LE PORTRAIT
Un soupir, an regard, une'simple roagenr. Un silence est assez poar eipliquer uoeorar i Tout parle dans l'amour.
Celte soirée , et surtout l'entretien qui l'avait suivie, apporta un heureux changement, non dans les senti nens de Maurice, mais dans son hu;neur et sa manière d'être avee Adèle. Heureux d'être en quelque sorte ren-^
tré en grâce auprès d'elle, le jeune homme se répète à lui-même la promesse qu'il s'est faite de ne point lui parler d'amour ; toutefois il ne s'impose plus ces dures privations qui le rendaient naguère sombre ou distrait. Il recherche de nouveau le plaisir de sa conversation , il ne fuit plus sa présence , et quoiqu'il ne puisse se dissimuler que celte nouvelle façon d'agir ne soit pour lui pleine de dangers , il s'y livre en s'éiourdissant sur les suites, comme le pauvre convalescent privé longtemps d'alimens dépasse la stricte et sévère ordonnance qui le retient encore à la diète.
Adèle , qu'une grande habitude de réfléchir devait éclairer sur la nature de l'espèce de quiétude qu'elle goûte maintenant , iro;tipée par son cœur, ou lassée peut-être de la lutte qu'elle a soutenue, évite d'en rcclier
cher la cause, elle attribue le changement survenu dans la conduite de Maurice à la douceur avec laquelle elle le traite, à la promesse renouvelée d'être pour lui un sincère ami. Mais en a-t elle jusqu'ici rempli les de-« voirs? Il a des chagrins, elle le sait, et plus d'une fois elle en a vu l'aveu errer sur ses lèvres ; mais l'incertitude où elle était de ses propres sentimens lui a toujours fait repousser ces tristes confidence^.; elle a craint de s'attendir, et d'être entraînée elle-même à en faire d'aussi affligeantes pour elle et plus humiliantes peut-être. Aujourd'hui qu'elle est rassurée sur ce point, et Dieu sait surquolse fonde cette certitude! elle se reproche sa dureté, et se promet de la réparer. C'est ainsi que, donnant le change à sa passion, l'imprudente, croyant ne suivre que les impulsions généreuses d'une sincère amitié, en vient à c^
point de sécurité que quand Amélie, dont Maurice avait achevé le porlrait, lui renouvela sa demande pour avoir le si(^n , Adèle ne fit aucune objection, el ne parut trouver aucun inconvénient à se laisser peindre par l'homme dont peu de jours auparavant elle craignait de rencontrer le regard. Je ne garantirais pas que la sécurité d'Adèle ne fût un peu du genre de celle de ces gens qui se mettent un bandeau sur les yeux pour ne pas voir le précipice sur les bords duquel ils marchent. Quoi qu'il en soit, Adèle cédant à la prière de son amie, fixa au jour suivant la première séance.
Maurice n'était point aussi rassuré sur les dangers d'une telle épreuve ; cependant il s'apprêta à la subir avec courage^
En effet , pendant les premiers jours, l'atteniiori de l'artiste, fortement ocx^upé par son
travail, la présence de madame de Villeneuve, celle de Juliei surtout, qui paraissait suivre le progrès des séances avec intérêt, la douce tranquillité d'Adèle, se prêtant de bonne grâce et avec gaîté aux exigences du peintre, tout concourut à afifaiblir l'impression dangereuse qui pouvait résulter de ce rapprochement : tant que Maurice ne s'est occupé que des traits du visage, et pour ainsi dire des formes extérieures de la beauté , Adèle et lui ont assez bien soutenu chacun leur rôle. Mais un jour, ils étaient seuls; quand , après avoir ébauché ses grands yeux bleus , où semble se refléter l'azur du ciel, le peintre, avant de le fixer sur l'ivoire, se hasarde à surprendre le regard, rayon céleste laissé à l'homme, au milieu des élémens grossiers qui le composent, pour que l'être divin qui l'anime puisse quelcpiefois se manifester à ses semblables !
à cet instant tout ce que l'amoui' a de plus impétueux, déplus enivrant, de plus doux, j aillit soudain de ce mngi que regard ! Leurs âmes, par une force attractive, se sont pour ainsi dire touchées, et, au milieu de ce muet ravissement, un setilmot, le no m d'Adèle! prononcé par Maurice avec l'accent de l'amour qui craint, qui espère, qui implore, renverse subitement toutes les entraves que ces deux cœurs avûieftt [ris tant de peine à élever entre eux...
