LA PUISSANCB DUN REGARD
Vivre ou mourir au même lieu, Dire ; Au revoir ! jamais : Adieu !
Dgsbobdss Valhore.
Un après-dîner, que la famille et les amis étaient réunis sous les tilleuls de la terrasse, pour y prendre le café du soir, usagje qui plaisait hoaucoup à Julien, car, alois, il fumait un cigare en toute liberté; Maurice an-
nonça l'inteniion où il était de quiiier le château. Celle résolution parut vivcnient contrarier Julien ; il jeta les yeux sur sa femme, dont le sourire équivoque semblait le railler doucement de je ne sais quel désappointement secret qu'il lui était impossible de déguiser entièrement. Pour Adèle, en eniendant celte annonce imprévue, elle tressaillit inîperceptiblement ; mais ce trouble ne dura qu'une minute ; et, prenant la petite fdle de Julien sur ses genoux, et attirant le petit (îharles auprès d'elle , elle se plaça un peu en dehors du petit cercle, et parut s'occuper uniquement du babil des deux enfants, quoique son oreille ne perdît rien de la conversation qui s'engagea alors entre Maurice et son hôte.
— • Quelle fantaisie! s'écria celui-ci; et pourquoi nous quitter? Où veux-tu aller?
-— Ah, je n'en sais rien ! répondit Maurice avec tristesse; mais il faut que je m'occupe de mes affaires : mon notaire m'a écrit, il faut que je me cherche un gîte, que je me fixe quelque part...
— Mais qui t^ presse de partir? ne t'es-tu pas engagé à passer avec nous toute la belle saison ; pourquoi nous quitter sitôt?
— Tôt ou tard il faudra en venir là, mon ami, et je crains qu'en restant plus longtemps cela ne me devienne... impossible, mumurat-il.
— Plût au ciel qu'il en fût ainsi, et que tu voulusses prendre chez nous la retraite ! Les circonstances pourront peut-être t'y déterminer, mais en attendant, Maurice ne pars point encore, je l'en prie.
Madame de Yilleneuve joignit d'aimables instances à celles de son mari, pour changer
la résolution de Maurice; Adèle seule ne disait mot. Le jeune homme, qui n'avait peutêtre manifesté l'intention de s'éloigner que pour voir l'effet que celte annonce ferait sur la belle veuve, se sentit presque piqué en voyant le peu de part qu'y pj-enait Adèle, et, cédant à je ne sais quel secret désir de la contrarier, il répondit à ses amis que leur société lui était trop douce pour y renoncer entièrement; mais que dans ce moment, son humeur maussade l'obligeait à s'éloigner d'eux pour quelque temps : de peur, ajouta-t-il, de iropperdre dans l'opinion d'amis aussi chers, si je me montrais à eux tel que mes chagrins et ma vie errrante m'ont fait...
En faisant celte dernière réflexion, à laquelle madame de Villeneuve répondit par des choses obligeantes, Maurice s'était tourné vers Adèle, dont les yeux avaient été cens-
tamment baissés jusque-là; mais, dans ce moment, la lête de la jeune femme se releva à demi, et, de dessous ses longues paupières, elle lui jeta un regard où tant de reproche se mêlait à quelque 'chose de si tendre, que Maurice en fut interdit, et qu'il oublia de répondre à ce qu'Amélie lui disait d'aimable à ce sujet.
Pendant ce temps, Julien, qui semblait rouler quelque idée dans sa tête, dit tout-àcoup:
— Mon ami, tu ne peux partir demain, car une affaire de famille m'oblige moi-même à quitter le château pour une douzaine de jours, et j'avais compté sur toi pour tenir compagnie à ces dames.
— Oh, qu'à cela tienne! dît précipitamment Maurice, chez qui l'envie de partir s'était soudainement évanouie devant un regard
d'Adèle; je [luis très bien retarder mon départ, et si ma présence ici peut être de quelque utilité à ces dames, je me trouverai trop heureux...
