauplaisir.
— Nous avions oublié hier un point important, dit celui-ci en l’abordant.
— Lequel? demanda Regis.
— Ma fortune, mes propriétés.
Regis le regardait sans comprendre.
— Sans doute, reprit Beauplaisir en riant. Pensez-vous donc être le seul à avoir des biens au soleil?
ISO
— Enfin? dit le banquier, qui n’avait pas les mêmes motifs de gaieté que Beauplaisir.
— Madame de Sillerey m’adore, c’est fort bien ; mais est-il bien sûr qu’elle m’épouse si je ne possède absolument rien? Son orgueil ou sa vanité aurait peut-être peine à soutenir l’épreuve. C’est d’ailleurs aussi pour moi une question d’amour-propre : il faut que j’apporte quelque chose dans le contrat. Nous apportons la Roche-Pot.
— La Roche-Pot?
— Oui, le château de la Roche-Pot.
— Lorque vous vous serez expliqué...
— Vous ne savez pas ce que c’est que la Roche-Pot ? reprit Beauplaisir. La Roche-Pot est un domaine que ma famille possède depuis.... enfin, il nous appartient de temps immémorial. C’était une propriété considérable qui a été morcelée par des ventes partielles et successives. Le château a fini par être démoli ; on a voulu probablement empêcher qu’il ne tombât sur la tête des passants, et, comme notre propriété, notre possession était en litige et qu’il s’agissait d’un interminable procès, pendant qu’on plaidait
La robe de déj anire. iSt
d’un côté et qu’on tâchait de s’arranger de l’autre, que les huissiers, les clercs de notaire et d’avoué couraient à l’envi, les paysans se sont occupés à voler les matériaux. De telle sorte que, lorsque nos droits ont été reconnus, c’est tout au plus s’il restait trois pierres sur la place. Par malheur, ces trois pierres se trouvent placées justement sur un affreux petit rocher dans un pays perdu. C’est dans les Landes, à quatre lieues du bassin d’Arcachon. Le terrain est crayeux et il n’y pousse que des pierres à fusil. On ne pourrait pas y faire venir seulement un bouquet d’orties. On a voulu vendre ma propriété, et, sur une mise à prix de trois cents francs, il ne s’est pas présenté d’acquéreurs. Entre nous, ça ne vaut pas cent sous. Mais ce n’en est pas moins un domaine.
— Eh bien? dit Regis.
— Eh bien, reprit Beauplaisir, il faudra que vous m’aidiez encore de ce côté. Je ne puis décemment pas me présenter avec un si maigre apport devant le notaire qui rédigera mon contrat. Heureusement, c’est un bien-fonds auquel il est facile de prêter une valeur Active, et c’est
ce dont il s’agit. Vous m’achetez la Roche-Pot cinquante mille francs, cent mille ou cent cinquante mille francs, je ne marchande pas, vous voyez. Quand la vente est enregistrée, — inutile d’ajouter que je vous donnerai toutes sécurités et contre-lettres possibles, dit-il sans le moindre embarras en touchant la défiance que le banquier devait avoir de lui, — aussitôt la vente enregistrée, je vous rachète la Roche-Pot pour deux cent mille francs, dont vous me donnez quittance. J’apporterai ainsi à la communauté une valeur de deux cent mille francs, c’est peu, mais enfin!...
— Je ne puis me prêter à cela, répondit froidement le banquier. On donne aux transactions du genre de celle que vous me proposez une épithète que vous me dispenserez de dire. Je vous ai promis mon concours personnel et mon appui auprès de madame de Sillerey, rien de plus.
Beauplaisir parut fort surpris de ce refus.
— Nous nous sommes réciproquement engagés, dit-il, moi, à vous faire député, vous, à me marier. Vous avez vu si j’ai manqué jusqu’ici à
mon programme. Refuserez-vous maintenant de remplir les conditions du vôtre?
— C’est une indigne tromperie, répondit le banquier, qui ne put se défendre d’un mouvement de dégoût en regardant Beauplaisir. Et je n’y prêterai pas les mains.
