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CHAPITRE DIXIEME

SÏÏÎTE.

Geh ! umhtipft von leeren schmeichlern ! Geh! vergiss auf ewig mich, Veberlieferl feilen Heuchlern, Eitles weib, veracbt, ich dich !..'.

Schiller.

Va! entourée de vaines flatteries ;

Va ! oublie-moi à jamais !

Prodigues à d'autres tes trompeuses amorces^

Femme vaniteuse ! je te méprise .'...

Dans cette contrée naguère désolée par l'àpreié de l'hiver, et plus encore par les fureurs des hommes, les champs étaient sans culture, et les villages , à demi incendiés, sortaient à peine de leurs ruines; les somhres

ti.

forêts même portaient des marques du passage de tant d'armées dévastatrices : le tronc descliênes séculaires était sillonné de la foudre du canon , et sous l'ombre éternelle des sapins, l'œil épouvanté apercevait çà et là d'horribles et informes débris humains délaissés par les loups et les bêtes de proie, qu'un immense carnage avait largement repus cet hiver. Et pourtant, fidèle à sa marche constante et éternelle, la nature, diligente réparatrice, avait déjà recouvert de ver^iure et de fleurs , ces campagnes dévastées , et les douces influences d'un printemps tardif y avaient jeté comme un voile de beauté et de mélancolie.

A mesure que Maurice avance vers ces collines arrondies, but et terme de son excursion , à mesure qu'il reconnaît les lieux qu'il a parcourus avec une femme aimée, il sent

s'apaiser cette frénésie douloureuse à laquelle il est en proie depuis qu'il est séparé d'elle ; il oublie tout ce qu'il a souffert, et, dans la peinture ravissante que lui forment le souvenir et 1 espoir, son âme s'arrête sur un seul point: il va la revoir! la revoir! Ah, tout le bonheur de sa vie est dans ce seul mot!

Cependant, malgré son trouble, il n'a point négligé les avis de son hôte. Il s'écarte de la grande route, il évite les villages et la rencontre des hommes; la connaissance qu'il a du pays, qu'il a tant exploré l'an dernier à la même époque, lui rend la chose facile, et telle est son impatience et l'ardeur de son cheval qu'avant la chute du jour il atteint les environs du château. Il descend de cheval, l'attache à un arbre de la forêt , qui touche au parc, et s'avance, par un étroit sentier, vers cette retraite où il a éprouvé les plus douces émotions

de la vie. Hien n'est cluinjit' dans ces lieux tranquilles; la guenc et ses fureurs ont respecté ces doux ombrages, ces jardins embaumés où la jeune ei élégante palatine s'est plu à rassembler à grands frais les fleurs de tous les climats. Voilà ces magnifiques serres où mûrissent les fruits du Sud avec leur saveur et leurs parfums les plus suaves ; là, sur ce lac aux bords enchantés, se jouent encore les beaux cygnes que la main d'Annika se plaisait à nourrir.

En voyant le jeune étranger, ces gracieux hôtes des eaux s'approchent silencieusement du rivage, comme pour saluer son retour, et attachent de côté sur lui leurs regards innocents. Un banc de mousse sous un antique sapin s'élève tout près de là. C'est Maurice qui l'a fait placer dans cet endroit, où Annika aimait à s'asseoir. 11 est entretenu avec soin,

et il a été visité le jour même, car l'herbe en est foulée, et des roses effeuillées couvrent le gazon. Annika était là loui-à-l'heure !... Peutêtre au détour de ce bosquet d'ifs couvert de ses fruits rouges, va-t-il la trouver arrêtée, rêveuse , préoccupée d'un souvenir ? A celte pensée, l'amour, avec ses joies insensées, ses effrois sans nom, et tous ces sentimens tumultueux qui bouleversent et passionnent, remplissent son âme des plus vives et des plus profondes émotions. Un bruit léger, qui se fait entendre à peu de distance de lui, ajoute encore à son trouble , mais bientôt en change la nature. Deux personnes s'approchent en causant à voix basse; celle de l'un des deux interlocuteurs est pressante et tendre: on dirait qu'elle implore; la voix de l'autre, plus douce, plus murmurante encore, semble protëi'or de iaibles refus. — Eh ([uoi,

reprend la première, à la veille du jour de nos noces, serez-voiis donc si sévère? Annika, n'es-iu pas à moi, et n'as-iu pas r(msenli à mon bonheur^... Et le bruii d'un baiser donné et rendu frappe affreusénent l'oreille de Maurice, qui, pâle et saisi d'uno horriblestiipcur, denieureimmobilcetco nime fixé à sa place. •

