‹ La robe de noceChapitre 11 sur 21 · UNI ALARME · texte numérisé non relu

UNI ALARME

Il 7 a toujours quelque chose de maternel dans un cœur de femme.

BbRN ADIN DE SAINT-PfinilB.

Soit qu'en effet Julien eût un voyage à faire , soit qu'il eût imaginé ce prétexte pour retenir Maurice , dont l'éloignement eût contrarié ses projets, toujours est-il que le len" demain il parût comme il l'avait dit pour

une petite ville du Forez, où habitait un parent de sa femme.

Pendant cette absence, Maurice, demeuré en quelque sorte maître du logis, loin de s'enfermer dans son pavillon comme les jours précédents, ou de courir la campagne jusqu'à l'heure du dîner, quitta peu les dames que son ami avait confiées à sa galanterie. Le temps était pluvieux, et la promenade, même au jardin, impossible; Maurice, profitant du loisir que l'absence de Juhen laissait à madame de Villeneuve, proposa à cette dame de terminer le portrait qu'il avait ébauché, et qu'il voulait laisser à son ami comme un souvenir et un gage d'hospitalité.

— J'y consens , dit Amélie , mais à une condition : c'est que vous me ferez ensuite celui d'Adèle!...

Cette proposition troubla Maurice jus(]irau

fond du cœur, et d'abord il ne sut que dire.

Ses dernières résolutions sont, il est vrai, immuables, mais comment subira-l-il cette dangereuse épreuve? Heureusement,' Adèle vient elle-même à son secours en déclarant qu'elle ne veut se laisser peindre que quand elle aura vu le talent de l'artiste. Ce qu'il y avait de peu obligeant pour Maurice dans cette réponse, suggérée peut-être par l'hésitation singulière que lui-même venait de faire paraître, rendit au jeune homme sa présence d'esprit. Il accepta l'engagement proposé par Amélie, et dit en souriant à Adèle :

— Quant à madame, si le travail du peintre ne lui convient pas, elle pourra lui laisser son portrait pour salaire; il se trouvera encore assez récompensé... Adèle ne dit plus mot, mais elle fit une petite moue^qui témoignait

pour la proposiiion de se faire peindie moins d'éloii^uemenl que d'embarras.

On s'ét^iblit dans la bibliothèque; une table de travail est placée dans une embrasure ; une draperie verte, tendue à moitié de la fenêtre, ménage à l'artiste un jour favorable, et bientôt Maurice se trouve pourvu d'un atelier de peinture complet. Tandis qu'il choisit ses ivoires, prépare ses pinceaux, ses couleurs, Adèle place le modèle. Après quelques essais de pose , il est décidé que , pour allier les devoirs de la jeune mère avec les loisirs forcés des séances, Maurice la peindra son enfant dans ses bras , et la séance commence.

Quel que soit l'ennui inévitablement attaché à ce genre de corvée, les amis n'en éprouvèrent aucun. Maurice, tbrtement occupé de son travail , avait retrouvé toute sa liborlé d'esprii; et sa conversation, à la fois

agréable et instructive, sut si bien s euiparei* de raitention des deux amies que les heures s'écoulaient sans fatigue et sans ennui. De temps en temps, Adèle, qui avait pris un livre , lisait à haute voix , et elle lisait en perfection; les réflexions que faisait naître cette lecture, suivant la diversité des opinions, soit delà lectrice, soit de ceux qui Técoutaient, ajoutaient encore au charme de cette petite réunion. Maurice surtout suivait avec un doux et curieux intérêt les développements qu'Adèle donnait à telle pensée, à telle maxime; blâmant partout l'exaltation, qui, disait-elle, nous rend injustes et malheureux, applaudissant aux idées généreuses, et donnant ainsi par ses raisonnements la mesure d'un esprit juste et d'un noble caractère.

Cette journée fut pour Maurice une des plus charmantes de sa vie. Il avait goûté dans

rontieiien des deux jeunes dames je ne sais quoi d'ineffable, qu'un homme délicat et sensible trouve toujours près des femmes estimables, quand son cœur n'est pas troublé par ces pensées d'amour dont la turbulence gâte tant d'unions (îui, sans elles, seraient douces et sincères. C'était bien le charme de l'amitié, mais rendu plus sérieux par la réserve qu'il s'était imposée, et cet exercice continuel de sa volonté y ajoutait encore les joies secrètes d'une sorte d'orgueil satisfait. Au reste, ces nobles et généreuses résolutions portaient déjà leurs fruits; Maurice s'en flattait, du moins : il était plus calme, Adèle lui paraissait plus à l'aise aussi avec lui; en continuant ainsi, ne pourrait-il l'amener à le regarder comme un tendre et véritable ami? à le traiter comme elle traite Julien, qu'elle appelle familièiement de ce nom , sans em-

ployer It* froid monsieur , qui déplaît tant à Maurice! Ce doit être quelque chose de bien doux, que l'amitié d'une femme, Se dit-il le cœur ému, et puisqu'il ne m'est pas permis d'inspirer un autre sentiment, pourquoi en efFet ne bornerais-je pas mes désirs à obtenir d'elle celui que la raison proclame le plus sûr et le plus durable?