— Allons donc ! dit Beauplaisir en riant. Vous avez des moments où vous m’étonnez beaucoup, parole d’honneur! Que craignez-vous? Ces choses-là ne se font-elles pas tous les jours? Serait-il donc hors de toute vraisemblance que vous voulussiez acquérir ces terrains? L’agriculture n’en peut rien faire, mais vous pouvez les désirer dans un but d’exploitation industrielle. Qui viendrait .vous demander compte de vos desseins? Et où est l’impossibilité de ceci, que, regrettant un bien de famille, je voulusse le racheter, même le lendemain de la vente, fùt-ce cent fois au-dessus de sa valeur? D’ailleurs, on ne vous demande pas ici de compromettre en rien votre nom. Il ne manque pas d’hommes de paille. Au surplus, reprit-i! lentement et en appuyant sur chacune de ses paroles, rien n’est terminé entre nous et vous pouvez, si vous le
voulez, rompre notre marché. Je pense très-sérieusement que madame de Sillerey ne peut me donnersa main sans cela, ou qu’au moins c’est un moyen de lever bien des difficultés. Or, je crois que vous tenez à ce mariage. Réfléchissez !
Une pensée de haine et de vengeance se trahit dans le regard du banquier. Ses sourcils se froncèrent, et ses lèvres minces se serrèrent l’une contre l’autre. Il se dit aussi qu’en effet tout n’était encore qu’esquissé dans son pacte avec Beauplaisir ; que celui-ci pouvait, d’un mot, mettre au néant ce qu’il avait si bien commencé.
Beauplaisir l’épiait, car il attachait une grande importance à la question qu’il venait de poser. Beauplaisir se rappelait la délation que le banquier avait exigéa de lui ; il n’avait pas oublié que Regis l’avait contraint à trahir Jeanneet son ami, et cette âme basse ne pouvait pardonner à celui qui l’avait forcée à commettre une bassesse. L’infamie a son orgueil. Le ver de terre rampe quand il suit son allure naturelle : mettez le pied sur lui, il se redressera.
Beauplaisir était de ces hommes qui n’oublient
pas, et il s’était promis de se venger de Regis en lui appliquant la peine du talion. Il y avait vingt autres moyens de mener à bien cette affaire ; il les avait tous repoussés.
Regis lui eût mis spontanément dans la main les deux cent mille francs, qu’il les eût refusés. Il ne voulait qu’une chose : ignominie pour ignominie.
— J e ne vous demande pas une réponse immédiate, dit-il, trop sûr de l’emporter.
Et, après avoir laissé au banquier un instant pour réfléchir :
— Nous causerons de cela dans un autre moment. Eh bien, allons-nous chez notre belle veuve?
— Oui, répondit Regis en se levant brusquement. Vous pourrez vous y présenter dans une heure.
— Vous êtes charmant quand vous le voulez, savez-vous ! dit Beauplaisir radieux.
Et il prit congé du banquier.
Il est midi. Le temps est tristement couvert d’un épais manteau de nuages gris.
Le jour, terne et sombre, lutte à travers les
épais rideaux de velours de la chambre à coucher de madame de Sillerey, plongée dans des teintes crépusculaires. On éprouve un insurmontable malaise, même dans cet appartement minutieusement défendu contre les caprices et les brusqueries de l’atmosphère.
Au milieu de cette température artificielle, dans cet air transformé par les soins du luxe, les frissons saisissants, pénétrants et froids comme l’acier, planent suspendus.
La neige, la grêle et la pluie tombent au dehors. C’est un orage d’hiver, froids et pâles orages, sans les éclairs étincelants avant-coureurs, sans les étouffantes et fiévreuses chaleurs d’attente.
La pluie glacée heurte les fenêtres à coups pressés et crépitants, comme pour demander refuge, et pleure de longues larmes qui coulent en dehors le long des vitres.
Madame de Sillerey vient de se lever. Elle a passé dans son cabinet de toilette dont la porte s’est soigneusement refermée sur elle.
