CAPITULATIONS DE CONSCIENCE
0! ich licbe! ja ich liebe ibn! Sagte sie mi fliessenden tbraenen, icb liebe ihn, and ihn liebend will ich sterbend !
Gcctc, Wilheitn Meisterk
Ob ! je l'aime ; oui, je l'aime ! s'écria4-elle avec un torrent de larmes; je l'aime, et c'est en l'aimant qu« je veux mourir .'
Hélas! les joies de ce monde, même les plus innocentes, ne sont pas plus durables que tout le reste ! Quand au bout de dix ou douze jours l'état de l'enfant en convales» cence ne demande plus des soins aussi âssi"
dus, que Julien est revenu au château, et que toutes choses ont repris leur cours ordinaire, Adèle commence à s'apercevoir de l'empire qu'elle a laissé prendre sur elle au sentiment qu'elle accorde à Maurice. Habituée à beaucoup réfléchir et à maîtriser tous ses pen chants, elle sent qu'elle n'est plus maîtresse de sa pensée, et qu'un seul objet la captive. Cette découverte jette Adèle dans une incroyable tristesse ; car, bien qu'elle n'ignore point ses avantages, elle se croit peu faite pour inspirer de l'amour. De Tamour, ah ! malheur à elle si elle donnait accès dans son âme à cette passion dangereuse , décevante ! Il faut la vaincre, tandis qu'il en est temps encore, dit la raison. H faut du moins la cacher avec soin , dit à son tour le faible cœur féminin. Qu'il l'ignore toujours ! s'écrie la jeune femme tendre, mais fière, et qui rougit
en songeant que Maurice lui a demandé de
l'amitié et uon de l'amour Celui qu'elle
inspire lui échappe encore , ou du moins elle ne se l'avoue point; c'est un des pièges les plus ordinaires de la passion , que cette dénégation donnée à l'évidence. Comme le peureux, qui, effrayé dans l'ombre par un bruit inattendu, se dit le cœur palpitant : Ce n'est rien! Adèle s'efforce d'attribuer à la galanterie bien connue des militaires de cette époque, les soins empressés de Maurice et les attentions aimables dont elle est l'objet. Pourtant, si parfois un regard, une expression plus tendre, une allusion fine et délicate à un sentiment timide et discret, si un de ces mots qui, suivant une expression heureuse , semblent jaillir du cœur et aller droit au cœur, vient frapper l'âme d'Adèle a l'improviste, et comme une vive lumière
éclairer devant elle une perspective enchantée, l'inexpiimabie douceur qui accompagne celte émotion est bientôt troublée par une pensée accablante. Car telle est la destinée d'Adèle , que la félicité que pourrait lui offrir un tel sentiment ne serait qu'un surcroît à son malheur. Mais l'infortunée ne pourra pas toujours combattre, et déjà plus d'une fois cédant au charme irrésistible de se croire aimée , elle compose avec elle-même , et se livre à ces captieux raisonnements que la passion suggère.
— S'il m'aimait, se dit-elle, et Dieu sait quelle joie impétueuse cette seule supposition jette dans son sein ! s'il m'aimait, il y aurait pour moi danger dans cette relation... Mais
il ne m'aime point d'amour il n'a pour
moi que cette amitié tendre; oh, bien tendre'— accompagnée peut-être d'un peu
d'exaltation, due, je crois, à ce qu'il est un homme et moi une femme. Mais quand à mon tour je l'aimerais , quel mal y aurait-il s'il ignore à jamais ma tendresse?... Quand le sentiment que nous avons pour tout ce qui est bon, noble, généreux, excellent, serait ici un peu plus vif, pourquoi m'en ferais-je un crime?... Ne suis-je pas libre de lui consacrer, comme à un être supérieur, les plus chères affections de mon âme? Ne puis-je l'aimei* comme , dans ma jeunesse, j'aimais un grand homme, un écrivain célèbre, un héros imaginaire, que je douais de tout ce qui peut justifier l'admiration, le respect et l'amour?... Et pourtant, coniinua-t-elle en suivant ce souvenir, quelles tristes et humiliantes déceptions ne m'ont pas causées ces rêveries fanta^iques ! A quoi te sert, Adèle, d'avoir tant appris et tant souffert pour te laisser encore
prendre à de vaines illusions! Réveilletoi ! Reprends ton énergie, ne cède point lâchement ; et , s'il le faut renoncer au bonheur, que du moins l'estime de loi-méme te reste !
C'est ainsi que la pauvre jeune femme, fidèle aux principes stoïques qu'elle s'était faits, et qui seuls, dans quelques circonstances assez difficiles de sa vie isolée, l'avaient préservée de tristes écarts, lutte avec courage contre l'amour qui l'entraîne, et bientôt sa conduite i-épond à ses efforts. Du reste , il entre dans la passion qu'elle ressent tant de félicité et tant de remords, qu'elle ne peut expier l'une et apaiser l'autre qu'à force -de sacrifices : ainsi , elle évite n^aintenaiU la présence de Maurice, elle se refuse au plaisir de se promener avec lui, en prétextant une douleur de tèle ou des occupations qi i la le-
205 Jf^'
tiennent chez elle. Mais elle met un arl infini à toutes ces petites manœuvres , car elle ne veut pas que Maurice puisse se plaindre d'elle, ni soupçonner le* trouble qui l'agite; elle parvient à maîtriser l'émotion do sa voix quand elle lui parle; elle gouverne avec tant de soin ses yeux quand ils s'arrêtent sur lui, elle soutient avec tant de calme le regard investigateur de Maurice, enfin elle se nionire si paisible, si confiante , qu'elle parvient pendant quelque temps à dérouter le jeune homme, qui, toin* à tour plein d'espoir ou tribteet découragé, demeure plus que jamais incertain sur la nature du sentiment que lui accorde Adèle.
