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LE SOIR DES NOCES

Voilà nos gens rejoints; et je laisse à juger Par combien de plaisirs ils payèrent leurs peines

T. A Î^ATVT 1 INK"

La Foîitaine,

Après ces explications , bien incomplètes sans doute , quoique chacun et même Adèle y eût apporté son tribut, les amants, qui avaient encore mille choses à se dire, auraient bien voulu jouir d'un peu de liberté ;

mais l'heure du dîner avait sonné, et Julien, en les retenant à table plus lotigiemps que de coutume, >oulaii qu'une bouteille de son meilleur vin célébrât la fête de l'amour et de l'amitié. La nouvelle de l'événement qui changeait si brusquement les relations qui existaient entre Adèle et Maurice s'était déjà répandue dans la maison, et quelque étrange que parût aux bons et honnêtes serviteurs du château cette transformation en mari et femme des hôtes de leurs m^aîtres , ils n'en vinrent pas moins au dessert, et le jardinier à leur tête, portant un gros bouquet, faire leurs cornplimens à la bonne madame ÀdèlCf et à son époux monsieur le xîolonel. Adèle leçut le bouquet en rougissant, car Thomas avait mêlé à ses naïves félicitations je ne sais quels mots de mère de famille, de longue postérité, qui avaient fait tressaillir le cœur de

la jeune l'omine. Pour Maurice , heureux et troublé tout à la fois , il pressait la main aux uns , il Ginbrassail les autres , et , distribuant adroite, à gauche, hs remercîmens et les pièces de cent sous , paraissait un jeune marié au sortir de l'église , avec cette différence pourtant, qu'ici, au lieu des cris hardis, des vœux menteurs, des sollicitations importunes, de la cohue de nos cités, l'accent elle regard étaient naïfs comme les cœurs , et les souhaits aussi désintéressés que sincères.

Aussitôt qu'il leur fut possible d'échapper à l'empressement dont ils étaient Tobjet , Maurice et Adèle coururent sous les hauts ombrages mi parc pour goûter en liberté le bonheur qui venait de leur être si miraculeusement rendu. Il y avait eu plus d'une lacune dans les récits qu'ils s'étaient faits de leurs diverses aventures, et chacun eût voulu

en connaître la cause; Maurice surtout désirait plus de détails. Adèle reprit donc en sous-œuvre pour ainsi dire le récit d'Amélie; elle raconta à Maurice la surprise, l'effroi et la honte qu'elle avait ressentis quand il s'était séparé d'elle d'une manière si violente ; elle s'accusa avec une cliarmiinie ingénuité de tous les défauts qui la rendaient alors haïssable ; elle dit les efforts qu'elle avait faits pour se coiriger; puis, continuant la suite des années écoulées, elle glissa rapidement sur quelques circonstances de sa vie qui auraient pu révéler les dangers qu'avait courus son cœur pendant cette sorte de veuvage. Maurice en l'écoutant se sentait oppressé d'une émotion progressive et douloureuse; il n'osait dire un mol , ni hasarder une question , de peur d'embarrasser Adèle, ou de lui arracher un aveu qu'il redoutait , et pourtant qu'une

curiosité funeste le poussait à désirer. Il cachait avec un soin extrême le trouble qui l'agitait, seulement son bras tremblant serrait plus fortement celui d'Adèle, et quelque effort qu'il ftt pour lésé louffer, les soupirs d'une cruelleanxiété soulevaient imperceptiblement sa poitrine. Mais qui peut dérober quelque chose à l'âme attentive d'une femme aimante et aimée ? Adèle devins la souffrance muette de Maurice. Avec cette pitié douce et affectueuse dont tout cœur de femme est doué , avec cette adresse en même temps qui leur est inhérente, elle sut, sans entrer dans aucune explication , et seulement par un de ces mots tench'es et persuasifs i[ui , ponant au cœur une vive et pure lumière, mettent en fuite le soupçon ei tous les noirs fantômes qui souvent l'obsèdent , elle sut calmer la fièvre douloureuse de Maurice, et le rendre à tout le

bonheur de sa situation, car il venait de co rriprendre par ces mots mystérieux qu'Adèle n'avait jamais aimé que lui.

Quoiqu'on fût alors au mois de septembre la journée avait été chaude, et la fraîcheur du soir était délicieuse ; depuis longtemps le soleil s'était couché, et dans sa retraite lumineuse il teignait encore d'un or pâle la partie du ciel où il avait disparu : à Topposite le demi-globe de la lune, déjà aux deux tiers de sa course, semblait nager dans une mer azurée, et ses rayons mystérieux glissant entre les arbres produisaient les plus beaux effets d'ombre et de clarté. L'air était doux et embaumé, les œillets, les jasmids, les giroflées , les résédas du parterre exhalaient leurs plus douces odeurs; tandis que les daturas, les jalaps, les héliotropes, les géraniums et les autres plantes nocturnes de l'Inde et des

tropiques, qui garnissaient la terrasse, mêlaient aux parfums des fleurs de nos climats, les vapeurs pénétrantes ei suaves de l'ambre, du girofle et de la vanille. C'était une de ces belles nuits où la nature , paisible et silencieuse, ressemble à une mère à demi endordormie près de ses nourrissons. Ce n'étaient plus ces murmures confus du printemps causés par les animaux veillant sur leur tendre progéniture; les petits oiseaux, libres des soins de leur famille, se reposaient sans craindre aucun danger pour leurs jeunes , maintenant pourvus comme eux de becs solides et d'ailes rapides. Nul bruit ne se faisait entendre, si ce n'est le murmure lointain du ruisseau qui traversait le parc , ou le faible et doux gémissement des ramiers nichés au faîte des arbres; le repos, le silence, la volupté , semblaient descendre du ciel avec la n. 20

