‹ La robe de noceChapitre 15 sur 21 · CHAPITRE VINGTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGTIEME

UESLNTELLiGENCE.

. , . ; . Oit inadamii HooesUi Qut vous réclame, ni va partout le monde Cherchant l'époux que le ciel lui donna. |

BF.LÏÉGOB.

A. quel sert donc d'être jolie !

Il n>st pas là!...

La Somnamhule.

\a iiioiLent où les invitations de bal

avaient été apportées, Adèle, qui se trouvait

dans un de ces momenis oquivoques où une

femme, mécontente d'elle- uiême, ne sait à

quoi se prendre, et sent en même temps ia né- 11. 1»

cessité de trouver un motif plausible à sa préoccupation si elle ne veut pas qu'on la devine, avait accueilli la proposiii')n avec plaisir. Depuis quelque temps, elle était aussi peu satisfaite de Maurice que d'elle-même. A celte tendre reconnaissance qu'il avait d'abord témoignée pour le nom d'ami qu'elle lui avait accordé, à cette Joie silencieuse qui brillait dans ses yeux lorsque son regard rencontrait le sien, a succédé, de la part du jeune homme, tantôt une réserve qui va jusqu'à la froideur, et tantôt je ne sais quelle brusquerie, quelle impatience secrète dont l'expression, quelquefois mal réprimée, choque ou

afflige Adèle. 11 évite maintenant sa présence, et ne recherche plus, comme naguère, son entretien.

Il est bien vrai que Maurice est triste et

mécontent d'Adèle; il n'a pas trouvé en elle.

comme il s'en flattait, ce je ne sais ;uoi qui excite la confiance, et rend Ta nitié si consolante et si douce; vingt fois il a été au moment de lui avouer le secret de sa destinée, et chaque fois une crainte inexprimable a fermé ses lèvres. Un autre motif encore ajoute à ses secrets ennuis. Il a reçu de son notaire une lettre qui, en le rappelant aux inconvénients de sa position, lui cause de nouvelles inquiétudes. L'homme d'affaires lui apprend que la fille du marquis de Kérantré vient de lui écrire pour obtenir de lui quelques nouvelles de Vhomme dont elle portait encore le nom; et sans s'expliquer sur le but de ces informations, ni Tusage qu'elle en veut faire, elle le somme de lui répondre tout ce qu'il sait à cet égard. Le notaire n'a point encore obtempéré à cette demande, et il attend que Maurice lui trace la conduite qu'il doit

tenir vis-à-vis de celle dame, et la réponse qu'il doii lui faire. Celle nouvelle a singulièrement troublé Maur'ce; une puérile terreur s'empare de lui, il craint à chaque instant de voir arriver cette nouvelle Hones/a , le réclamer juridiquement. Il n'ose confier ses anxiétés à Julien, celui-ci n'en ferait que rire, et peut-être lui conseillerait-il, comme il l'a déjà fait plusieurs fois, de reprendre des liens détestés. Il lui répéterait sans doute ce qu'il lui a déjà dit à ce sujet, que, les années ont bien cliangé les idées et le caractère de mademoiselle de Kérantré; que, dans le pays qu'elle habite, elle jouit de l'estime publique, que sa conduite a toujours été honorable, et mille autres raisons propres à toucher un cœur moins aigri, un esprit moins prévenu ; mais Maurice, qui frémit à l'idée d'un rapprochement pour lequel il éprouve une insur-

montable aversion, se renferme pins que jamais en lu) même, et ne demande à ramiiié ni conseils, ni secours, ni consolation.

Pour échapper à la fois aux soucis qui le rongent et aux dangers de rompre la promesse qu'il s'est faite à l'égard d'Adèle, promesse que celte dernière circonstance lui a fait renouveler, il cherche à Se distraire. Depuis quelques jours il a pris le goût de la chasse; il se livre. à ce divertissement avec une ardeur qui étonne ses amis et Adèle elle-même. Toutefois, la jeune femme ne voit dans cette nouvelle manière d'être que le caprice d'un cœur désœuvré; et, bien qu'elle sache que Maurice n'ait d'autre moyen de se conformer à ce qu'elle exige de lui qu'en agissant de la sorte, loin de lui savoir gré de son courage, l'inconséquente Adèle s'en ir* Hte, et le lui reproche en secret comme un