Une camériste, confidente obligatoire dont la discrétion doit se payer bien cher, procède
aux mille soins de son ministère mystérieux.
Madame de Sillerey, attentive, suit ses mouvements dans la glace placée devant elle. Elle a mal dormi. Le temps sombre réagit sur elle, et une agitation inquiète la fait par instants tressaillir. Elle s’examine avec anxiété, comme elle a fait la veille, comme elle fait chaque jour.
A cet examen sévère et inflexible, ses sourcils se rapprochent, l’arc de ses lèvres se détend, et un vif sentiment de tristesse se peint sur sa physionomie.
La crainte est clairvoyante quelquefois, et madame de Sillerey ne peut s’empêcher dé s’avouer que ses yeux aux contours si francs et si purs s’entourent de tons bistrés et bleuâtres, de plis fins et légers, odieux indices, redoutables causes des sombres langueurs, des préoccupations profondes, des larmes secrètes.
Sur le front de Camille, uni comme le marbre il y a quelques jours encore, l’ongle du temps trace déjà deux lignes, imperceptibles peut-être pour tout autre que pour elle. L’éternel sourire de la femme du monde s’est stéréotypé peu à peu, sentinelle permanente, des deux côtés de
sa bouche, et ses traces indélébiles ne peuvent disparaître, même en ce moment de tristesse et de peur. Elle se voit avec terreur prise sous le réseau de rides que la vieillesse jette, d’abord, comme un avertissement, d’une main faible et complaisante, et qu’elle laisse ensuite peser de tout son impitoyable poids.
Une autre opération plus mystérieuse encore vient de commencer.
Madame de Sillerey a jeté involontairement un coup d’œil inquiet, et elle s’est assise.
La femme de chambre a saisi un petit instrument d’acier, coquet et brillant, et elle poursuit, penchée, quelques rares fils d’argent semés au milieu des cheveux noirs. Son minutieux travail se prolonge plus que d’ordinaire, et Camille rêve plus profondément.
Le monde qu’elle a tant aimé, le monde auquel elle s’est livrée tout entière, qu’elle a préféré à tout, aux affections de la famille, aux saintes joies d’un amour consacré, le monde auquel elle a sacrifié ses premiers jours, les plus beaux, sa vie en fleur, sa beauté, qui l’a accueillie avec transport quand elle avait sa triomphante es-
corte de jeunesse, d’opulence et d’orgueil, ce monde égoïste et ingrat est prêt à la fuir, aujourd’hui qu’elle n’a plus rien à lui livrer.
Enivrée aux extases menteuses, consumée par les sécheresses de cet amour infécond et fou, elle a vu tout homme de cœur s’éloigner d’elle, et elle a attendu au dernier moment pour comprendre, sinon pour se repentir. Déjà la solitude se fait autour d’elle; cette couronne d’un jour, qu’elle a mis tant d’efforts et d’adresse à conquérir et à conserver, va lui échapper et passer sur la tête d’une autre, car pour elle le soir est venu. Elle pense au lendemain et tressaille en voyant passer dans son imagination épouvantée trois fantômes glacés ; la vieillesse, la laideur, l’abandon...
La vieillesse est plus prompte et plus impitoyable aux femmes maigres qu’à celles qui ont de l’embonpoint, phénomène physiologique qu’il est facile de constater.
Des chairs bien tendues donnent moins de prise aux rides, qui semblent s’émousser contre elles et ne pouvoir mordre, et, lorsque la fraîcheur du teint vient encore au secours de ces
natures fermes et rédondantes, les fruits dorés de l’été se conservent, savoureux et charnus, jusque par delà l'automne.
