‹ La robe de noceChapitre 14 sur 21 · BOUDERIES · texte numérisé non relu

BOUDERIES

Quel ehangement dans sa situation! Celte passion, naguère si pleine de charmes, s'était transformée en nn serpent cruel qui lai déchire le coeur! Ton Jones.

VoBS le voyez, mon cœur, ceqœ e'cst que d'aimer ! MoLiÈBc, Mélieêrte.

Depuis que, les mains réunies et le cœur palpitant , Adèle et Maurice avaient formé le doux pacte, depuis qu'ils s'étaient promis de s'aimer d'amitié, le bonheur attaché à cette relation n'avait pas toujours été , comme on

u vu, exempt d*amertume , et jusqu'aux efforts que tous deux s'imposaient pour se renfermer dans les bornes qu'ils s'éiaient prescrites, tout donnait lieu entre eux à mille petites susceptibilités qui , comme autant d'épines, blessaient et tourmentaient leurs cœurs. Si Maurice, entraîné* malgré lui par l'amour qui l'agite, laisse échapper quelque plainte, ose réclamer quelques légères faveurs, privilèges bien doux du titre d'ami qui lui a été accordé, aussitôt Adèle, craintive et timorée, le rappelle vivement à ses promesses; et quand, pour se justifier, Maurice, avec un peu de cette ironie cruelle, et dont les meilleurs hommes usent en pareil cas, l'assure qu'il n*a pour elle qu'une pure et tranquille amitié, alors Adèle, déconcertée par le ton railleur de celle excuse, sent avec Une inexprimable confusion le toi t qu'elle a

eu de prendre au sérieux ce qui n'était peutêtre qu'une plaisanterie. A tout moment, elle se trouve dans la fausse position d'une femme vertueuse et sensible, qui, de peur d'être taxée de vanité ou de présomption , accorde ou permet des choses qu'elle réprouve, mais qui lui font une espèce de chaîne dont elle ne sait comment se dégager. Plus souvent encore, envoyant, ou croyant voir, combien peu il en coûte d'efforts à Mnurice pour lui obéir, la jeune femme éprouve un dépit étrange et dont la tristesse va jusqu'à l'amertume.... Alors , non-seulement elle doute du sentiment qu'elle inspire , mais encore de celui qu'elle éprouve ; elle ne sait plus ni ce qu'elle veut, ni ce qu'elle ne veut pas. Les soupirs mal étouffés de l'amour, les murmures confus de la vanité, toujours blessée chez une femme quand, offrant de l'amitié au heu

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d'amour, on la prend au mot, tout se réunit pour tourmenter, humilier, chagriner Adèle. Ce qui rend cette situation d ame plus fâcheuse encore, c'est que la jeune femme ne peut ni n'ose confier ses ennuis à personne ; la tendre affection qui l'unit à madame de Villeneuve , depuis ses jeunes années , ne lui est ici d'aucun secours : Adèle éprouverait une honîe extrême à faire à son amie l'aveu de sa faiblesse ; elle s'est tant de fois vantée d'une indépendance de cœur à l'abri de toute séduction; elle a si souvent traité l'amour de folie, qu'elle se sent humiliée à l'idée de s'avouer atteinte du même mal. Elle craindrait d'ailleurs de perdre dans l'estime de son amie, car Amélie connaît la raison fatale qui donne tant de remords au sentiment qu'elle éprouve; elle cache donc avec soin la plaie secrète qui la dévore, elle résiste à toutes les tendres

insinuations d'Amélie, qui cherche à lui arracher le secret de sa tristesse, et elle parvient ainsi quelquefois à faire douter de la réalité de son trouble à cette amie zélée , qui s'arrête alors, indécise si elle poussera plus loin les investigations que lui suggère une amitié tendre et inquiète.

