‹ La robe de noceChapitre 3 sur 21 · CHAPITRE HUITIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIEME

tUITE.

« J'Mpère avoir! »

Devitê da bon dac AnTOiMt pc Lorrairb.

Le cri de surprise et d'horreur échappé dans cet instant à la jeune femme n'avait pas arrêté Maurice. Il ne voulait point se tuer, mais se soustraire aux liens funestes dont il se sentait enlacé : l'action avait suivi le désir.

Heureusemeni la fenêtre était peu élevée; le jeune marié ton;ba sur une pièce de gazon, et se releva soudain , sans autre mal qu'un peu d'étourdissement, que la fraîcheur de la nuit ne tarda pas à dissiper. Obéissant à cette impulsion soudaine qui lui avait fait chercher sa liberté au péril de sa vie, il courut vers les écuries, séparées du corps de logis principal, fit seller son cheval, donna une pièce d'argent au palefrenier qui lui rendit ce petit service, en lui recommandant le secret jusqu'au lendemain matin, monta à cheval et quitta à l'instant mêihe le château de Kérantré pour n'y revenir jamais.

Arrivé à la ville la plus prochaine , il prit

•une voiture et des chevaux de poste: sa

bourse était heuieuscment garnie; et le voilà

sur la route de Paris , où il espère se trouver

au passage de son oncle Bernard, qui revient d'Italie. Cet oncle qui, dans les courtes et rares visites qu'il lui faisait au prytanée , l'avait encouragé dans ses études , et lui avait présenté la carrière militaire comme la seule digne de lui; cet oncle le conseillera, le protégera; qui sait? il lui permettra peut*étre de le suivre à l'armée, et alors!... quelle perspective enchantée s'ouvre à l'imagination de l'ardent jeune homme ! Mais en arrivant à Paris, Maurice fut tristement réveillé de ces brillantes illusions en apprenant que le général Bernard-Bury , après un très-court séjour dans la capitale , venait de partir pour l'Allemagne : nos troupes S'acheminaient alors de toutes parts vers cette contrée, qui devait devenir le théâtre de si grands événements.

Maurice ne perd point de temps à lui écrire. Jl part sur les traces de l'aruiée française, et

lelrouve enfin son oncle devant Ulm. Le général accueille le fugiltf avec un tendre intérêt, plaint ses malheurs, approuve sa résolution , l'équipe , et l'admet comme volontaire au nombre de ses aides-de-camp.

Comme un autre Belphégor, et dans la crainte, un peu puérile, que son Honesta ne s'avise de le réclamer, et afin d'échapper aux poursuites dont il redoute d'être l'objet, Maurice supplie son oncle de lui permettre d'ajouter à son nom celui de Laval, qui est en effet celui de sa mère. C'est sous ce nom qu'il est porté sur les contrôles de l'armée , qu'il fait sa première campagne, et qu'il reçoit son premier grade. Cependant , avant de quitter Paris, il a écrit à sa mère pour la rassurer sur son sort, qu'il lui annonce devoir être très heureux, quoiqu'il ne lui confie point ses projets. 11 implore d'elle le pardon de son in-

feartade, en alléguant pour excuse l'impossibilité où il était de vivre avec la mégère qu'on l'a forcé d'épouser. Quant à cette dernière, il lui adresse également une lettre pleine de dignité, et par laquelle il lui rendait sa liberté, renonçait à tous les avantages qui avaient pu lui être assurés par son contrat de mariage avec elle, et l'engageait à faire de son côté les démarches nécessaires pour obtenir la dissolution d'un lien quila rendait malheureuse. Il laissa en mêmetempsàunhomme de loi une procuration pour agir et le représenter dans toute cette affaire.

En effet, la séparation de corps et de biens, premier pas vers le divorce définitif, eut lieu; mais les formes de ce dernier étaient lentes ou difficiles à éluder : ces sommations, ces comparutions devant les magistrats, ce rapprochement des époux, ordonné à des époques mar-

quées parla loi, réloignemerit des parties, la honteqiii a saisi l'une d'elles, carl'escapa de du marié la première nuit des noces a couvert la

jeune ferîiiue fie ridicule; enfin, l'impossibilité de savoir où est Maurice, dont le séjoLir, grâce à son cliangcment de nonfi demeure inconnu pour ccîix avec lesquels il devrait traiter; toutes ces circonstances apportent à la solution de celte affaire mille obstacles, mille difficultés, qui, ne pouvant être ni éludés, ni vaincus, font qu'après plusieurs tentatives pour terminer, les époux finirent par s'en tenir à la séparation pure et simple. L'oncle de Bretagne, au désespoir du lenversement de ses plans, avait d'abord voulu s'opposer à ce que les clioses en vinssent à celte extrémité ; il avait même écrit à son frère Bernard pour savoir si le fugitif ne s'était point réfugié près de lui; mais le général, fidèle à la promesse