Madame de Sillerey n’était, pas une de ces privilégiées ; non qu’elle fût maigre, mais elle avait, en style d’atelier, les attaches fines, et c’est presque de la maigreur. Elle n’avait pas cette beauté qui dure après toutes les autres : la majesté imposante de la stature. Avec sa taille svelte et élancée, elle s’en tenait à la distinction. Si elle pouvait être fière de ses formes élégantes et pleines, ces formes étaient voilées et inaccessibles, et ne pouvaient fournir qu’aux satisfactions d’un orgueil solitaire. Ce qui se voyait d’elle, ce qu’elle pouvait livrer, était nerveusement et souplement dessiné, mais délicat et ténu, comme le sont des extrémités et en raison même de l’extrême distinction de son être.
L’œil attentif de la veuve, à l’affût des atteintes du mal irréparable, les a aperçues le premier, et, à cette découverte redoutée, elle a tristement baissé le front.
Pourtant, il vient un moment où le calme reparaît sur ses traits contractés. Elle pense à
Beauplaisir ; elle sourit presque en songeant qu’elle n’a qu’un mot à dire, un mot bien impatiemment, bien avidement attendu, pour attacher à tout jamais à elle cette admiration depuis si longtemps fidèle et passionnée. Elle se dit bien que, dans sa cour d’hier, elle avait à choisir entre mille prétendants au moins aussi brillants que celui-là; mais elle est heureuse en pensant que son pouvoir est toujours reconnu par lui, sacré et inviolable. Sa vanité se réfugie dans cet amour et s’y relève. Il y a en elle, pour celui qui attend incliné et soumis, une sorte de reconnaissance qu’elle ne voudrait pas s’avouer. Elle le voit à travers le prisme de son égoïsme et de son orgueil, fière dè ce qui le distingue, indulgente pour ce qui lui manque. Elle flatte malgré elle le portrait qu’elle fait de Beauplaisir, rapportant au profit de sa personnalité les qualités qu’elle lui découvre et celles qu’elle lui cherche. 11 est élégant et beau : que de rivalités jalouses la regarderaient avec envie! Elle épuise avec avidité jusqu’aux minuties de son triomphe.
Le nom de Simons, jeté à la porte d’un salon, est un des quelques noms qui font retourner
les tètes, et son écusson éclatant attirera bien des regards sur les panneaux de sa calèche.
— Sur moi, se dit-elle, rejailliront toutes ces gloires ; à moi reviendra le parlum le plus pur des louanges et des succès. Son esprit lui donne sur ceux qui l’entourent une incontestable puissance dont je prendrai la moitié... Il est jeune, et ce serait un démenti donné d’avance aux soupçons haineux, à tous ces regards qui épient, dans l’anxiété de leur odieuse attente, la trace que chaque journée de plus a laissée sur mes traits... Il m’aime, je n’en pourrais douter. Son amour me confirmera le pouvoir que j’ai sur lui, et que je conserverai sans ombrage , sans inquiétude...
« Mais sa fortune !... Il n’a rien, je crois... Un mariage ainsi conclu ne donnera-t-il pas prise aux médisances, aux calomnies? Ne chercherat-on pas de cruelles interprétations?... Et pourtant je ne puis rester veuve, se dit-elle en jetant un nouveau coup d’œil sur la glace. Vingt fois ce titre de veuve a été pour moi un embarras et un lien... Ma liberté n’est qu’un esclavage, et, pour être vraiment libre, il faut que je me
donne un maître... Que ferai-je de cette liberté vaine et fausse, quand je ne serai plus jeune, quand je ne serai plus belle?... Il faut quelqu’un là, près de moi... Ma sœur, si insignifiante et si pâle auprès de moi, s’appuie sur le nom d’un mari... Toute sa confiance et sa force sont là... Et quelle différence entre lui et Regis !...
Et la physionomie de Camille s’épanouit tout à coup sous une singulière expression de malice.
Peut-être pensait-elle que le banquier ne pourrait s’empêcher de se rappeler des souvenirs bien chers, et la voir sans une affreuse jalousie aux bras de Beauplaisir.
La coquetterie a ses raffinements de cruauté naïve.
Camille croyait que, sous l’accueil affectueux fait par Regis à Beauplaisir, se cachait une haine sourde.
