CHAPITRE QUINZIEME
tes AMANTS DE CLERMONT.
fait la t«rre entière à qui rêva les cieux ! Amab» Tasto,
« Vous saurez donc, commença le narrateur, qu'en l'an 400, l'Auvergne étant encore province romaine , le sentiment religieux était comme la passion dominante de l'époque.
C'était alors qu'on voyait les monastères
s^dlever de tous côtés , les solitudes se peupler de saints anachorètes, de reclus et de recluses, qui abandonnaient les plaisirs du monde pour vivre dans l'austérité , la prière et les bonnes oeuvres. L'église de Clermont , étant gouvernée par saint Alyre, son quatrième évêque, « il y avait dans la ville un
> jeune sénateur nommé Iiijuriosus, lequel » aimait tendrement la jeune, belle et ver-
> tueuse Scolastique, qui l'aimait de même. » Les parents des deux amants consentirent à leur mariage. Après les cérémonies de la noce, on conduisit les époux dans la chambre nuptiale; Scolastique avait déjà laisser tomber , non sans quelque répugnance , la ceinture virginale ; les parents s'étaient retirés.
i> Le jeune Injuriosus brûlait de jouir de ses droits, mais la pudeur et les larmes de Scolastique, qui s'était modestement retirée
à rextrémilé du lit, semblaient y mettre obstacle. Son cœnr oppressé battait dans son sein avec violence; elle sanglotait, iDais le plus doucement qu'elle pouvait.
> Voyant Scolastique insensible à ses premières caresses , Injuriosus lui dit :
» — 0 vous qui êtes ma vie ! vous qui serez toujours la bien aimée de mon cœur, quand je me vois le plus heureux des hommes quel est donc le sujet qui vous afflige? Daignez, chère moitié de moi-même, daignez me le dire, j'ose vous en supplier!
» La jeune épouse, cédant aux premiers mouvements de son cœur, se retourne vers lui, et, en tremblant, lui adresse ce discours :
» — Hélas ! quand tous les jours de ma vio seraient condamnés à pleurer, jamais mes veux ne verseraient assez de larmes pour
expier ma faute. Vous saurez donc, mon tendre époux, que je suis une grande pécheresse; si dans ce moment vous ne fortifiez ma faiblesse, si vous ne m'aidez pas de tout votre courage, c'en est fait de moi, mon ami.
> — Et de quoi pouvez- vous donc être coupable? lui répond l'époux étonné, vous qui êtes l'innocence et la pureté même.
» — Omonbien-aimé! répond-elle en pleurant, il faut donc que je vous confesse ce qui fait ma honte et mon chagrin; mais je tremble de vous le dire. Hélas ! j'ai besoin d'une grande indulgence pour que vous puissiez me pardonner. J'ai commis un crime , mon ami; avant de vous connaître, j'étais liée par l'engagement le plus sacré! Mon cœur s'était donné; ma bouche avait promis.... Vous m'avez fait tout oublier; mon amour a été
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plus fort que mon devoir; malheureuse que je suis! pourquoi vous ai-jevu!...
> Ces paroles furent suivies d'une grande abondance de larmes. L'époux, étonné , s'en crie :
» — Votre cœur s'était donné! un autre était aimé! répétait-il d'une voix presque éteinte. Un autre a reçu vos premiers serments ! Et pourtant vous êtes liée, car enfin vous m'appartenez!
» — Il est vrai, répond-elle, je le suis, et riep ne peut rompre nos nœuds. Si vous exigez de moi les devoirs de l'épouse , peutêtre n'aurai-je pas la force de résister à vos désirs, tant je sens que je vous aime; mais je n'aurai pas non plus la force de survivre à mes remords !
> A ces mots, Tépoux dit avec une sorte de colère :
ï Ce rival si redoutable, qu'il faut que je déleste, quel est il donc, grand Dieu?
> — Arrêtez! s'écria -t- elle; eh bien! il faut \ous l'avouer, c'était Dieu seul que }!aimais avant vous, c'était à lui que je m'étais engagée, c'était lui quej'atienîais pour époux; le ciel était la dot qu'il m'offrait, malheureuse! J'avîiis juré de lui porter aussi pure qu'au jour de ma naissance la fleur de ma virginité; soyez juge enir ^ vous et lui. Faut-il violer ou remplir mon serment? Ma vie, mon sort, mon éternité, sont entre vos mains... L'époux, effrayé , s'écria : Que tous les fléaux m'accabU nî ! que je meure mille fois avant de vous affliger! La vertu la plus pure ne sera point la victime de mes désirs \
T> Injuriosus , en protestant de respecter les sentiments de sa jeune épouse, chercha à la détourner d'un projet si contraire au vœu de
la nature, et lui représenta qu'un serinent fait dans un âge si tendre devant les ministres de Dieu pouvait être délié devant ces mêmes ministres, à qui Dieu en avait donné le pouvoir.
» Scolastiqiie répondit avec plus de zèle que de raison, et convainquit son époux, qui lui jura do respecter ses volontés.