.Mais que hors de sa présence elle paie cher ces tristes succès! C'est en vain que chaque jour elle forme de nouvelles résolutions, elle sent avec effroi combien sa tâche sern lofi2;ue
et douloureuse; pourtanl, quelquefois, clans sa pensée, elle raccomplit, celte lâche pénible, et, bien que ces jeux cruels d'une imagination trop vive déchirent et bouleversent son cœur, elle s'y complaît, elle s'y livre avec un funeste plaisir; ces songes cruels, et doux pourtant, puisqu'ils ont un être aimé pour objet, occupent sans relâche son sommeil et sa veille. Souvent, à force d'avoir combattu avec elle-même, elle croit avoir remporté une victoire complète , et s'étonne elle-même de la facilité avec laquelle elle a triomphé de son cœur ; elle jouit du calme qu'elle éprouve , elle s'en enorgueillit presque... Mais qu'elle entende seulement la voix de Maurice, ou le bruit bien connu de ses pas, aussitôt le rapide battement de son cœur lui apprend la vanité de sa victoire. Arrive-t-il? à son insu, la joie colore ses joues, ses veux s'animent, et le plus
ravissant sourire passe sur ses lèvres. Où sont-elles ces angoisses, ces terreurs qui, pendant l'absence, torturent son âme, et ces remords tant de fois conjurés et tant de fois triomphants? Ces projets si bien arrêtés de le fuir, de renoncer à lui, que sont-ils devenus? Elle avait arrangé à grand'peine une phrase, un discours, dictés^„par une sagesse sévère, et la douleur qu'elle-même ressentait en l'apprêtant était pourtant accompagnée de celte joie mélancolique qui s'unit toujours à un acte de courage. Mais à sa vue, quel enchantement! son trouble, ses remords, tout s'apaise, tout cède au charme de sa douce présence : résolutions, discours sévères, en le voyant, elle a tout oublié.
Souvent aussi, cédant à cette douce influence , elle se livre à des illusions dont le réveil lui coûte bien des larmes. Un jour,
qu'une lecture faite en commun avait amené l'entretien sur le platonisme , ou l'union des âmes , sur le charme attaché à ces relations que la raison autorise, que la vertu sanctifie; thèse fréquemment soutenue, dans de semblables circonstances, par de jeunes cœurs qui souvent ne connaissent ni Platon ni ses doctrines , et se plaisent , comme lui , à s'égarer dans les sublimités du sentiment, Maurice exprima à ce sujet une manière de sentir si délicate, qu'il semblait à Adèle qu'une âme de femme pût seule comprendre ainsi l'amour. Tandis qu'elle l'écoutait pensive et recueillie, et qu'un nuage de tristesse douce et tendre voilait à demi son regard, le petit Charles, qui depuis sa maladie ne quittait guère Adèle, comme l'amour déguisé du beau tableau de Guérin, en jouant avec la main d'Adèle, en détacha un anneau , qui n'avait jamais quitté
son doigt. Par un mouvement involontaire, Adèle retira sa main, et l'anneau, échappant de celles de l'enfant, alla rouler sous un meuble. Maurice le ramassa, et, après avoir examiné pendant quelques instants le petit ô^ercle d'ot' symbolique, il s'approcha vivement d'Adèle, et le lui pagsa au quatrième ddigt de la main gauche , que pour cette raijgbri on à appelé l'annulaire. Pendant cette opération il paraissait si ému, ses doigts étaient si tremblants, qu'on eût dit qu'il y attachait quelque intention secrète, et son regard troublé et tendre semblait dire :
— Je voudrais bien vous Tavoir donné, Adèle! mais du moins souvenez- vous que c'est moi qui le replace !...
Ce fut ainsi du moins qu'Adèle traduisit le silence qui accompagnait cette action, et ce jeu puéril d'une âme préoccupée suffit pour
lît troubler. Sdii beau visage, qui d'abord avait pâli en voyant Maurice examiner l'anneau, se couvrit d'une pudique rougeur, et, comme une jeune et heureuse épouse'e, elle serra peut-être à son insu, du bout de ses doigts, la main qui venait d'y replacer la bague.
Rentrée chez elle, et encore émue de cette petite scène, elle s'abandonna pendant quelque tempo au charme des sensations qu'elle avait fait naître. Tout -à-coup, dans le fol enivrement qu'elle éprouve, elle vient à penser que cet anneau replacé à son doigt n'est peut-être qu'une adroite substitution, et que Maurice, en feignant de l'examiner, l'a échangé contre un autre, qui doit devenir entre eux le lien secret d'une foi sincère. Le cœur agité par cette étrange idée, elle s'approche de la bougie, lire de son doigt le cercle magique
qui depuis si long-temps la captive ; mais , est-ce bien le même? l'or lui paraît plus brillant, la for.'ïe plus pure. A l'aide d'une épingle, elle l'ouvre. Dieu ! un nom funeste, celui qui lui a été imposé quand jeune encore elle a renoncé à sa liberté, frappe cruellement ses regards. C'est bien l'anneau de sa chaîne, de cette chaîne réprouvée et indestructible! A cet aspect, joie, espoir, douces illusions, tout a fui ! Le plus triste jour de sa vie reparaît à sa pensée. Elle renferme la bague, la replace à b;on doigt avec un geste de désespoir, et joignant ses deux mains, sur lesquelles tombe son front appesanti, elle se met à fondre en larmes.