— Il devine que je l’aime ! se dit-elle.
Un bruit se fit entendre dans la cour de l’hôtel.
La porte cochère cria sur ses gonds et se referma lourdement.
La femme de chambre, sur un signe de ma-
dame de Sillerey, avaitété souleverla mousseline qui retombait devant ses fenêtres.
— C’est la voiture de M. Regis, dit-elle.
Camille se leva. Sa toilette était achevée. Sa physionomie s’était animée et éclaircie pendant le long entretien qu’elle venait d’avoir avec ellemême; jamais peut-être la main habile de sa camériste n’avait eu un succès plus complet.
Camille ne put retenir un sourire de satisfaction, et elle donna à sa psyché un de ces longs regards qu’une femme prolonge jusqu’au dernier moment et qu’elle laisse à son miroir, la tête tournée longtemps encore, en interminable adieu.
En entrant dans le salon, madame de Sillerey vit M. Regis assis, le front penché entre ses deux mains. Lorsqu’il se redressa au bruit, elle fut effrayée de l’altération de ses traits. Les rudes secousses qu’il avait essuyées l’avaient fait vieillir en quelques jours.
— Qu’avez-vous? lui dit-elle en s’approchant de lui avec intérêt.
— Jeanne s’est enfuie de l’hôtel, répondit-il. Selon toute apparence, elle est allée rejoindre
un misérable par qui elle s’est laissé séduire.
Le plus vif étonnement se peignit sur la figure de madame de Sillerey. Un acte énergique de sa sœur, quel qu’il fût, la surprenait au dernier des points.
Elle prit silencieusement les mains du banquier entre les siennes. Nul mieux qu’elle ne pouvait comprendre qu’il y avait là une de ces situations dans lesquelles la parole doit être prudente et timide, et où le silence sert mieux que d’indiscrètes consolations.
— Qu’allez-vous faire? dit-elle enfin.
— Rien, répondit péniblement Regis. Et que pourrais-je faire? Le scandale d’une séparation est le dernier des moyens.
— Vous avez raison, dit madame de Sillerey.
Les paroles du banquier venaient de la tranquilliser.
Jeanne était sa sœur, et la honte d’une pareille faute devait inévitablement rejaillir sur elle. Dans son égoïsme, la première pensée qui s’était présentée à elle, c’est que son nom de femme était compromis.
— Qui aurait cru cela? reprit-elle.
Aux plaintes qu’elle donna généreusement et abondamment au banquier, à ses marques d’affectueuse compassion, elle mêla quelques mots de mépris glacé pour sa sœur. Elle fut sans pitié pour Jeanne et l’accabla. A un mot qu’elle prononça, un mot sanglant et irrévocable, Regis, qui buvait en ce moment la lie de son calice, lui jeta un regard de haine sombre. Toutes ses fureurs, tous ses ressentiments se réveillaient.
Camille, trop occupée de s’exalter sur la faute de sa sœur, ne vit pas ce regard. Elle puisait largement dans son invulnérable réputation, dans sa vertu de veuve inattaquable, les colères de son indignation et ses dédains furieux.
Elle se rappela enfin que Regis était là, et que c’était devant lui qu’elle parlait ainsi d’une femme qui portait son nom. Elle laissa alors un instant de côté ce sentiment féroce de sa personnalité qui l’avait fait s’oublier, et demanda au banquier avec l’air du plus vif intérêt ce qu’il avait résolu de faire pour parer aux inconvénients de sa position.
Regis lui répondit qu’il allait partir pour Moulins.
LA BOBE DE DÈJAN1RE.
A Paris, on croirait sa femme avec lui, et cela lui éviterait de répondre à d’embarrassantes et inévitables questions. Ce serait toujours du temps gagné, et il aurait le loisir de s’arrêter à une résolution suffisamment mûrie et définitive.
Les soins de sa candidature, ajouta-t-il, nécessitaient d’ailleurs ce voyage.