A cet appel, qui révélait une passion si pro fonde, la jetine femme a tressailli. Par un mouvement involontaire, instinctif, elle a tendu les deux mains vers Maurice, tandis que sa tête eharmatlte cherche, en s'inclinant, à lui cacher Ime trop vive émotion. Maur'îce se précipite vers elle , et saisit ces mains , gages d'un tacite cotiscrttcim'nt; il toniho à
ses genoux, et là, dans tout l'enivrement de la passion, il lui demande qu'un mot, un seul mot confirme l'espérance qu'il vient de concevoir. Car, et tel est le véritable caractère de l'amour chez l'homme, qu'il songe plutôt à obtenir qu'à donner, Maurice no dit point qu'il aime, il veut seulement s'assurer qi>'il est aimé. Adèle n'a point encore répondu ; mais les rapides baltemens de son sein, mais la brûlante rougeur qui , reflet d'une flamme cachée, colore ses joues, mais les pleurs délicieux qui coulent de ses yeux, le voluptueux frémissement qui agite tout son être , tout apprend à Maurice le doux et pudique secret. Joyeux et fier, il la serre dans ses i)ras, et , au milieu de ses transports , relevant la tête d'Adèle, penchée sur son sein, il s'écrie avec l'accent du triomphe :
— Oui, oui, tu m'aimes ! oh , tu m'aimes !. .
Ces mois font sur Adèle l'effet de la foudre. Ils dissipent rcnchanlement. Son sang fuit ses joues» et reflue vers son cœur; tout ce que la douleur et le désespoir ont de plus poignant , de plus fatal se peint tout-à-coup dans ses regards, et chasse le doux sourire qui, un instant, avait animé ses lèvres. Elle se dégage vivement des bras de Maurice ea s'écriant :
— Non, non, je ne vous aime point! je ne puis vous aimer !... Ah! je suis bien malheureuse !
Et à mesure qu'elle prononçait ces mots , elle s'était reculée précipitamment jusqu'au fond de la chambre, comme si elle eût voulu placer un abîme entre elle et Maurice; mais, épuisée par la violence de ses émotions, elle touiba sur un fauteuil, et, couvrant son vi-
sage de ses deux mains, elle se mit à pleurer avec violence.
Ces étranges paroles ei la douleur d'Adèle jetèrent Maurice dans une inexprimable confusion. U ne douta pas un instant qu'Adèle , informée des nœuds funestes qu'il avait autrefois contractés , et de l'impossibilité où il était de les rompre, ne crût qu'il avait voulu la tromper. Cette pensée le jeta dans un grand désespoir, car il venait d'entrevoir l'amour d'Adèle, et il sentait d'après celte exclamalion, qu'il lui faudrait y renoncer. Éperdu, hors de lui , il se rapprocha d'elle :
— 0 Adèle! s'écria -t- il avec un accent lendre et désolé, calmez-vous! Je n'ai pas voulu vous offenser ! Rassurez - vous , douce Adèle ; je ne suis que votre ami; et, malgré la violence d'un sentiment, qu'un moment , je n'ai pas su maîtriser, je saurai me vaincre.
•ffii rester digne encore de votre estime. Ne pleurez pas, Adèle ; par pitié, ne pleurez pas ! Vos larmes retombent sur mon cœur ! Mais , au nom du ciel , ne m'ôtez pas votre amitié , votre confiance , sans lesquelles je ne puis plus vivre. Rassurez-vous, je ne veux point troubler la paix de votre âme ; j*en avais fait le serment, je croyais avoir la force de le tenir;... j'ai été faible, Adèle... Je suis malheureux, mais non coupable.
— C'est moi, dit alors Adèle avec effort et en se levant comme une personne qui vient de prendre une douloureuîre mais irrévocable résolution, c'est moi qui suis coupable de vous écouter plus longtemps. Apprenez un fatal seciei, et que cet aveu élève entre nous une barrière éternelle : je suis mariée !
— Mariée! Vous étiez... veuve ?
Adèle secoua la tête d'une uiaiiièie négative.
— Mon mari existe, ajouta- t-elle tout bas.
Un gémissement convulsif partit du sein de Maurice. Il s'appuya sur le coin de la cheminée, et, courbant son front sur une de ses deux mains, il murmura :
— Ainsi, tous deux malheureux, et tous deux irrévocablement !