qu'il avait faite à son neveu , laissa ces réclamations sans réponse. Toutefois, le marquis, dont la fierté avait été singulièrement blessée, fit présenter la demanrlp en divorce, et poussa l'affaire aussi loin que possible , ro^upant ensuite avec la fnmille B;irv, dont il n'avait plus rieii à attendre, il rétourna à ses anciennes inclinations et se mit à renouei- de secrètes intelligences avec les agents anglais quî^ rôdaient incessamment autour des côles de Bretagne; mais ces petites manoeuvres ne purent échapper à la vigilance de la police impériale : la correspondance clandestine du marquis fut saisie, et peu s'en fallut qu'il ne payât par une éternelle détention, dans un château fort, ces folles tentatives. Cependant, après l'avoir effrayé, le gouvernement se contenta de faire surveiller sa conduite; mais la sanlé du noble Breton ne lui permit pas

d'autres tentatives : il tomba malade d'ennui , de chagrin et de colère, et ne survécut que peu de temps à ces événements. Dans ces tristes circonstances , le caractère de sa fille , que le malheur semblait avoir mûri, se montra noble et généreuse ; elle se consacra tou entière à soigner son père, et tâcha, par sa tendresse, de lui faire oubher que l'ambition t cause première de ses malheurs, l'avaitrendue plus malheureuse encore, elle dont l'existence était à jamais troublée par ce fatal mariage. Toutefois elle eut peu de temps à remplir ces devoirs pieux: le marquis mourut» Une amie de la mère de mademoiselle de Kérantré vint offrir ses consolations à l'orpheline;celle- ci , après une maladie très-grave, causée par les chagrins elles fatigues, quitta la Bretagne, accompagnée de cette dame, et depuis on n'en entendit plus parler.

Quant à l'oncle Bury , pour se venger de son neveu, il se jeta également dans des intrigues politiques, qui lui firent perdre sa place de receveur-général; et, pour frustrer Maurice d'une fortune que celui-ci n'avait pas voulu s'assurer par uiie aveugle condescendance à ses volontés , il se maria à une veuve de son voisinage , et donna tout son bien à sa femme, sauf les cinq mille francs de rente qu'il avait été contraint d'assurer à sa sœur. Cette dernière , au reste, vécut peu de temps après le départ de son fils ; elle mourut en le bénissant. Maurice ignoralong-temps cette perte, et quand il l'apprit, il donna de pieuses larmes à la mémoire de cette mère tant aimée. Les années s'écoulèrent; le jeune Laval- Bury, uniquement occupé de ses devoirs militaires et des grands événements auxquels

il prenait chaque jour une part activf», finit

par oublier son fimesie jnariage, ou n'en garder qu'un souvenir confus, comme celui d'un songe pénible, mais dont les circonstances se sont effacées depuis long-temps de la mémoire. Il avait obtenu successivement, et de la manière la plus honorable, tous les grades, y compris celui de colonel. Jusqu'à ce jour , le jeune officier n'avait connu d'autre passion que la gloire, d'autre plaisir que ceux que lui causaient Tapprobation de ses chefs et l'amour de ses soldats. Un incident, jeté au milieu de sa vie austère , le rappela pourtant au sentiment de sa position, et l'avertit qu'il n'était plus libre, quoique le poids de sa chaîne ne se fît point sentir.

Au commencement de la campagne de Russie, son régiment fut cantonné dans un village près de Wilna; tandis que lui et une partie de ses officiers habitaient le château,

La veuve ei la fille d'un comte palatin l'habi* * talent. Esprit, beauté, naissance, richesse, la jeune palatine possédait tout ce qui plaît, charme , séduit. Aux grâces fières de sa natioi) elle joignait parfois je ne sais quelle dou» ceur {endre et passionnée qui la rendait irrésistible. Elle voulut plaire au jeune et beau Français ; elle y réussit : et bientôt cet amour timide, craintif, mais profond, impérieux, qui s'empare avec tant de puissance du cœur d'un homme de vingt-six ans, quand des m.alheur§', des devoirs sérieux, une vie fortelïient occupée , Tout jusque-là préservé des orages éphémères de la jeunesse; cet amour si doux , si puissant , que l'on croit le premier, le dernier, et qui n'est peut-être que la révélation d'une meilleure disposition de l'âme; cet amour domina bientôt celle de Maurice, et lui fît envisager la vie sous un