Les élections étaient annoncées pour la fin de l’année, et il avait résolu de ne pas retarder de deux ou trois années, plus peut-être, son entrée dans la carrière politique.
Il ajouta encore, par manière de conversation et de confidence, que Beauplaisir seul était dans son secret.
— J’ai été heureux dans un moment si pénible, dit-il, d’avoir auprès de moi un homme de ressources et de cœur. Sans lui, sans ses conseils, peut-être me serais-je laissé aller à n’écouter que mes ressentiments. C’est une éternelle obligation que j’ai contractée envers ce jeune homme, et j’attends le jour où je pourrai reconnaître le service qu’il m’a rendu.
— Je répondrais de sa discrétion comme de
la mienne dit madame de Sillerey très-attentive depuis un instant; cependant, connaissant votre prudence, exagérée parfois, je ne m’explique pas que vous vous soyez confié...
— Mai;*, interrompit Regis, il était le premier avec vous à qui je pusse faire partager mon secret et demander conseil. J’ai jugé Simons dès le premif r jour où je l’ai vu, et j’ai découvert du premier coup d’œil tout ce qu’il y avait en lui d’intelligence, de générosité, de délicatesse. Si je suis éla à Moulins, c’est à lui, je vous le dis entre nous, que je le devrai.
Camille se pencha sur le bras de son fauteuil pour écouter de plus près le banquier.
— Vou s ne m’avez jamais parlé de cela, ditelle.
— Ce sont les affaires ennuyeuses, mon amie, dit sentimentalement Regis en lui prenant la main; c’est déjà bien assez d’avoir un coin de votre cœur pour mes chagrins.
Et il co ntinua :
— Oui, je ne puis le nier à moi-même, Simons a fait là ce que je n’aurais pu faire, moi... II a déployé sa finesse et sa prodigieuse habileté, il
a eu d’incroyables activités de dévouement. Et puis il a utilisé toutes ses alliances, qui sont, vous le savez, des plus belles dans le j «arti légitimiste. J’ai été étonné moi-même de l' influence énorme de ce jeune homme, à peine U ncé dans le monde. Plus âgé, et sans son amitié j our moi, il eût pu me disputer la place.
— Mais, dit avec quelque embarras madame de Sillerey, il faut certaines condition s... Je ne pense pas que M. de Simons soit riche.
■ — Riche, non, répondit Regis. M lis il lui reste encore quelques débris de sa fortune patrimoniale.
— Gomment! des débris! Est-ce qui sa première jeunesse a été orageuse?
— Je me suis mal expliqué, reprit R «gis. Oh ! non ; de ce côté-là, je sais depuis Ion gtemps à quoi m’en tenir. Simons a toujours p* nsé trop sérieusement pour s’être occupé à disst per niaisement un héritage, et on ne lui en avait pas laissé la peine d’ailleurs. Sa famille éta it ruinée depuis.longtemps. C’est à peine si son pa trimoine lui permet de vivre: deux cent mille francs en biens-fonds.
Madame de Sillerey fit un léger mouvement. Nous ne saurions dire si c’était de satisfaction ou de désappointement. Nous pensons pourtant qu’elle avait intérêt à savoir à quoi s’en tenir sur la position de Beauplaisir, et qu’elle devait avoir, par conséquent, des données bien moins satisfaisantes sur sa situation financière.
Le banquier avait laissé tomber négligemment ses dernières paroles.
Camille n’avait aucune raison de ne pas se confier entièrement à sa franchise.
— Mais, reprit-il u n peu plus haut, ce qui vaut mieux que cela, ce qui est sans prix, car cela ne s’achète pas, c’est le nom qu’il porte, c’est ce caractère si heureusement doué , droit autant qu’adroit, souple, habile, plein de vigueur et d’énergie. L’avenir est bien large pour les hommes taillés ainsi !
Ici la pensée du banquier eut l’air de faire ce qu’on appelle en vénerie un crochet.
