‹ La robe de noceChapitre 4 sur 21 · SUITE · texte numérisé non relu

SUITE

Reculez, reculez ; n'allez point plus avant! A11ABI.B Tastv, Chronique$ de France.

Toutefois, la fortune de Napoléon, jusqu'alors si fidèle, s'apprêtait à le frapper d'un triste et éclatant revers. Maurice , chargé de porter des ordres de l'empereur au maréchal Macdonald, qui commandait le dixième corps,

s'éloigna de Moscou avant que cette ville, où l'empereur attendait encore le résultat des négociations commencées, fût évacuée par l'armée française; mais, en traversant des contrées naguère soumises et garnies d'alliés fidèles, le jeune colonel remarque, avec de secrètes inquiétudes, un changement visible dans l'accueil qu'il reçoit, dans la manière dont nos troupes sont traitées par l'habitant des villes et des campagnes. 11 se hâte d'atteindre le lieu de sa destination, et retourne vers l'empereur; mais en peu de jours, la face des événements a changé. Les armées russes se rapprochent; les provinces momentanément subjuguées reprennent une attitude menaçante. L'empereur abandonne Moscou , et donne à l'armée l'ordre de regagner ses cantonnements en Pologne ; de nouveaux, de sanglants combats arrêtent sa marche à cha-

que pas. Plus d'asile dans les villes , plus de halte possible dans les campagnes; ici, la trahison sème la route de pièges, là une odieuse défection nous fait trouver des ennemis où nous croyions rencontrer des amis. Des nuées fie groupes sauvages accourent comme des loups affamés; ils poursuivent, ils pressent de tous côtés nos troupes cop§lerflé^s; le ciej lui-même, le ciel inexorable se déclare contre nous! Il faut cède:}:'!... il faut ftiir! mots cruels, que les Français n'avaient point encore appris à prononcer ! Une voix sourde les murmure , des centaines , des milliers d'autres voix les répètent ; ils deviennent un cri progressif, terrible ; et cet immense torrent d'hommes, amassés, à tant de frais, amenés de si loin , reflue en arrière , comme repoussé de ces contrées par des puissances invisibles et funestes, par le triple fléau du

froid, de la faim ei de la vengeance! Les désastres de celte malheureuse campagne sont trop connus pour être répétés.

Dans cette retraite, marquée par de si grands revers, Maurice, qui a rejoint le quartier-général à Smolensk, reçoit l'ordre de ramener les débris de quelques régiments à Kœnigsberg ; à travers mille dangers , il parvient avBc le reste de l'armée aux frontières de Pologne.

Au milieu de ces circonstances désastreuses, une douleur poignante torturait l'âme du jeune homme : depuis près de cinq mois qu'il était séparé d'Annika, il n'avait reçu d'elle aucune nouvt^lle. Arrivé à Wilna, où il espère laisser repoiser ses troupes, il s'informe en tremblant du sort de celle qu'il aime; mille récils contradictoires augmentent encore ses anxiéi^és. Yingt-quaire heures

lui restent, il veut aller lui-même jusqu'à K....ff pour avoir de plus positifs renseigner ments ; mais il ne peut exécuter ce lénaéraire dessein : quelques heures seulement après son arrivée, la malheureuse armée, qui avait gagné Wilna avec tant de peine , est obligée de quitter cet asile, et de fuir de nouveau. Maurice et les siens arrivent à Kowno sur les bords du Niémen; là, il faut subir de nouveaux , de meurtriers combats pour s'y établir. Les troupes , démoralisées , se précipitent dans la ville, comme des êtres privés de raison. Le désespoir, la honte, les maux sans nombre déjà soufferts, ceux qui les attendent encore , tout avait aigri le caractère naturellement généreux du Français sous les armes. Les soldats, pressés d'avoir du pain, du feu, un coin pour dormir, chassent les habitants de leurs maisons; ils envahissent avec bru-

talilé leurs demeures; ni le sexe, ni l'âge, ne trouvent grâce devant eux. C'est en vain que les chefs s'efiforçent de rétablir un peu d'ordre et de discipline , leur voix n'est point écoutée. Une troupe de ces furieux est entrée dans la modeste demeure d'un maître d'école, dont la femme était dans ce moment dans les douleurs de l'enfantement ; sourds à ses plaintes, ils l'arrachent de son lit, la chassent de la maison, et s'établissent violemment dans le lieu échauffé qu'elle quitte. Prête à mourir de froid, d'épouvante, la malheureuse se tordait sur la neige dans d'horribles angoisses, tandis que son mari s'efforçait de la couvrir de sa tunique fourrée. Maurice, qui s'était procuré à grand'peine un étroit logement dans une maison voisine, accourt aux cris de la malheureuse;il voit la cruauté des soldats. Ému d'une pitié profonde, et tout en déplorant les excès