» Mais elle était femme, ajoute l'historien, et elle exigea d'Injuriosus un autre serment
« — D'autres femmes, jelesais, dil^elle, sont plus belles que moi, elles vous paraîtront plus aimables; ouvrirez-vous sur elle§ un œil toujours indifférent et chaste? me le promettez-vous? Il le jura, tous deux se serrèrent la main , et plusieurs années s'écoulèrent de la sorte, n'ayant, dit la vieille chronique qu'îme même volonté^ quune âme, qu'un lit»
» L'épouse vierge mourut la première; l'époux, en l'ensevelissant, s'écria :
« — Je vous remercie, ô mon Dieu! béni soit votre nom à jamais ! Ce cher trésor, dont j'étais dépositaire, je vous le rends tel que vous me l'avez confié! La vierge aussitôt ressuscita, et répondit en souriant à son indiscret époux :
» — Taisez- vous, homme de Dieu! taisezvous, pourquoi dévoiler notre secret lorsque personne ne vous le demande ?...
> Injuriosus ne tarda pas à suivre la chaste Scolastique, et le ciel, après sa iiiort, fit un second miracle en leur faveur; le tombeau de l'époux avait-été placé près d'un mur intérieur de l'église; celui de l'épouse touchait le mur opposé. Le lendemain, la cloche ayant appelé les fidèles à la prière, on vit que les deux tombeaux s'étaient rapprochés et n'en faisaient plus qu'un. La mort ne devait point séparer ce que le ciel avait si chastement
uni, et les habitans d'Auvergne ont conservé leur mémoire sous le nom des deux amans. » (1).
Pendant ce récit, que personne n'interrompit, divers senti mens avaient paru agiter les auditeurs. Adèle, aux premiers incidens, se repentit d'avoir demandé cette étrange histoire, et parut mal à Taiso, soit par quelque cause secrète, soit par l'effet de la position oîi elle se trouvait placée, qui l'exposait aux regards investigateurs de Maurice. Heureusement pour elle, le crépuscule finissait, l'ombre des arbres s'épaississait, et la jeune dame, appuyant sa tête sur une de ses ma^ns,
(i) Fragment de Grégoire de Tours» cité par Dulaure.
pai'viiit à cacher la rougeur et la pâleur alternative dont l'émotion de ce récit couvrait successivement son visage. L'histoire d'Injuriosus en ramenant Maurice sur la scène nocturne de son propre n ariage, donna une autie iîîîpulsion à sa pensée. Il sentit, avec une profonde tristesse, mais avec puissance, la folie qu'il y avait à lui de nourrir un sentiment auquel nul espoir ne pouvait s'attacher; ses yeux, qui ne s'étaient point détournés d'Adèle, s'abaissèrent alors vers la terre, et, plongé dans une méditation qui pour être douloureuse n'était pas sans charmes, il en revint à sa première résolution, non celle de fuir, mais d'étouffer son amour, et de respecter le repos d'Adèle.
Le silence avait succédé au récit du vieux conteur. Julien, qui, autant que le lui permettait la faible lueur du soir, n'avait cessé
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d'épier sur le visage de Maurice ei d'Adèle l'impression que faisait sur eux la narration de Grégoire de Tours, se leva en disant :
— L'iiisioire est jolie; mais convenez que cet Injuriosus était un franc imbécille de s'é- Ire soumis ainsi aux pieiix caprices de cette jeune folle ! Quant à moi, à sa place, j'eusse dit à la bille : Vous avez consenti à m'épouser, je n'ai point fait de vœu, et, ma foi ! au bout du compte, je suis votre mari! Qu'en penses-tu Maurice, n'aurais-tu pas fait de même?...
La question était scabreuse et craelle : Maurice répondit, un peu troublé :
- Tu parles en vrai hussard, mon cher Julien, tu calomnies ton cœur que je connais tendre et généreux; qui sait, si tu avais entendu telle prière sortir de lèvres chéries, si tu avais entrevu tel regard, siju
n'aurais pas cédé coinuie Injuiiosus? Celui-ci airr^ait, il élait aimé, et qu'y a-t-il de difficile pour celui qui aime? le veritahlc amour recule-t-il devant aucun sacrifice? J'en connais de plus pénibles que celui-là.... murmura-t-il d'une voix si basse qu'une oreille seule put l'entendre, et le cœur auquel ces mots parvinrent en fut énui; c'était celui d'Adèle. La jeune dame ne s'était point mêlée à la discussion qui continuait entre .lulien et Maurice. Kn remerciant son vieil ami de sa complaisance, elle s'était bornée à faire l'éloge de la manière dont il avait fait cette narration, et se garda bien d'émettre son opinion sur un sujet qui lui rappelait peut-être de tristes et fâcheux souvenirs.
Cependant la petite fille qu'elle avait bercé dans ses bras avait fini par s'y endormir; Adèle se leva, et portant avec précaution ce
doux fardeau, tandis que le petit Charles s'attachait à sa robe, elle suivit madame de Villeneuve, qui allait coucher toute sa petite famille; car la soirée était déjà assez avancée.