— Le dévouement qu’il m’a témoigné est tel, s’est formulé par des preuves telles, que je suis encore à me demander ce que j’ai fait pour me l’obtenir. J’ai pensé quelquefois que Simons
agissait ainsi sous toute autre influence qu’une sympathie spontanée et assez inexplicable pour mes intérêts.
— Comment cela? demanda madame de Sillerey avec curiosité.
— Eh bien, répondit Regis, je me suis dit souvent que c’était peut-être vous que je devais remercier de tout ce zèle. Outre les liens de famille, il sait l’affection qui existe entre vous et moi. C’est vous qui me valez son affection.
En parlant ainsi, Regis paraissait scruter profondément le regard de madame de Sillerey. Elle se crut observée et jugea prudent de ne rien livrer.
— C’est une plaisanterie! dit-elle en riant.
— Il vous aime, reprit Regis, et il est impossible que vous ne vous en soyez point aperçue.
Camille joua un demi-étonnement, et Regis continua sur le même ton. Il soutint avec tant de chaleur la cause dont il s’était chargé, qu’un instant la défiance de la veuve crut deviner qu’il était venu là pour présenter et appuyer les prétentions sérieuses de Beauplaisir.
Madame de Sillerey éprouva un certain dépit de voir son ancien adorateur prendre aussi chaudement le parti d’un nouveau poursuivant. Sa coquetterie soutint un rude échec jusqu’à ce que son impérissable vanité lui vînt en aide. Elle se dit que Regis n’avait pu oublier son premier amour, et voulut à toute force qu’il se fût contraint à faire du dévouement et de la générosité, et à sacrifier des espérances, irréalisables désormais pour lui, à sa reconnaissance des services que Beauplaisir venait de lui rendre.
Regis parla longtemps encore et parla bien. Il montra dans le lointain, à madame de Sillerey, Beauplaisir et lui, s’appuyant l’un sur l’autre, réunissant leurs forces et décuplant leur crédit et leur puissance personnelle par une association politique presque sans exemple.
Il partit enfin.
Beauplaisir arriva ensuite.
Le chemin était tout tracé et la route facile.
Le panégyrique chaleureux de Beauplaisir, les insinuations adroites de Regis avaient surpris Camille dans la meilleure disposition d’esprit, et coïncidaient heureusement avec les pensées qui
la préoccupaient à l’arrivée du banquier.
Quand Beauplaisir se présenta à madame de Sillerey, l’accueil qu’il reçut lui fit comprendre que sa partie était gagnée.
Camille était tendre!...
Beauplaisir contint avec effort la joie de son triomphe. Il ne laissa pas deviner qu’il se doutât de son succès, et, loin de là, il ne fut jamais plus soumis, plus attentif, plus craintif. Il savait par cœur l’adversaire qu’il avait devant lui.
Camille, qui était dans un de ces moments, le premier pour elle peut-être, où la volonté se fait petite, où l’âme cède et attend, impatiente et frémissant de bonheur, l’ordre du maître, Camille se laissa prendre du premier coup aux modesties et aux doutes de cette passion qu’elle faisait depuis si longtemps attendre.
L’attitude habile de Beauplaisir l’acheva. Elle se gonfla de toute sa fierté devant l’amour qu’elle inspirait, amour si profond et si vif, qu’il hésitait et tremblait au doux moment des derniers aveux ; si ardent, qu’il se retirait, modeste, sous la cendre, attendant pour éclater qu’on lui dît : Je vous permets de brûler.
Madame de Sillerey et Beauplaisir accompagnèrent Regis à Moulins, où le mariage devait se faire.
Nous ferons grâce au lecteur des empressements, des impatiences, des extases de Beauplaisir auprès de Camille.
Le contrat n’était pas encore signé, et la fascination était indispensable jusque-là.
Si nous avons fait connaître Beauplaisir aussi bien que nous l’avons connu nous-même, on peut croire que ce ne fut pas ce moment-là qu’il choisit pour faiblir.