auxquels se livrent ses compatriotes, il s'approche de la pauvre femme, dit en latin quelques mots à son mari ; et , prenant l'infortunée avec précaution dans ses bras, il l'emporte, l'établit sur l'unique lit qui fût dans le réduit qu'il occupait, lui prodigue les premiers soins ^ et, content d'avoir sauvé cette créature au prix de son bien-être , il va dormir dans un petit bouge placé à l'entrée de la maison, résolu à en défendre la porte contre les forcenés qui voudraient détruire son ouvrage. Dans la nuit qui suivit ce jour, le canon de l'ennemi se fît entendre , et vint troubler les courts instants que ces malheureux donnaient au repos. Bientôt les cosaques pénètrent dans la ville; attaqués ainsi à Timprovisie , les Français se précipitent hors des maisons ; on se bat dans les rues , on ne connaît ni amis ni ennemis, et pendant trois

heures le kimulte fat iiorrible! Au puiiil du jour, Tordre fut donné d'évacuer la ville; on chargea les malades et les blessés sur des chariots, et, avant midi, il ne restait pas un Français dans Kowno, tout avait repassé le Niémen.

Quand le hurrah fut passé , le maître d'école se hasarda à mettre le pied hors de la maison, et le premier objet qu'il trouva sous le porche fut le corps de l'officier français auquel il était redevable de la vie de sa femme et de son enfant , et qui , percé de coups de lance et couvert de sang, paraissait prêt à rendre le dernier soupir!... A celle vue, le cœur du Lithuanien s'attendrit ; il releva le malheureux jeune homme, le rapporta dans la chambre où sa femme, sauvée par lui, allaitait, tremblante encore, son enfant nouveau-né : ses soins rappelèrent Maurice à la

vie; mais, craignant pour lui la vengeance de ses compatriotes, il cacha avec soin l'existence d'un militaire français dans sa maison.

L'humanité de ce brave homme fut fatale à Maurice. Blessé dans le combat nocturne, le jeune colonel aurait été relevé par le service de l'ambulance , qui , au matin , s'occupa d'enlever les morts et les blessés , et de faire partir le convoi des malaf'es. L'empressement du Lithuanien l'ayant (îérobé à tous les regards, dans la précipitation du départ,

il fut oublié Tous partirent sans lui; et,

([uand Maurice revint à la vie, la route de la patrie lui était fermée : il était prisonnier î...

Maurice passa le long hiver de ces froides contrées dans un profond accablement. Le printemps revint, avec lui les forces du ma»

lade se ranimèrent. Privé de toute relation, il vécut longtemps dans une ignorance complète de tous les événements qui avaient suivi la déroute de Russie. Cependant, plus tard, le bruit des nouveaux succès des Français en Allemagne perça jusqu'à lui; il apprit les victoires de Lutzen et Bautzen : beaux succès, qui firent croire quelques instants à la possibilité d'une paix glorieuse! Mais aux émotions bien douces que lui causait cet espoir se mêlaient, comme de coutume, les plus cruelles anxiétés. Près d'un an s'éiait écoulé depuis qu'il s'était séparé d'Annika, et il ignorait le sort de la jeune palatine. C'est en vain qu'avec une joie troublée par mille soupçons jaloux il regarde et presse contre ses lèvres le gage d'amour qu'elle lui a donné au moment de ses adieux : Maurice lui avait fait présent d*un bracelet préci(^ux'

en la priant de le porter en mémoire de lui^ en échange, la belle fille attacha elle-même un cordon tissu de ses cheveux au bras de son amant :

— Il ne me quittera qu'avec la vie ! avait dit le jeune colonel en te recevant.

— Je ne porterai pas d'autre bijou durant vôtre absence! avait répondu la charmante palatine.

Ces paroles vibrent encore délicieusement aux oreilles du jeune homme, et parfois il se berce des plus douces espérances. Mais depuis qu'il habite Kowno, mille bruits, mille récits contradictoires , et tous cruels pour son amour, lui sont parvenus : la famille d'Annika, punie pour avoir accueilli les Français, a été dépouillée de ses biens; on ne sait ce que sont devenues la mère et la fille; ou bien Témpereur Alexandre est revenu à VViina

§uivi de tout son état-innjor; le prince Constantin a donne des fêtes pour célébrer la retraite de l'ennemi ; toute la noblesse des environs y a été invitée; la belle Annika a dansé avec les princes, avec l'empereur, dit-on. Ces détails, auxquels il n'est que trop tenté d'ajouter foi , torturent l'amoureux jeune homme , et Tinsurniontable désir de revoir Annika s'empare de son ame toute entière.

