INTIMITÉ NAISSANTE
Mais quand soudain ma belle l'ordonne, Je ne demande pas : Est-elle avancé© la sombre nuit ? Ni mon coursier : Y a-t-il un gué au torrent?... A travers l'espace, à travers les eaux profondes^ etc. Chant» populaires des Serviens.
Quand Maurice, suivi de Thomas , qui devait lui servir de guide, quitta le château, et que tous deux à cheval prirent au galop la route de Clermont, la pluie tombait à torrent, et les ruisseaux descendant df s mon-
tagnes commençaient à s'enfler; mais rien n'arrête le jeune officier; l'angoisse peinte dans tous les traits d'x\.dèle l'aiguillonne dans sa course impétueuse. Il n'a qu'une seule pensée, celle de la douleur qu'éprouve Adèle ; au péril de ses jours, il voudrait la faire cesser, et son âme, toute concentrée dans ce désir, n'en forme pas d'autres. Il lui semble qu'il s'agit de l'intérêt le plus cher de sa vie, et il y a des moments où il croit courir au secours de son propre fils, tant il s'identifie éiroiJeiiient avec tout ce que souffre celle qui lui est chère.
Il y avait trois lieues du château à Clermont, la distance est bientôt franchie; Maurice et son guide arrivent à la demeure du docteur. Celui-ci, revenu le jour même d'une tournée dans les environs, s'était couché très-fatigué; au nom de madame de Ville-
neuve , il se lève ; mais en apprenant la nature et la gravité du mal pour lequel on réclame ses secours, le docteur hésite à suivre Maurice; il allègue l'heure avancée de la nuit, la longueur de la route, le temps affreux qu'il fait. La vraie raison était que le docteur, qui savait avec quelle rapidité le premier enfant de madame de Villeneuve avait été enlevé à ses parents dans une circonstance semblable, craignait que , lorsqu'il arriverait au château, sa présence ne fût inutile. L'impatient Maurice repousse toutes ces objections; il n'admet aucune excuse, il ne permet aucun délai. Il prie, il conjure, il mêle les menaces aux promesses, et telle est la vivacité de ses instances, qu'il détermine enfin le médecin à le suivre. Thomas reviendra à pied; Maurice prend son cheval; il donne son coursier arabe au docteui', en
assurant ce dernier qu'il sera en selle comme dans un fauteuil, et, excitant de la voix et d'un coup de cravache la monture de son compagnon et la sienne, il reprend à toute bride le chemin des montagnes. Le jour commençait à poindre quand ils arrivèrent dans la cour du château. Maurice débarrasse le docteur du manteau qu'il lui a donné pour le préserver de la pluie, et se hâte de le conduire dans l'appartement de madame de Villeneuve. Adèle, avertie par le bruit des chevaux , était sur l'escalier. Son front est soucieux , et ses yeux se remplissent de larmes en disant au docteur :
— Ah , monsieur ! l'enfant est bien mal , et je crains qu'il ne soit trop tard pour le sauver!...
- Il y a reT^ède à tout, fors à la mort!.., répond le médecin; nous allons voir cela..'.
Adèle le précède; Maurice, entraîné par un intérêt cher et puissant , les suit.
L*état du petit malade était en effet très alarmant, et pendant plusieurs heures les accidents se renouvelèrent avec tant de violence , que plus d'une fois on craignait de le voir expirer dans la violence des convulsions. Cependant les divers moyens ([ue la médecine emploie pour combattre cette cruelle maladie, appliqués par le docteur avec prudence et habileté, rendirent quelque espérance à la mère et aux amis de l'enfant, et, vers le milieu du jour, il le déclara hors de danger. A cette annonce, la pauvre mère se jeta tout éperdue de joie dans les bras du médecin , en l'appelant son sauveur et son père; tandis qu'Adèle se sentit entraînée vers celui qui avait amené ce prompt secours, et qui ne l'avait point quittée, elle, d; rant ces
heures d'angoisses ; elle remercia aloi's iMaulice pour la première ibis. L'émotion qu'excitent en nous la bonté, la douce pitié, quand ces généreux penchants se trouvent réunis chez riîomme, aux qualités plus sévères qui lui sont propres, (;t qui en font notre maître, cette émotion, dis-je, donne aux remercîmens d'Adèle quelque chose de si tendre, de si expressir, que Tàme du jeune homme se sent pénétrée d'une douceur qu'il n'avait jamais éprouvée; il s'étonne lui-même de la nouveauté du sentiment qui l'agite : rien de personnel ne s'y mêle; il jouit de la joie d'Adèle , tout ce qu'il y a de généreux en lui est satisfait, et ce bonheur lui suffit.