— Voilà qui est bien ! s'écria Julien ; ces dames je n'en doute pas, te sauront gré de ta complaisance. Comme je te le disais, je pars pour quelque jours; à mon retour, si cela te plaît nous ferons quelques excursions dans nos montagnes, un petit voyage de plaisir. Nos dames seront delà partie. Car tu ne connais pas l'Auvergne ; je veux t'y attacher, et que tu n'aies plus l'envie d'en sortir, entendstu? je veux t'en faire voir toutes les merveilles, et l'antique Gergovia, célèbre par le siège qu'elle soutint contre César, et le camp de ce grand capitaine, et le lac Pavin ou de la Terreur^ dans les sombres eaux duquel les Druides faisaient jadis de sanglants sacritices,
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et le puits des fées, où dansent encore les farfadets. Je veux te faire raconter par notre brave ami Dufrêne toutes nos merveilleuses légendes , et l'affreuse aventure du prêtre Anathase, enfermé tout vivant dans une tombe où gisait déjà un cadavre; et les miracles de Saint-Amable, qui avait pour serviteur un rayon du soleil, auquel il faisait porter ses gants et son manteau quand il entrait dans l'antichambre du Pape; et la bonne vierge de Vaissivière, dont la statue, par un caprice tout féminin, ne voulut jamais demeurer dans la belle et riche église qu'on lui avait érigée à P...., préférant sa pauvre chapelle située sur la montagne, où elle se rendait à pied chaque printemps quand on ne la rapportait pas assez vite dans ce champêtre séjour; et la fontaine pétrifiante de Saint-Alyre, que les
reines et les princes vinrent visiter; quesaisje, encore ?
— Tu n'oublieras pas l'histoire du tombeau des deux amans et leur louchanie réunion dit madame de Yilleneuve.
— Dieu m'en garde de l'oublier! c'est une des illustrations de noire pays, Grégoire (!e Tours l'a rapportée tout au long.
— Qu'est-ce donc que cette histoire ? demanda avec curiosité Adèle, qui jusqu'alors n'avait encore rien dit.
•— Oh ! voilà bien les femmes ! s'écria Julien: tout de suite qu'il est question d'amant leur attention s'éveille; mais voici justcit.ent notre savant légendaire, continua-t-il en s'adressant à M. Dufréne, qui dans ce moment Biontait l'escalier de la terrasse. 11 va vous conter cela de point en point; c'est l'homme
d'Auvergne qui connaît le mieux tout ce que cette contrée contient de curieux.
— Comment se fait-il, monsieur Dufrêne, demanda Adèle à son yieil admirateur, que vous sachiez une histoire merveilleuse, et que vous ne me l'ayez pas encore contée? Cel%me paraît étrange! Dites-moi donc bien vite celle des amaints de Glerraont; je meurs d'envie de la connaître.
— Je n'ai rien à vous refuser, ma belle passion, ditl'honnête campagnard ; et quoique je vinsse ce soir d'abord pour vous présenter mes hommages, mesdames, et ensuite pour communiquer à M. de Villeneuve une nouvelle îîianière de cultiver les betteraves, que j'ai apprise d'un agronome du département, je vais d'abord vous satisfaire, car on sait que ce que femme veut...
— Nous savons le proverbe, dit l'impa-
tieiite Adèle, ainsi tom.'i encez ; mais sans préambule s'il est possible...
— Il en faudrait pourtant un, ma belle passion, reprit le Cortéjo d'un air charmé, car il n'avait pas souvent l'occasion de raconter ses vieilles histoires; mais pour vous obéir je passe au récit. Il ne sera pas long, j'imiterai en cela l'illustre historien des Gaules qui nous a conservé cette histoire, et qui la raconte avec une grande simplicité.
Le narrateur s'assit; Adèle, qui s'était rapprochée de lui avec un aimable empressement, tourna vers lui son beau visage, sur lequel les dernières lueurs du couchant jetaient comme un voile de rose. De cette manière elle se trouvait placée en face de Maurice, qui, perdu dans la contemplation de cette physionomie, animée par je ne sais quel éclat, reflet, peut-être, d'une joie iniime et
cachée, oubliait ses projets de fuite, ses rë* solutions de se vaincre et s'abandonnait tout entier au charme qui le captivé. Madame de Villeneuve, pour procurer du silence au conteur se hâta de donner le sein à son nourisson afin de l'endormir ; le petit Charles, l'enfant qu'Adèle aimait, quitta les genoux de cette dernière, où reposait déjà sa sœur, et alla se placer entre ceux de Maurice, tandis que Julien, à demi appuyé sur la table rustique, chargée encore dli plateau de tasses et des flacons de liqueurs qui avaient servi au café, ranima le feu de son cigare, assujetit ce dernier dans un étui d'argent, et, se détournant un peu, afin que la fumée n'incommodâlpoint les dames, s'apprêta à écouter patiemment la longue histoirequ'ilavaitlui-mèmeprovoquée et dont il attendait peut-être quelque résultat favorable aux vues qu'il avait sur ses hôtes.