îi'aîciieur de la nuit. Adèle et Maurice avaient même cessé de parler; plongés dans cetie délicieuse extase qui suit les premières heures d'un amour avoué, et qui en fait une des plus ravissantes périodes, tous deux se promenaient à pas lents et inégaux, tantôt éclairés parla lune et tantôt disparaissant sous Tombre des feuillages mouvants. A la sérénité de leurs regards , au calme qui régnait dans leur démarche , on eût dit deux ombres heureuses errant sous les bosquets éternels de Télysée.

Leurs pas les avaient pourtant ramenés vers le château, dont la lune éclairait les vitres , quand l'horloge du village fiit ^nten dre onze heures. Cessons arrachèrent les amants à leur douce quiétude, et les rappelèrent à des intérêts plus terrestres. L'heure du repos de toute la famille était passée depuis long-

tenips;... à cet instant, un embarras mêlée d'un peu d'inquiétude ralentit le pas d'Adèle, et bien qu'elle pût penser que les heures de solitude dont ils viennent de jouir, leur ont été ménagées par leurs amis, une sorte de confusion la saisit à l'idée de rentrer ainsi

toute seule, et si tard En approchant du

château, elle jette vers la façade un regard timide : toutes les lumières sont éteintes , celle même delà chambre d'Amélie a disparu; niil domestique ne ise montre, les principales portes sont fermées, il est clair que tout le monde est couché et qu'on a oublié Adèle : Amélie, par une sorte d'espièglerie assez dans soiî caractère, a-t-elle voulu lui causer la peur de trouver la porte fermée? ou bien son amie, dans des intentions bienveillantes, aurait-elle disposé les choses de manière à lui éviter l'embarras d'être rencontrée parles

gens (le la maison après ce long téteà-tète ? Tout en faisant ces réflexions, Adèle, suivie de Maurice , se trouva alors près du pavillon que ce dernier habitait : une lumière assez vive parlait du rez-de-chaussée, et une autre plus faible éclairait l'étage supérieur. La porte du petit vestibule était ouverte, et sur une tablette on voyait près d'une lampe allumée, des bougies et tout ce qu'il follait pour procurer de la lumière à ceux qui en auraient besoin. Il fallait bien qu'Adèle en prit une pour rentrer dans la maison ; ce fat du moins ce que lui dit Maurice , qui , la voyant si troublée, l'engageait à entrer dans le pa>illon pour s'en munir. Une émotion indéfinissable, un mélange de crainte, de honte, de pudeur, s'empara de la jeune femme en se trouvant seule , à cette heure , dans ce lieu ; elle s'approcha de la lampe, prit une des bougies,

et se mit en devoir de l'allumer. Maurice avait poussé la porte du vesiibl^', car il faisait du vent, mais la main de la jerne femme ^lait si tremblante, qu'elle fut très longteiups à celte opération. Tandis qu'elle était ainsi occupée , Maurice la regardait avec délire : la soirée, la promenade, l'émotion, avaient coloré le visage d'Adèle d'une éclatante rougeur; ses yeux, fixés sur la lampe, étaient si brillants et si doux !... sa confusion la rendait si jolie!... Quand la bougie fut enfin allumée, Adèle fit un mouvement pour se retirer.

Maurice^iait tout près d'elle, il la retint, elle resta; comment aurait-elle pu faire au' trement : les bras du jeune homme l'entouraient à demi , elle sentait sa brillante haleine effleurer son oreille, ses lèvres amoureuses baiser ses cheveux , et les baiiemens préci-

pités de son cœur, en frappant son épaule , communiquaient à tout son être un trouble qui ressemblait au vertige !...

Cette situation, quoique bien douce, ne pouvait se prolonger longtemps, Adèle le sentit ; elle fit un léger effort pour se dégager, et, sans lever les yeux, dit à voix basse : Adieu !... bonsoir!... à demain!... mots éloquents, qui liaient si bien le présent à l'avenir, mais qui annonçaient pourtant la nécessité d'une séparation. Maurice ne ressentit que cette dernière impression; il voulait dire: Pourquoi adieu?.., pourquoi à demain ?... mais sa langue, embarrassée , ne put articuler un seul mol; il séria de nouveau la jeune femme surs(»n cœur palpitant; dans ce mouvement, le flambeau écbappa de la main d'Adèle , la bougie et la lampe s'éteignirent, et IViuu'ice, à qui cet accident parut une provirlonce de

Tamour, enleva sa femme dans ses bras^ monta, ainsi chargé, l'escalier tout d'un trait, et la porta dans la chambre»

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