LB BAL
Siehe ! me schwebenden schritt ira welleo-
[ schwung sich die paare
Drehen! den boden berubrt kum der geQu-
[gelteFuss!...
Schiller, La Danse.
Voyez! comme à pas légers et dans un gracieux essor, ces couples se meuvent ! les pieds ailés effleurent le sol à peine...
Le nouveau préfet de Clermont donnait cette fêle à son château de Lagarde, pour célébrer son installation. Tout ce qu'il y avait de plus distingué dans les environs avait été invité à cette réunion. Elle était brillante
el lionibieiise; les salons étaient vastes et l»i«'n éclairés, les loiletlos d'assez bon goût, et les uiiit'ornies des oiîjciers, mêlés aux habits fleurdelisés des fonctionnaires publics, donnaient à l'ensemble de cette fêle quelque chose d'élégant et de militaire qui rappelait celles de l'empire.
Cependant Adèle qui n'était venue à ce bal que parce qu'elle ne pouvait faire autrement,
se sentit d'abord mal à l'aise au milieu de ce
joyeux tumulte; sa timidité naturelle la saisit, et elle fut pendant quelque temps désolée de s'y trouver. Toutefois, comme elle ne danse point les premières contredanses, elle cherche à se remettre et à s'amuser du moins du mouvant tableau qu'elle a sous les yeux. Mais, comme a dit Bernardin de Saint-Pierre : — Que ferait une âme isolée dam le ciel même? Cette vue, en lui faisantfaire un trîfele retour sur
elle-même, ne lui inspire que d'amères réflexions. L'empressement des hommes à entourer M. le Préfet, celui des je unes cavaliers à saisir la main de leurs danseuses, le regard satisfait que jettent celles-ci, en passant, sur les grandes glaces, où se réfléchissent leur beauté ou leurs parures , la joie rougissante et naïve des jeunes filles invitées: tout lui dit que, dans celte réunion, chacun apporte un intérêt d'ambition, de vanité, de plaisir ou d'amour, et elle seule se sent isolée et malheureuse! Peu à peu le son des instruments, le mouvement mesuré et prestigieux de la danse, l'éblouissement que causent la foule et le bruit, tout jette Adèle dans une invincible rêverie, pareille à celle qu'on éprouve sur le bord de la ii:er, quand ses flots réguliers viennent baltre la grève avec un murmure triste ut sauvage. Ses \eux ne voient plus,
son oreille n'entend rien ; elle ne pense pas, ou plutôt son âme est bien loin <!e là : cette âme errante et vagabonde tantôt suit un jeune chasseur à travers les monts et les plaines, tantôt pénètre dans un certain pavillon, s'arrête devant un beau rêveur, surprend de secrètes révélations, ou les devine dans un regard abattu, dans une atlitude pensive; à cet aspect la pauvre âme attendrie oublie une injuste colère, se repent d'une rigueur dont elle-même est punie, et yc ne sais à quelle résolution ces fantastiques voyages l'eussent amenée, si tout-à-coup une voix étrangère, proférant la formule obligée : — Madame, voulez-vous bien me faire l'honneur de danser avec moi la prochaine contredanse, — n'eût brusquement ramené cette âme égarée vers la belle et gracieuse enveloiq)e qiiV'lle avait mon entané.n cnt quittée. Adèle, aîiisi
rappelée à elle-même, tressaillit, et, tandis que son danseur renouvelait sa demande, elle éprouva un moment d'hésitation ; peutêtre allait-elle refuser l'invitation, et renoncer à la danse pour toute la soirée, quand ses yeux, qui, à son insu, cherchaient toujours quelqu'un parmi cette foule inconnue, s'arrêtèren'" sur un homme que Julien présentait dans cet instant au maître de la maison : c'était Maurice! Un changement soudain s'opéra dans l'âme et les idées d'Adèle :
— Avec plaisir, monsieur, répond-elle à son partner, qui, à demi incliné devant elle, attendait encore sa réponse. Avec plaisir! répéta-t-elle pour effacer ce que sa distraction pouvait avoir de désobligeant pour celui qui l'invitait. En effet, l'expression d'une joie intime éclaire subitement son regard, tout-àl'heure si pensif, et ramène lé sourire sur ses
lèvres elle se lève alors, et s'avance tome radieuse vers le cercle où se formait la conire- *danse.