Rien ne lie mieux les hommes entre eux et ne leur fait plus vite franchir les entraves que les froides convenances jettent entre les âmes de même nature, que les anxiétés d'une
commune inquiétude; peut-être le sentiment qui résulte de cet état n'a-t-il tant de puissance que parce qu'il est dû, en quelque sorte, au premier instinct de la sociabilité : non-seulement on souffre avec joie avec ceux qu'on aime , mais encore on aime ceux avec qui on a souffert. L'état du petit Charles demande de grands ménagements; maintenant que le danger imminent s'est éloigné, la mère l'a confié aux tendres soins de son amie. Adèle s'est établie dans la chambre de l'enfant, et Maurice, que le petit garçon a pris en affection, y passe une partie de ses journées. Cette communauté de soins, qui les réunit dans ce lieu comme deux tendres parents, était, bien certainement, le jeu le plus dangereux que pussent jouer deux cœurs tendres et disposés à s'aimer. Adèle et Maurice ne tardèrent point à en ressentir la douce
magie, et, aveuglés qu'ils sont sur le sentiment qui les relient aupiès de ce berceau, ils se livrent de nouveau sans défiance aru charme qui de nouveau les enlraine.
Dans l'étrange sécurité que celte manière d'être inspire à Adèle, elle en vient à dire un jour étourdiment à Maurice :
— Le croiriez-vous ? J'ai eu peur de vous voir devenir amoureux de moi i...
Ces mots , prononcés en riant, quoique avec un peu d'émotion, firent tressaillir Maurice, et déchirèrent le voile qui lui cachait le danger de leur situation : il sentit tout-à-coup qu'il n'avait rien gagné sur lui-même ; que le calme de son âuic, ce calme dont il s'enorgueillissaii, n'était que du bonheur et que ce bonheur allait finir s'il ne se hâtait d'en sauver les débris en feignant une froideur qu'il était loin d'éprouver.
— Vous avez craint ! lépéla-t-il lentement; el... sur quoi se fondait celte crainte ?...
gCeite question embarrassa étrangement Adèle; elle yentii son éiourderie, et ne sut d'abord que répondre ; enfin, comme il arrive souvent en pareil cas, elle tourna la difficulté qu'elle ne pouvait franchir, en ajoutant, avec assez de vivacité :
— A.hl c'est (jue c'eût été un malheur pour vous et pour moi! car, voyez- vous, mon cœur, susceptible d'atlachement, n'est capable que d'amitié !...
— Et quel mortel ne serait pas heureux et fier d'obtenir de vous ce doux sentiment? s'écria le jeune homme avec précipitation ; si tel était mon sort, je n'aurais plus rien à désirer. Oh! si je pouvais vous parler! si je pouvais vous dire ce que je souffre! vous me plaindriez, vous m'accorderiez un peu de
cette amitié d'ange et de sœur, que je réclame. Oui, c'est un bien dont je suis digne ; c'est d'ailleurs, ajouta-l-il avec une teinte de t»s-
tesse; c'est le seul auquel j'ose aspirer
Youlez-vous être pour moi une amie, une sœur? Isolé comme je le suis au monde, sans famille, sans liens qui m'attachent à la vie, celui là me serait bien cher et bien doux ! Dites, Adèle, le voulez-vous ?
11 y avait dans la voix, le regard et le geste de Maurice, en faisant cette prière, quelque chose de si tendre, de si persuasif, de si sincère, que la jeune femme en fut profondément touchée : elle lui tendit la main en signe d'acquiescement; je ne sais quoi de tendre et d'exalté rempHt ses yeux de pleurs délicieux; et tandis que Maurice, enivré d'une joie bien pure, pressait sur sa poitrine la main qu'elle lui abandonnait, Adèle murmurait tout bas :
— Oui, Maurice; oui, je veux être voli'je arnie !
Tout ceci amena entre eux une véritable iniimilê, et pourtant ils n'en vinrent l'un et l'autre à aucune confidence. Non, ils étaient trop heureux du présent pour se»souvenir du passé, pour s'occuper de l'avenir! Leurs cœurs appaisés par ce rapprochement de tous les jours, de toutes les heures, de tous les instants, ne formaient plus qu'un désir, celui de voir se prolonger une situation qui leur oÉfrait tant de douceur.