nouvel asije(;t. Ct lut :iIois qu'il â>entil avec une impatience chagrine le poids des liens funestes qu'il avait négligé de faire rompre entièrement. Écrire en France pour faire activer la demande en divorce, était chose inutile : il n'avait rempli aucune des formalités prescrites par la loi, et de nouveaux obstacles pouvaient maintenant s'opposer à ses désirs. Toutefois cet état d'incertitude contraria plus l'amoureux jeune homme qu'il ne le désespéra, il ne pouvait songer au mariage avant la fin de la campagne; et les débuts de celle-ci avaient été si brillants, que Maurice ne doutait pas qu'elle ne se terminât, comme les autres, par la victoire suivie d'une paix glorieuse. Alors il solliciterait un congé ; il se rendrait à Paris pour terminer lui-même l'afîaire de son divorce d'une manière prompte et définitive. En attendant, il s'enivrait chaque

jour de la douceur d'aimer et d'être aimé. Mais cebonheurn'étaitpoint sans mélange :1a jeune palatine, flattée des hommages d'un des plus brillants cavaliers de l'armée, aimait à exercer sur son amant ce magique pouvoir que donne moins l'amour qu'une coquetterie sûre et habile. Tour à tour tendre et mutine, rêveuse ou passionné, timide, retenue, craintive quand elle voulait le ramener; fière, hautaine, presque impérieuse quand elle voulait le réduire; cent fois le jour elle se plaisait à bouleverser l'âme de Maurice ou à la remplir de la plus pure félicité. Le jeune homme, aveuglé par la passion, ne considérait ces jeux d'une coquetterie cruelle que comme d'innocents caprices que tout amant bien épris doit supporter de la part de la femme qu'il aime. Au surplus, Maurice Laval-Bury» à vingt-six ans colonel d'un régiment d« k

garde, héritier du litre de baron et du majorât, que son oncle Bernard, lue à la bataille de Wagram, lui avait assuré en l'adoptant; Maurice, dis-je, pouvait, sans trop de présomption, aspirer à la main de la jeune comtesse. Il avait l'espoir d'obtenir le grade de général à la tin de la campagne. L'empereur, digne appréciateur de ses talens militaires * et de sa valeur éprouvée par trente combats, estimait ce jeune homme ; il connaissait sa position délicate, et quoiqu'il n'aimât pas le divorce, depuis que lui-même en avait donné l'exemple, il avait promis de protéger Maurice à son retour en France, pour faire rompre le dernier anneau du lien qui rencîi:iînait encore. Une riche et honorable alliance pour son jeune protégé entiait donc dans les vues de l'empereui*. Dans une fèle donnée à Wilna, à laquelle assistait toute la noblesse

lithuanienne, l'inlérêt qu'il septaîl pour Maurice l'avait porté à adresser à la belle palatine un de ces complimens gracieux qu'il se plaisait à faire aux femmes, ce qui, tout en excitant chez elles l'orgueil ou la vanité, servaient à faire connaître, jusqu'à un certain point, ses intentions sur celle à qui ces complimens étaient faits.

— Vous dansez la mazourka à ravir, mademoiselle! dit-il le soir au bal à la belle Annika. Mais à Paris, si vous preniez la peine de danser la monacoy vous effaceriez toutes nos dames. Au premier bal que je donnerai aux Tuileries, je veux la danser avec vous;... tenez-vous pour invitée, je vous prie...

Les paroles de l'empereur furent répétées et commentées, moins encore par ceux qui les entendaient ([ue par celle à qui elles étaient adressées. Dire tout ce qu'*îlles éveillèrent

d'ambitieuses pensées dans l'âme de la coquetie Annika est chose superflue. De ce jour, elle traita Maurice avec une bonté plus soutenue, et le jeune homme se crut heureux.

Cependant il fallait se séparer ; pour un temps bien court sans doute, nécessité toujours affreuse pour les cœurs aimans, car le revoir est si incertain! Tandis que l'armée continuait ses opérations, Maurice, à la tête de son régiment, se dirigeait vers Moscou ; il prit part aux glorieuses journées de Smolensk et de la Moskwa, et il arriva enfin devant l'antique cité des czars. Ni la valeur de ses défenseurs, ni la résolution héroïque et désespérée de ses habitans, qui livra aux flamme cette riche capitale, plutôt que de la rendre, rien n'arrêta la marche de notre armée ; l'empereur planta ses aigles victorieuses à seM portes* et le drapeau tricolore flotta

pour la première fois sur les tours saintes du Kremlin. Ce fut de celte forteresse que Napoléon se plut à dater ces décrets impériaux, qui attesteront à la postérité de sa sollicitude pour tout ce qui touchait la gloire nationale, et l'universalité du génie de cet homme illustre. Dans cette circonstance, il n'ouMia point son jeune favori ; et le courrier porteur des décrets qui réglaient le sort des comédiens français, ordonnaient l'érection d'un monument, l'établissement d'une grande route, ou la formation d'un nouveau corps d'armée, était également chargé de remettre au grand juge une note de l'empereur pour s'informer où en était l'affaire du divorce de Maurice Laval-Bury, laquelle était restée pendante devant les tribunaux depuis l'année 1805.

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