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dans ia femme belle ei charmante qui aujourd'hui le captivait par des Hens si élrohs et si doux, la maussade créature dont jadis l'iiumeur altière et le peu d'agrément l'avaient fait sauter par les fenêtres, pour échapper à l'affreuse nécessité de vivre avec elle. Amélie se chargea de ce soin. Voici les principaux traits de son récit :
Adèle s'était prêtée à tout ce qu'avait voulu son père pour faire rompre l'union qu'il l'avait forcée de contracter. Mais quand, après de vaines tentatives, il lui fallut renoncer à l'espoir de recouvrer sa hberté, une sombre tristesse, mélange de honte, de chagrin, de repentir, peut-être, s'empara de la jeune femme. A ces causes de troubles personnels, se joignirent bientôt pour Adèle un plus vif et plus sérieux sujet d'inquiétude : la santé de son père , abattue par la ruine successive de
toutes ses espérances , s'altéra d'une manière aussi grave que subite. Il tomba malade, et mourut presque inopinément , sans avoir ea le temps de tracer à sa fille aucun plan do conduite, et laissant dans la position la plus scabreuse une femme à peine âgée de dixhuit ans, sans guide, sans nppui, sans expérience dans ce monde, qu'elle ne connaissait nullement.
La douleur vive et profonde ([u Adèle ressentit de celte porte, l'effroi que lui causa son isolement, tout se réunit pour briser l'orgueil jusqu'alors indompté de la jeune Bretonne. Heureusement Adèle ne manquait ni d'esprit, ni même de raison, (|uoique celle-ci eût été souvent opprimée par ses préjugés. Son âme était douée de cette sorte d'énergie qui fait les grands caractères. Le malheur et la réflexion lui avaient appris
bien des choses. Elle ne pouvait se dissimuler que les chagrins qui, si jeune encore, avaient déjà attristé sa vie, n'eussent eu pour causé lés défauts de son caractère"; elle eut le courage d'entreprendre de s'en corriger et la persévérance nécessaire pour parvenir à ce but honorable et digne des efforts de toute âme bien née. Adèle fut aidée dans cette cntre[)rise par une ancienne amie de sa mère, qui, à la nouvelle de la mort du marquis, était accourue au château de Kérantré, pour offri)' à l'orpheline ses consolations et son appui. Adèle le jeta avec confiance dans les bras de madame de Moriain , lui ouvrit son cœur, et lui demanda ses avis sur la manière de se conduire dans sa nouvelle position. En effet, celte position était délicate : la jeune femme, maîtresse alors d'une fortune assez considérable, quoique le zèle impru-
dent de son père pour la cause des émigrés l'eût fort diminuée, ne pouvait guère l'administrer; quand elle aurait voulu en jouir, elle était trop jeune encore pour tenir maison, même dans sa province ; et d'ailleurs Adèle sentait trop bien tout ce qu'il lui manquait du côié de l'éducation et des manières, pour se risquer ainsi aux yeux d'un monde d'autant plus sérère qu'elle en avait long-temps dédaigné le suffrage.
Dans cet état de perplexité, madame de Mortain lui ouvrit une perspective aussi agréable que nouvelle, en lui conseillant d'aller passer quelque temps dans un des premiers pensionnats de Paris, où des maîtres habiles, et de sa part un peu d'assiduité, auraient bientôt réparé en elle le défaut d'instruction et d'usage, dont elle comprenait maintexiant elle-même la nécessité. Adèle
accueillit cette proposition, et sans parler de son projet à personne, elle quitta la Bretagne, accompagnée de madame de Mortain»
qui Li conduisit alors à Paris, dans la maison où elle faisait élever sa fdle unique. Cette jeune personne, alors âgée de quinze ans, c'était Amélie; elle se prit tout de suite d'une tendre affection pour Adèle; ce fut là l'origine de leur liaison el de l'amitié qni dèslors les attacha l'une à l'autre.
Les cinq années qu'Adèle passa dans cette retraite, occupée à orner son esprit, à polir ses manières , opérèrent en elle le plus prodigieux changement. Une maladie assez sérieuse qu'elle avait faite au commencement de son séjour à Paris avait aussi changé son tempérament; elle avait grandi, sa taille s'était développée ; la danse et les autres exercices appropriés à l'éducaiion d'une femme
lui avaient donno un maintien noble et des grâces naturelles; elle avait acquis des talents, de l'instruction. A force de raison et de persévérance , elle était parvenue à vaincre la violence de son caractère , à tel point que parmi ses compagnes on la citait pour sa remarquable douceur. Ce n'était pourtant ni l'amour, ni la vanité, ni même l'innocent désir de plaire, désir qui chez nous autres femmes opère souvent de si grands miracles, qui avait porté Adèle à fciurmonter ainsi tous les obstacles , à vaincre toutes les difficultés qu'opposaient à ses nobles efforts l'âge et l'habitude de défauts invétérés dès l'enfance. Le caractère, c'est l'homme; il se modifie, mais il ne change point. Il y avait encore quelque chose d'altier dans le soin qu'Adèle prenait d'orner son esprit et sa personne; elle voulait être bien,
non pour le vain plaisir d'êlre admirée , mais pour elle-même, pour sa propre satisfaction; et son perfectionnement, au physique comme au moral, lui parut long-temps la seule occupation digne d'elle, en même temps qu'elle était pour la jeune femme la source des plus nobles et des plus pures jouissances.