Un long silence succéda à ce peu de paroles , et nul n'osait le rompre , tant était violent le tumulte des émotions qui les agitaient l'un et l'autre. Enfin, Maurice, par un effet de ce désir curieux et inconcevable qui porte l'homme à vouloir connaître toute l'étendue de son malheur, dit avec une sorte de froideur, et sans regarder Adèle :
— Et... où est votre mari ?... Un sourire
amer coniractait ses lèvres en faisant cette question.
— Je l'ignore, répondit -elle d'une voix tremblante.
— Vous l'ignorez? dit -il en se tournant vivement vers elle ; vous ne l'aimez donc point ?
— Je l'ai connu à peine.
— Quel mystère ! Et il vous laisse ainsi loin de lui ?...
— 11 ne m'a jamais aimée , et nos liens lui faisaient horreur ! reprit-elle timidement.
— Adèle ! s'écria le jeune homme, ému d'une tendre et généreuse pitié ; sa jalouse fureur s'était évanouie , le ton de sarcasme , tout avait disparu; il i éprit les mains de la jeune femme, et, avec cet accent qui dérobe si bien les secrets d'un cœur affligé :
Adèle, lui dit-il, vous avez donc bien souffert ?
— Hélas! reprit-elle attendrie par la douce compassion de Maurice, et versant de nouvelles larmes arrachées par un cruel souvevenir; hélas! c'est aujourd'hui le triste anniversaire du jour qui a vu enchaîner ma vie ! Je n'en ai jamais senti le poids avec tant d'amertume que dans ce moment!
— ' Aujourd'hui? s'écria Maurice, et son regard semblait demander d'autres détails.
— J'avais seize ans , reprit-elle avec accablement. Mon père, moins soigneux de mon bonheur que de ma fortune, donna ma main sans consulter mon cœur. Le fils d'un de ses amis, un jeune homme que l'on voulait préserver de la conscription , fut choisi par
lui, et....
Ici un geste violent de MauriCô fit tressaillir Adèle.
— Continuez , continuez , dit-il d'une voix mal assurée et avec une étrange préoccupation ; son nom ? par pitié , son nom T
Adèle, un peu troublée de l'accent avec lequel il lui faisait celte question , répondit en hésitant un peu :
— Il se nommait Bury....
A ce nom , une espèce de vertige saisit Maurice, ses genoux ployèrent sous lui, un mélange indéfinissable de joie, de tendresse et de repentir, se peignit dans son regard :
— 0 Adèle! s'écria-t-il éperdu, pourrez- Yous me pardonner? je suis Bury!..,
En prononçant ces mots son front pâlit, et, succombant à la plus vive, à la plus délicieuse émotion , il se prosterna aux pieds de la jeune femme; sa tète se pencha sur ses genoux.
et pendant quelques instants il parut avoir perdu connaissance.
L'effroi, la surprise, les sentiments les plus vifs et les plus tumultueux d'un cœur plein d'amour, avaient comme paralysé toutes les facultés d'Adèle. Il était là, devant elle, à ses genoux, celui qu'elle avait tant redouté, et dont le nom seul eût suffi, peu d'instants auparavant, pour la faire fuir au bout du monde; en même temps, par une sorte de miracle -qu'elle ne pouvait encore comprendre, l'amant tendre et passionné qu'un devoir sévère lui ordonnait tout-à-l'heure de repousser, était le maître de sa destinée, en un mot, son mari!...
Tandis que ces idées et mille autres se croisaient dans son esprit avec une rapidité dix fois plus prompte que celle de l'éclair, le regard de la jeune f«mme se fixa sur la
belle et noble figure de Mauiice, toujours agenouillé devant elle, et, cédant à une impulsion de repentir et d'amour, elle se pencha vers lui, et ses lèvres touchèrent légèrement le front pâle du jeune homme; celui-ci tressaillit, la vie circula de nouveau dans ses veines, il s« releva à demi, et jeta ses bras autour d'Adèle...
Oh ! qui dira le ravissement de cet homme qui se voit tout-à-coup légitime possesseur du bien qu'il a tant souhaité ! Qui dira ces vives étreintes, ces bouches muettes et caressantes, ces yeux demi-fermés, comme si la lumière ne leur fût plus nécessaire , et que celle qui éclaire leur âme leur suffît ! ces pulsations violentes de deux cœurs, l'un contre Tautre pressés, s*appelanl, se cherchant, et comme prêts à briser leur prison pour se réunir I Joie, bonheur, félicité, expressions
faibles , pauvres , misérables, célestes ravissements accordés quelquefois à la terre! est-il besoin de mots pour vous peindre? ne suffitil pas au cœur de vous sentir?