Un murmure flatteur s'élève autour d'elle, son oreille atientivc et charmée n'en perd aucune expression ; elle se voit admirée, elle se sent jolie, et celui qu'elle aime est là, en face d'elle! Pourtant elle feint pendant quelque temps de ne le point voir. Ce petit point de vengeance, caché au fond de toute âme de femme, ne serait pas satisfait, si Maurice ne croyait qu'en son absence elle est gaie et heureuse. Adèle cause avec son partner, elle danse avec une grâce inexprimable, elle affecte un air d'enjouement qui lui sied à ravir; niais en croyant ainsi tromper Maurice, c'est elle qui s'abuse , la joie qui la possède: celle de le voir, d'en être vue est aussi réelle que puissante. Irrconséquence du cœur des feai-
mes' elle s'ajiplaudit de briller aux yeux de celui qu'elle ne veut point aimer! elle s'enoi'gueillit de son triomphe ! Ah ! c'est qu'elle sent que la vue de sa beauté exposée ainsi dans tout son éclat, est une sorte de faveur qu'elle accorde et celle là du moins, elle ne se la reproche pas.
Je ne me charge point d'expliquer comment Maurice, malgré sa maussaderie, s'était décidé à venir rejoindre ses amis. Le fait est qu'il était là. Les excuses qu'il donna pour se justifier furent assez gauches; mais l'indulgence de madame de Villeneuve les admit. Toutefois, ce quH n'avoua point, c'est qu'il était venu au bal avec le dessein bien arrêlé de ne point danser, et de braver ainsi le pouvoir d'Adèle; mais, en la voyartt si riante et si belle, sa colère s'était évanouie. ^ Sa beauté l'avait désarmé, et, livré au charme
qui le possède, il ne songe plus qu'à l'admirer et à jouir de ses succès.
Dans le cours de la soirée , encourage par la douceur des regards d'Adèle, il ose enfin se rapprocher d'elle, et balbutie quelques mots où il mêle ensemble l'éloge de sa beauté, ses excuses, une vive admiration pour la manière dont elle danse, le regret qu'il éprouve de ne l'avoir point accompagnée. A ces discours un peu confus, mais dont Adèle comprend merveilleusement le sens , quelque chose de généreux parle au cœur do la jeune femme, et, au lieu de le gronder :
— Ne m'avez-vous pas engagée à danser ? lui dit-elle avec son plus aimable sourire, prévenant ainsi la demande qu'il n'osait lui faire; et comme Maurice hésitait encore, doutant à la fois de Son pardon et de son bonheur, elle lui tendit le bout de sa petite
main, se leva, et se disposa à le suivre, lui donnant ainsi la preuve qu'elle ne conservait nulle rancune.
La nuit s'écoula douce et rapide. Vers le matin, la chaleur étant excessive, quelqu'un ouvrit une des portes vitrées qui donnaient sur la terrasse , et quelques personnes y passèrent pour respirer l'air frais de la nuit; Adèle fut de ce nombre : elle éprouvait l'impérieux besoin d'être seule, d'échapper Ijuelques instants à la triple et magique influence de la musique, de la danse, de l'amour, ou peut-être, qui sait? de savourer toute la douceur du sentiment dont elle ne peut se défendre. Enveloppée de son schall, et appuyée sur la balustrade ornée de vases de fleurs qui borne la terrasse, Adèle s'abandonne à cette rêverie tendre et mêlée d'enthousiasme qu'inspire toujours la vue du ciel étoile, et le
calme mystérieux de la nature endormie sous l'œil protecicur d'un Ëire loiit [)uissant.
Cette prime lueur à qui son doux éclat a fait donner le nom d'aube du jour, commençait à éclairer la contrée; les vapeurs nocturnes remplissaient encore le fond des vallées , et les hautes montagnes se découpaient en noir sur le fond du ciel, déjà lumineux; un profond silence régnait sur la terre, mais au haut des airs l'alouette saluait déjà la lumière. A sa voix matinale, le chœur des oiseaux s'éveilla : ces êtres gracieux qui, entre toutes les créatures, semblent chargés de dire ù toute la nature les joies dont l'a douée son auteur I Pou à peu les cimes bleuâtres des monts couverts de neige se teignirent de rose, d'améthyste et d'hyacinthe; l'aurore parut, et ses nuances de plus vn plus vives, df plus en plus enllammées,
annoiRèlt'iil Taslre radieux qu'ellt' précédait. Le veiii du malin repoussa vers Touest les nuages comme pour cacher sous leurs ombres les tardives étoiles; une gerbe de lumière éclatante jaillit à l'horizon: Le soleil! le soleil! s'écrièrent plusieurs voix; venez donc voir lever le soleil! A l'instant, les portes s'ouvrirent, et la foule des danseurs se précipita au dehors pour contempler cet éblouissant et auguste spectacle. Ces cris d'admiration arrachèrent Adèle à sa douce préoccupation.