Grâces aux soins de son hôie, qui s'est rendu sa caution, il a la ville pour prison, et jouit de quelque liberté. Bientôt il obtient du commandant russe, qui la gouverne, l'autorisation de faire quelques promenades dans la campagne, pour achever de rétablir sa santé encore chancelante.

La première fois qu'il sortit de la ville, il éprouva une joie bien vive en se trouvant libre, enfermé qu'il était depuis sept mois

entre de tristes murailles ; son hôte raccompagnait et lui nommait les lieux environnans; à droite étaient les larges ondes du Niémen, qu'il ne lui était pas permis de franchir ; à gauche, celles de la Wilia, au-delà desquelles, en remontant son cours, se trouvait Wilna. Yoilà ces chaînes de montagnes qui, au sud de cette ville, cachent dans leurs fraîches vallées les beaux domaines de K...W, dont le nom magique éveille en lui tant de souvenirs. Peut-être Annika s'y repose-t-elle dans cet instant; peut-être désire-t-elle en secret sa présence ; s'il pouvait la voir un instant, lui parler, lui confier ses espérances! car enfin les Français sont encore triomphans en Allemagne : une dernière victoire peut briser ses fers, et lui rendre tous les avantages qu'il possédait naguère, son malheur ne l'a dépouillé d'aucun de ses droits, et l'empereur

saura récompenser la valeup malheureuse.

Tandis qu'il faisait ces réflexions, Maurice et son hôte, montés chacun sur un de ces petits chevaux lithuaniens qui dévorent l'espace, s'étaient arrêtés sur le haut d'une colline d'où Ton apercevait d'un côté la petite ville de Kowno, avec ses toits aigus, ses remparts crénelés, la fraîche ceinture que jettent autour d'elle le Niémen et la Wilia , et de l'autre la route de Wilna serpentant à travers la plaine cultivée, et se perdant ensuite sous les ombres d'une immense forêt de sapins et de chênes. Maurice regarda pendant quelque temps cette roule presque déserte, puis, se tournant toui-à-coup vers son compagnon : Mon digne et généreux hôte! lui dii-il avec émotion, me croyez-vous un homme d'honneur?

— Oui ! répondit le Lithuanien sans hési*

ter; sans cela tout en sauvant votre vie, je ne vous aurais pas donné mon estime et ma confiance.

— J'en suis digne ! s'écria Maurice, mais j'en réclame en ce moment une preuve! je pars à l'instant pour Wilna : il y va de mon plus cher intérêt! Je vous promets, je vous jure sur mon honneur d'être de retour dans trois jours, et je dépose ceci entre vos mains comme gage de celte promesee!... En disant ces paroles avec précipitation, Maurice avait tiré de son sein le portefeuille qui contenait ses papiers et la croix d'officier de la Légiond'Honneur, que l'empereur lui avait remise lui-même le lendemain de la bataille de la Moskova.Il remet le tout à son hôte; celui-ci, stupéfait d'une telle résolution, voulut le détourner de cette téméraire entreprise. La campagne était incessamment traversée par

des corps russes qui se rapprochaient des frontières; d'innombrables troupes de cosaques accouraient du fond de la Russie, des bords du Don et du Tanaïs, charges parle gouvernement de ramasser les traînards de l'armée française, les soldats égarés dans les déserts, ou les malades oubliés dans les bivouacs abandonnés. Ils s'acquittaient de ce soin avec une ardeur sauvage et cruelle, et l'on voyait souvent leurs troupes vagabondes faire courir devant eux les misérables restes de nos plus brillants régi.r.ents, les parquer comme un vil bétail et les conduire à travers les steppes désolés des provinces de l'est, vers cette Sibérie, tombeau silencieux de tant de victimes. Ce fut en vain que le bon Lithuanien représenta à Maurice les dangers qu'il allait courir, rien ne put vaincre la résolution du jeune homme, qui, après lui avoir

renouvelé t^n promesse, lui serra la main, et partit au grand galop dans la direction de la route de Wilna. En peu de minutes il fut hors de la vue de son hôte. Celui-ci revint chez lui un peu inquiet sur le sort de son protégé et sur ses propres risques dans cette ajffaire, mais bien résolu à garderie secret sur celte espèce de désertion, jusqu'à ce qu'il soit forcé par les circonstances de la divulguer.

Cependant, au lieu de se rendre à Wilna, Maurice voulait visiter la vallée de K...ff. H savait qu'en suivant la rive gauche de la Wilia il y arriverait avant la nuit, et c'était vers ce but que tendaient tous ses désirs.

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