tort. Bizarrerie du cœur féminin! elle ne veut pas Tainier, mais elle ne veut pas non plus qu'il se console. On croirait qu'il y a dans le cœur des femmes, même des jtlus sages, des plus tendres, des plus sincères, quelque chose de la sublime Légueulerie de la divine Astrée et des nobles héroïnes de nos grands romans, qui trouvaient un charme délicieux à exercer ces chastes et longues rigueurs envers leurs pauvres amants, et qui, pour un mot contre \a vraie honesteté, hunnissaleni ces derniers de leur présence, ou les confinaient dans les déserts, au fond des antres sauvages. Mais la mode de ces illustres folies est passée, et aujourd'hui, gnke aux progrès des lumières ou dehi philosophie, les amants rebutés, au lieu d'aller conter leur martyre aux chênes des forêls, au lieu d'attendrir les tigres ei les rochers du trisio l'écii do loins

peines, ces amants, dis-je, chassent, jouent, s'habillent, vont au bal, au spectacle, à la Bourse, à leurs plaisirs, à leurs affaires, et n'en réussissent peut-être que mieux à ramener à eux une beauté indocile ou capricieuse.

Tels n'étaient pourtant point Adèle et Maurice : la raison chez l'un, un senti.nent consciencieux et sévère chez lauire, les portaient tous deux à agir de la sorte; mais quelle que fût l'autorité de ces motifis, ils n'en ressentaient pas moins les amertumes inséparables de la contrainte dans laquelle ils vivaient.

C'était donc dans un de ces moments d'irritation secrète et involontaire que les invitatations du préfet arrivèrent à la famille. Maurice, qui était également invité, jeta sa lettre sur la table, et, regardant Adèle :

— Est-ce que vous irez? lui demanda-i-il

avec un peu d'humeur. Certes , l'âme d'Adèle était trop triste, et son goût ne la portait guère vers ce genre d'amusement, que sa position isolée dans le monde lui rendait peu agréable, pour qu'elle fut tentée d'accepter cette in vitation; mais la question impérative de Maurice et le ton avec lequel elle fut faite déterminèrent sur-le-champ la jeune femme.

— Eh ! pourquoi pas ? répondit-elle avec vivacité; cette fête sera charmante, dit- on: les officiers de la garnison de Clermont y seront, toute la noblesse des environs s'y rendra; et, d'ailleurs, j'aime la danse... autant que vous aimez la chasse...

Ce sarcasme glissa sur Maurice ; une autre partie de la phrase avait excité sa bile.

— Oii ! sans doute, je n'y songeais pas! les femmes ne manquent guère une occasion de briller ; celle-ci offre trop de charmes pour

n'en pas profiter... Je conçois... un bal est en effet pour les femmes ce qu'est pour nous un jour de bataille. En parlant ainsi son sourire était amer.

— Tu nous accompagneras pourtant, Maurice , dit alors Julien, qui, avec une joie singulièrement maligne , observait cette petite scène. ,

-~ Moi? oui, non! je ne sais, répondit Maurice en hésitant; que veux-tu que j'aille faire dans une telle réunion , pour me rencontrer avec des habits rouges, des cocardes blanches? des femmes coquettes !... empressées de plaire à de jeunes fats porteurs de moustaches récentes, d'épaulettes toutes neuves, de décorations russes ou prussiennes ? Mon vieil uniforme et mes moustaches d'Austerliiz feraient nne triste figure au miheu de cette cohue! et d'ailleurs qui est-ce qui vou-

cirait danser avec rancien officier de vieillegarde? Ces derriiers mois éiaient pour ôler à celte réponse ce qu'elle pouvait avoir de piquant pour Adèle, mais celle-ci avait senti le trait, l^ien ne blesse plus cruellement la femme qui aime, et qui résiste à cet amour, que de s'eniendre accuser de coquetterie par celui qu'elle aime. Le moyen est si fréquemment employé vis-à-vis de nous par les hommes, qu'il faudrait peut-être n'y pas donner plus d'attention que nos grand' -mères n'en accordaient à ceux qui les appelaient cruelles, et pourtant il est plus d'un cœur de femme qui, troublé par cette accusation banale, a trahi, en voulant s'en défendre, son plus cher secret. Toutefois chez Adèle la colère l'emporta d'abord suf l'émotion; et quoiqu'elle sentit fort bien que la fin de cette réflexion chagrine avait pourbui d'obtenir d'elle