Maurice depuis quelque temps se trouvait auprès d'elle; il avait admiré avec elle les splendeurs du jour naissant, et leurs âmes, exaltées parla beauté de ce spectacle, étaient à l'unisson. Ils ne parlaient pas d'amour, mais, comme l'a dit un célèbre auteur (1), il
(1) Waller Scott.
était impossible ({u'ils n'y pensassent point chacun de leur côté; et ils se trouvaient, l'un à l'égard de l'autre , dans cette situation où les sentimens d'une tendresse mutuelle se comprennent plus aisément qu'ils ne s'expriment; situation qui permet une sorte de liberté , laisse quelques incertitudes , et forme ainsi les heures les plus délicieuses de la vie.
Aux exclamations des arrivants , Maurice se retourna, et, montrant à Adèle cette foule étourdie :
— Voyez donc l'étrange aspect!... s'écriat-il ; ne dirait - on pas une volée d'oiseaux nocturnes et de papillons de nuit surpris par la lumière ?
En effet, les portes ouvertes donnaient alors passage à des flots pressés d'hommes et de femmes dont l'extérieur, la parure et le
maintien , se ressentaient des fatigues de la nuit. Qu'on se figure ces fleurs, ces gazes, ces rubans, si fixais aux clartés des bougies, maintenant ternis , décolorés par la chaleur et la poussière; ces cheveux dont l'élégant édifice s'est écroulé, et ces visages de femmes altérés par la fatigue et la veille; ces yeux tout-à-l'heure si brillants encore à la luem» des flambeaux, et qui, cherchant un abri sous l'éventail , ne peuvent supporter l'éclat du jour. Seulement, parmi toutes ces choses détériorées, de loin en loin , quelques jeunes filles à la parure simple, au front modeste , avaient conservé leur éclat, leur fraîcheur naturelle, et, comme des fleurs, brillaient sans crainte aux regards du soleil. D'un autre côté , le salon entrouvert laissait voir, au milieu d'une atmosphère poudreuse , ses tentures humides de tant d'haleines concentrées,
lies glaces ternies, ses ineubies couverts de poussière, et, clans le fond, quelques quadrilles s'agitant comme des ombres aux sons pressés de l'orchestre désespéré , à la clarté rougeâtre des bougies presque consumées.
Tout cela donnait à celte scène quelque chose d'étrange, de lugubre, de fanlastique, fait pour frapper l'imagination, éveiller la pensée, faire naître des réflexions graves «t salutaires , et donner une juste appréciation de ce qu'on
appelle les joies de la vie.
— Il me semble , dit Adèle pensive , que ce tableau pourrait donner une idée du jour de la résurrection généiale; ce jour qui nous appellera à la lumière; jour de stupeur pour les uns , de désappointement pour les autres, de confusion pmn* tous!... Car,... ajouia-t-elle en hésitant , et sa voix s'affaiblit, qui sait si alors tout ne nous paraîtra pas
comme ici , mensonge , illusion , une vanité des vanités !
— 0 Adèle! s*écria Maurice du ion du reproche, ce doute s'éienl-il à tout, et traitezvous de chimère les sentimens les plus purs?... ceux que j'ai pour vous? allait il ajouter.
— Non , non ! se hâta de répondre la jeune femme , pressentant peut-être ce qui devait suivre; à Dieu ne plaise que je regarde comme des illusions les plus nobles facultés de notre âme ! Ces facultés , immortelles comme son essence,survivront à toui,et feront là-bas notre félicité comme elles font ici notre bonheur ; ne le croyez-vous pas ?
En faisant cette question, ses yeux étaient si doux, son accent avait une expression si tendre, qu'une joie pure et délicieuse inonda le cœur du jeune homme.
— Je crois tout ce que vous croyez, dit-il u. ' 17
d*une voix basse et émue ; je veux tout c6 que vous voulez,... pourvu que.... Il n'acheva point, n.ais son regard révélait éloquemment sa pensée.