Au reste, dans une de ces conversations intimes avec le banquier, et comme celui-ci ne pouvait cacher son étonnement, étonnement mêlé d’un vague sentiment de défiance et de crainte devant son effrayante habileté, son jeu puissant de la passion, Beauplaisir dit en riant :
— Mon cher maître, on met d’ordinaire le bouquet à la fin des feux d 'artifice.
Pour madame de Sillerey, comme pour tous ceux qui furent appelés à jouer un rôle, ne fûtce que comme comparses, dans cette belle comédie, Beauplaisir se montra donc noble et ra-
dieux jusqu’au dernier moment. L’astre ne se voila pas un seul instant du plus léger nuage. Il se soutint dans les plus étourdissantes hauteurs, avec une force d’haleine incroyable. Il avait mené Regis bien plus loin encore que celui-ci n’avait pu d’abord le prévoir. 11 l’avait contraint à passer par ses volontés pour la vente première et le rachat de ce qu’il appelait ses domaines, repoussant opiniâtrément toutes les autres combinaisons offertes par Regis. Ge qu’il avait voulu, il L’avait fait. Il avait sali par une complicilé frauduleuse l’homme qui lui avait arraché une trahison. Cela terminé, il avait passé à autre chose. Toujours par le canal du banquier, qui, une première fois compromis, n’était plus libre de s’arrêter , Beauplaisir avait aliéné secondairement la Roche-Pot ; vingt transactions diverses et souvent en désaccord apparent avaient succédé, avec cette rapidité qui ne perd pas une seconde, à la vente à réméré qu’il avait faite dans le principe à Regis, et il s’était ainsi constitué un avoir fictif considérable, et avait fini par trôner triomphalement sur un mythe. Il trouva le moyen de se poser noblement aux
yeux de tous, en faisant faire le contrat sous le régime de la communauté des meubles, la fortune'à lui appartenant étant censée mobiliaire.
Chacun se récria sur la grandeur et le désintéressement du procédé. Quelques-uns versèrent des larmes de tendresse.
Regis assistait à tout cela, ébahi, presque effrayé de son œuvre.
Le lendemain de son mariage, Beauplaisir remit au banquier dix billets de banque, et, cela fait, il respira largement, comme un homme soulagé d’un grand poids. Tout était fini entre Regis et lui.
Beauplaisir se dit qu’il pouvait se passer d’un auxiliaire superflu, et qu’il serait trop niais de renouer une association où il aurait désormais la plus forte part à apporter. Il aimait mieux garder librement la haine qu’il conservait encore contre le banquier, et l’indépendance de son ressentiment. Il pensa, dans l’espèce de conscience qu’il s’était faite à son usage , n’avoir aucun reproche à se faire en rompant, non en apparence, mais profondément et irrévocablement, le pacte conclu pour un temps
donné entre ses intérêts et ceux de Regis.
Toutes les conditions du marché avaient été remplies de part et d’autre.
Beauplaisir était marié.
Regis était député.
Car Armand, lui aussi, avait tenu sa promesse. Il avait stoïquement renfermé dans son cœur ses vœux et ses principes, sa vie tout entière, comme le soldat qui roule son drapeau autour de son corps. Il n’appuya pas le banquier : il ne l’avait pas promis, car il aurait été au-dessus de ses forces de tenir un pareil serment. Mais, lorsque de toutes parts on vint le consulter, il se renferma dans un triste et douloureux silence.
Si cette conduite surprit ceux qui étaient venus à lui, personne ne s’avisa d’en vouloir pénétrer les motifs, et chacun respecta sa réserve.
L’estime qu’il inspirait était si profonde et si entière, que nulle supposition malveillante, nul soupçon hostile ne trouvèrent à s’éveiller.
Il assista, la mort dans l’âme, à ce convoi funèbre de ses sympathies et de ses idées, rêves
adorés auxquels il lui fallait dire adieu, et, quand le sacrifice fut terminé, il rentra chancelant dans son intérieur, et recommença, comme la veille, sa vie uniforme de travail et de pensée.
Et il se promit de tout faire pour oublier Claudien, ce frère qu’il avait tant aimé...