une sorte d'acquiescement, elle était trop irrite'e pour écouter sa bonté naturelle; et de peur de paraître trop sensible à ce que les paroles de Maurice ont de blessant pour elle , la jeune femme se contente de lui jeter de côté un froid et dédaigneux regard, qui mit le comble au mécontentement du jeune homme. 11 demeure interdit, tandis qu'Adèle, en s'adressant à son amie, se met à lui parler avec affectation delà fête, du plaisir qu'elle s'en promet , de la parure qu'elle choisira , enfin de tous ces petits riens toujours si pleins d'intérêt pour une femme; et tout en voulant seulement avoir Voir de s'en occuper, Adèle finit par s'engager avec un plaisir réel dans une longue dissertation avec Amélie sur le choix de l'étoffe, de la couleur, des rubans, des fleurs , qui devaient composer cette toilette.

. Pour Maurice, le cœur courroucé de tant de lt%èreié et peut-êtie un peu ijlessé de voir le peu de souci qu'Adèle avait pour ce qui pouvait lui déplaire, il quitia la salle et ne reparut plus de toute la journée.

Une jobe de crêpe blanc , une ceinture de ruban de satin nouée de côté, et doc^un bout allait s'attacher au bas de la jupe, par une touffe de roses, un bouquet au côlé, une demi-couionne des mêmes fleurs dans les cheveux, et une parure de peiles : telle était la parure élégante et simple qu'avait choisie Adèle. Madame de Villeneuve, à qui son élat de nourrice r.e permettait point de danser, portail une robe de cachemire blanc, garnie au bas d'une bande de velours vert ; une loque, à petit bord, en velours, et sur laquelle s'inclinaient deux longues plumes blanches, en(in un grand schall Ternaux à

'loi

liches boi'Jui'es, complétaient celte toiletie de soirée, la plus distinguée à cette époque , où le luxe timide , ou peu inventir, n'avait pas encore osé mêler, comme de nos jours, l'or, l'argent et les vives couleurs de la soie aux vêtemens des femmes.

Cependant , en faisant cette toilette , de laquelle elle a paru s'occuper depuis huit jours avec tant d'ardeur, la pauvre Adèle se sent le cœur plein d'un triste et secret dépit. Maurice a déclaré qu'il n'irait point au bal ; il a résisté à toutes les sollicitations de ses amis , aux siennes exceptées pourtant ; car elle sait bien qu'il ne iaudrait de sa part qu'un mol , une promesse de danser avec lui, pour faire changer cette détermination, qu'il défend du reste d'assez mauvaise grâce ; ce mot elle ne l'a point dit, et elle ne peut se résoudre à le dire : l'espèce de petite mésintelligence qui

règne entre eux, disposition chagrine que rien n'a motivée et qui s'alimente chaque jour par des torts successifs et mutuels, les tient chacun sur un terrain séparé. L'orgueil naturel de la femme lut dit de ne pas céder; et, quoique son cœur en gémisse, la raison lui crie qu'il y aurait du danger pour elle à faire les pve.; iers pas vers une réconciliation que chacun désire peut-être, mais dont nul ne veut faire les frais. Durant les huit jours qui se sont écou?és jus(iu'à celui du hal, Adèle a espéré que Maurice changerait d'avis, et celuici, par un caprice non moins puéril, a décidé in petto qu'il ne céderait qu'à une prière d'Adèle. Il attend celte prière avec impatience ; mais, voyant qu'aucun mot tendre ou gracieux ne sort des lèvres' d'Adèle, le dépit l'emporte sur la pohtesse, et le jour même du bal il (juitte le château en déclarant

qu'il ne reviendra pas de toute la journée. Quelque violente, disons mieux, quelque douloureuse que fût celte détermination pour Adèle, elle était trop fière pour en rien laisser paraître; et si le corset de soie qui ce jour-là pressait sa jolie taille seotit le pauvre et faible cœur delà jeune femme batire plus vivement que d'ordinaire, du moins Texpression calme, quoiqu'un peu [ensive , de son beau visage , en déguisa habilement le trouble secret.

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