Cependant les années s'écoulèrent, Adèle perdit sa vieille amie; Amélie se maria, et quitta Paris après la mort de sa mère, Adèle se trouva de nouveau isolée. Par les soins de madame de Mortain, elle avait réalisé toute sa fortune de Bretagne, où elle ne voulait pas retourner , et acheté une terre assez considérable près de Lyon , et dont elle poi'iait le nom depuis sa sortie de pension, car son demi-divorce ne lui permettait pas de conserver celui de Bury. Elle quitta donc la capitale ; mais avant d'aller s'enfermer dans sa terre ,
elle voulut achevov son éducation par les Voyages. Elle visita toiir-àtour la Suisse, l'Italie, l'AnglcleiTe ; dans ces différentes excursions , son jugement se forma, ses préjugés de caste et d'opinion s'effacèrent, la sphère de ses idées s'étendit, et à vingt-quatre ans, la jeune Bretonne, naguère sauvage, fantasque, altière, n'était plus reconnaissable. Douce, instruite, modeste, réservée, et avec toutes les qualités du cœur et de l'esprit, aimable et jolie! telle était Adèle. Mais que faire de tant de trésors quand on n'a personne avec qui les partager? Malgré l'extrême liberté dont el!e jouissait, grâce à sa fortune, à sa position indépendante, et surtout à la trempe de son caractère, Adèle sentait souvent avec impatience, et toujours avec douleur, la pression du lien de fer qui l'enchaînait secrètement. Que de fois, émue par une
voix, un regard qui proiiieltait le bonheur, elle s'était vue contrainte à briser violemment des relations douces et charmantes! Que de courage, de fierté et d'adresse pour échapper aux pièges d'un amour passionné, mais trompeur! Quels efforts inouïs pour résister à la magie d'un sentiment timide et sincère ! Que de luttes violentes, que de combats douloureux entre un cœur, de sa nature disposé à aimer, et une raison austère, inflexible, cruelle! Mais cet orgueil naturel, qui jadis avait causé tous les malheurs d'Adèle, fut pourtant ce qui la préserva dans ces périlleuses circonstances; elle était trop fière pour céder lâchement à ce qu'elle croyait répréhensible ; elle s'estimait trop pour subir aucune espèce d'entraînement, et la peur d'avoir à rougir à ses propres yeux fut sa plus puisgantf sauve-garde.
Depuis le mariage d'Amélie, Adèle l'avait peu vue; cependant, comme depuis quelque temps elle habitait sa terre de Lormoie, et que son amie était fixée en Auvergne, une correspondance assez active s'établit entre elle et Amélie; de plus, chaque année, elle allait passer une couple de mois avec le jeune ménage, pour qui elle avait une tendre affection. Juhen, par sa franchise, sa bonne humeur et l'excellence de son caractère, avait plu à Adèle; il savait le triste secret de sa destinée, la plaignait, ne lui en parlait jamais, et lui portait la tendresse d'un frèie : aussi, quand au mois de mai précédent, il était venu à Lormoie, méditant le prc^et de la réunir sans qu'elle s'en doutai, à son mari, projet contre lequel il savait (ju'elle se fût révoltée si elle en eût su quelque chose, Adèle accueillit avec plaisir la proposition
qu'il lui fit de venir passer avec eux le reste de la belle saison , et l'accompagna au château de Villeneuve, où elle était établie quand Maurice y arriva. En entendant chaque jour Julien parler de l'ami qu'il attendait , et en faire d'avance l'éloi^e, Adèle était loin de penser que ce colonel Laval, cité par la noblesse de son caractère, la bonté de son cœur et l'agrément de son esprit, fût l'homme dont le nom seul suffisait encore, après tant d'années , pour la troubler, celui enfin qu'elle regardait comme le mauvais génie de sa vie. Quoiqu'elle ignorât le sort précis de Bury , pourtant elle savait (car elle s'en informait de temps à autre, toutefois d'une manière mystérieuse et détournée) , elle savait, dis-je, que son mari n'était pas mort; mais c'était tout. Et telle était sa répugnance, ou plutôt son aversion pour tout ce qui y avait rapport,
qu'elle évitait par tous les moyens possibles d'en savoir davantage. Ses amis, après avoir vainement tenté de la ramener à des sentiments plus pacifiques ou plus raisonnables, avaient fini par la laisser en repos sur ce sujet, le seul sur lequel sa raison et l'équité naturelle de son jugement étaient sans pouvoir; seulement, Julien avait dressé ses plans en conséquence, et l'on a vu qu'ils avaient