Dieu sait où ces réflexions et d'autres semblables eussent conduit Maurice, et par l'effet ordinaire de cette loi qui fait que les extrêmes se touchent, s'il ne fui pas arrivé des hauteurs de la sublime amitié aux exaltations d'une autre passion moins céleste, si un bruit de pas précipités, en se faisant entendre dans l'appariement au-dessus de lui n'eût attiré son attention , et ne lui eût causé une sorte d'inquiétude. Il était alors plus de minuit. Maurice, après avoir pris congé des deux

amies, au Heu de le^agner tout de suîio son pavillon, s'était rendu dans la bibliothèque pour y prendre quelques livres, et, comme le sommeil ne le pressait point encore de se retirer, il s'y était établi et avait laissé écouler les heures , tantôt occupé d'une lecture attachante, et tantôt par des souvenirs agréables ou des réflexions qui ne l'étaient pas moins. Il savait que la chambre d'Adèle était immédiatement au-dessus de cette bibliothèque, et pendant quelque temps les pas légers qu'il entendait au-dessus de sa tète, tout en lui causant une douce préoccupation, avaient peut-être contribué à lui faire oublier le lieu et l'heure.

Mais à ce bruit de portés ijui se ferment , de meubles qui roulent, de rideaux qui se tirent, et autres indices du coucher, avait succédé dans toute la maison un long et pro-

fond silence, et ce ne fui pas sans une émotion accompagnée d'inquiétude, que Maurice entendit marcher précipitamment" dans la chambre d'Adèle , des coups de sonnette reteniir dans les corridors, et une sorte de gémissement et de plainte se mêler confusément à ces bruits , que l'heure et le silence de la nuit rendaient plus sinistres encore. Aussitôt, Maurice se leva pour aller éveiller les domestiques; mais comme il allait sortir, une porte qui donnait sur un petit escalier montant à l'étage supérieur, et que Maurice ne connaissait pas, s'ouvrit au fond de l'appartement, et Adèle, en peignoir blanc, une bougie allumée à la main, et le visage couvert de pâleur, paput toui-à-coup aux yeux surpris de Maurice.

— Ah! vous êtes là! s'écria-t elle en le

voyant ; Dieu soit loué ! courez vite chez le 11. M

jardinier, qu'il monte à cheval , et qu'il aille sur-le-champ à Clermont chercher le médecin , M. Arnould ; qu'il rapporte en même temps de chez le pharmacien des sangsues... notre petit Charles est attaqué du croup. Il n'y a pas un instant à perdre, ce mal horrible peut nous enlever ce cher ange en moins de quelques heures s'il n'est pas secouru et traité convenablement....

— J'y cours moi-mêmel s'écria Maurice ; je déterminerai peut-être mieux que Thomas le médecin à venir....

Adèle ne le remercie que par une exclamation et un regard pleins de reconnaissance ; elle retourne auprès de Tenfanl, dont l'état présentait en effet le plus grand danger. Madame de Villeneuve, qui avait déjà perdu un enfant par celte cruelle maladie, était frappée d'une silencieuse stupeur; elle s'ef-

forçait par tous les moyens possibles d'apaiser la loux convulsive du petit souffrant. Mais quand de grave et profonde qu'elle était d'abord , cette toux passait à l'aigu et poussait ce cri pareil à l'aboiement d'un chien , ce son étrange, dénaturé, qui n'a plus rien d'humain, et qu'il le faut avoir entendu qu'une fois pour s'en souvenir toujours ,.... le cœur maternel était saisi d'une telle angoisse , que la malheureuse femme se sentait prête b perdre connaissance.

Les domestiques étaient accourus; tous s'empressaient autour du petit malade , mais sans succès. Dans ce désordre, Adèle seule conserve sa présence d'esprit ; elle fait allumer du feu et préparer tout ce dont elle présume que le docteur aura besoin ; ses soins prudents rassurent la mère, ses caresses apaisent l'enfant, et quoique l'attaque du

mal dont il est assailli soit terrible , elle parvient à lui faire passer sans crise nouvelle les heures qui s'écoulent jusqu'à l'arrivée du médecin.

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