Cependant la pâleur et rabattement que celte lutte intestine imprime suj' le front d'Adèle , finissent par alarmer madame de Villeneuve ; quelque soumission qu'elle ait pour les idées de son mari, et même à quelque point qu'elle les partage , elle ne peut se résoudre à voir souffjir plus longtemps Adèle sans qu'il lui soit permis de l'éclairer sur la nature des sentimens qui ragiteni.

— Ton épreuve est trop longue et trop cruelle, dit-elle un jour à son mari; et je ne

puis me prêter plus longtemps à ta fantaisie. Avec ton curieux désir d'observer le cœur humain, de saisir la n.ature sur le fait, tu deviens cruel, et lu me fais l'effet de ces naturalistes impitoyables qui , par amour de la science, se livrent à de barbares expériences sur d'innocentes créatures. Si lu avais voulu suivre mon avis, au lieu de tous ces subterfuges qui nous mettent, ainsi que nos amis, dans une fausse position, le but auquel tu veux parvenir par cette voie oblique, serait atteint depuis longtemps. Voici tantôt trois mois que cela dure. Qu'attends-tu? J'ai vu des traces de pleurs dans les yeux d'Adèle. Malgré sa feinte gaîté , je lis dans son âme : elle est cruellement troublée; je ne puis tolérer cela davantage. Je te déclare que ma patience et ma discrétion sont à bout, et si tu ne parles pas, je parlerai...

•^ Tu veux donc rompre notre pari ? dit-il d'abord.

— Je me soucie bien du pari , reprit Amélie; c'est une folie à laquelle j'ai consenti pour te plaire; mais cela dure trop longtemps.

Julien fut d'abord un peu déconcerté de la vivacité de cette sortie , à laquelle la douceur et le calme habituel de sa femme ne l'avaient point préparé; toutefois, comme il ne renonçait point facilement à ses idées, il ne se rendit pas au désir d'Amélie.

— Écoute, lui dit-il; je conviens avec toi que mon expérience peut te paraître dure et peut-être cruelle ; mais je t'assure qu'elle élait nécessaire pour le succès que nous en attendons. Quant à rompre maintenant le silence, j'en suis empêché par plus d'un motif. J'ai peut-être trop attendu ; mais je n'étais pas

assez sûr des sentiiuens de Maurice, et tuèine je ne le suis pas encore assez c<).ii[}létement. 11 doit avoir reçu une lettre que je crois propre à le tourmenter. Il ne m'en a point parlé, et ce silence me fait douter du véiitable état de son cœur. Mais laisse encore les ciioses suivre leur cours. Nous voici au commencement de septembre , je te demande d'attendre jusqu'à la fin du mois; passé ce terme, je le dégage de ta promesse, et te laisse toute liberté de parler.

— Et si d'ici là Adèle tombe malade ? si elle veut nous quitter, comme elle m'en a déjà témoigné l'intention'' Je serai bien affligée, et loi bien attrapé.

— Sois tranquiiie, répondit le mari en souliani; elle ne partira pas.* Le fil léger qui retient ici le pauvre oiseau est assez fort pour qu'il ne puisse le rompre aussi ais<'îment

qu*il le croit. Quant ù lu crainte de voir noire amie tomber malade, elle est peu fondée; non que j'y sois insensible, tu sais combien j'aime Adèle, mais quelque chose me rassure; c'est l'empressement avec lequel Adèle a accueilli l'invitation de bal que le nouveau préfet nous a envoyée. As-tu vu comme tout de suite elle s'est occupée avec toi de sa toilette? Or, tant qu'une femme s'occupe de parure, de plaisir...

— Mon pauvre observateur , interrompit sa femme, ta science est ici étrangement en défaut, «t le cœur des femmes surtout est une chose que tu ne comprends guère; mais n'importe, je consens encore au délai ; je me soumets à ta volonté jusqu'à la fin du mois; mais, passé ce terme, je dirai la vérité tout entière!

— Soit, reprit l'obstiné Julien; d'ici là j'aurai fait mon expérience.

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