Dans ce moment, le couple amoureux, (lui a continué sa marche, traverse l'allée à quelque distance du lieu où se trouve Maurice, et les derniers rayons du soleil éclairent erî passant la figure d'une jeune femme à demi entourée des bras caressants d'un jeune homme, revêtu du sompiucux uniforme des aides-decamp de l'empereur de Ruseie. Cette femme est la belle,, la vain.», la coquette Aniiika oublieuse de ses serments»; son cœur a changé avec la fortune de celui dont l'an passé, à la

même époque, elle eût été heureuse et fière d'être l'épouse. L'orgueilleuse joie de paraître à la cour de Pétersbourg compense l'espoir qu'elle avait de briller à celle des Tuileries. Un des aides-de-camp d'Alexandre a reçu sa foi. Affranchie du bracelet d'or que son amant avait placé à son bras, elle ne se souvient plus de celui qu'en échange elle a donné à Maurice. Tout-à-coup , le souvenir de ce don furicste et menteur revint à la pensée du jeune homme; il l'arrache de son bras, et, le cœur bondissant de douleur ei d'indignation, il s elance sur les traces de l'infidèle ; les détours du bosquet le trompent, et il ne rejoint le couple détesté qu'auprès du château. Une nombreuse société se trouve réunie devant le parterre. I^ien n'arrête le jeune homme exaspéré; il s'approche, et, s'offrant lout-à-coup aux yeux d'Annika, il s'ariête devant elle les

bras croisés , la regarde fixement, en silence, d'un air tei rible ei railleur.

A l'aspect du jeune homme , que sa pâleur et l'immobilité de sa pose rendaient effrayant, la coupable fille poussa un faible cri , et se pressa épouvantée dans les bras de son fiancé.

— Insolent ! s'écria celui-ci avec hauteur et colère, qui es-tu pour t'approcher de nous avec cette audace ?

Et, voyant l'étrange regard que l'inconnu attachait sur la tremblante Annika , une jalouse inquiétude le saisit.

— Quel est cet homme, comtesse? ajoutai-il, que vous veut-il? parlez.

A 'cette question , l'angoisse visible de la palatine émut le cœur généreux de Maurice, et réprima sur-le-champ les sarcasmes amers prêts à lui échapper; il tira lentement le bra-

celet, le laissa tomber aux pieds de la parjure; et, murmurant d'une voix éioufFce le mot adieu, il s'enfuit, laissant le couple stupéfait de cette apparition , et l'adroiie Annika l'expliquer comme elle le voudrait.

Mais en fuyant il emportait avec lui le trait mortel; il erra toute la nuit dans les bois, tantôt livré aux plus fougueux transports, et tantôt plongé dans un profond accablement. Au point du jour, oubliant le soin de sa sûreté, il prit au hasard le premier chemin qui se trouvait devant lui; et, à la sortie de la forêt, il se vit tout-à-coup entouré par une troupe de cosaques dont le campement était à peu de distance. A la vue du Français, toute la horde poussa des cris sauvages , et se précipita vers lui. Vainement Maurice eût cherché à se défendre; il essaya seulement de leur faire comprendre qu'il voulait retoui-

ner à Kowrio, où il était prisonnier; mais soit qu'il se fît mal entendre , soit que les cosaques eussent d'autres ordres touchant les fugitifs , ils se hâtèrent de lui lier les mains, le firent monter sur un de leurs petits chevaux, le placèrent au centre de la troupe, et partirent sur-le-champ à toute bride. Us remontèrent la Wilia, dont ils franchuent le cours un peu au-dessus de Wilna , et ne s'arrêtèrent qu'à la fin du jour à Step , où se trouvait un grand convoi de Français que l'on expédiait vers les provinces de l'est de l'empire russe.

La fatigue, l'épuisement et les émotions douloureuses que Maurice éprouvait depuis vingt-quatre heures , l'avaient réduit à une sorte d'anéantissement qui lr,i voilait, en partie, l'horreur de son sort. Au l)Out de quelques jours, ses forces étaient tellement

diminuées, que, ne pouvant plus ni marcher, ni se tenir à cheval , on le jeta , à demi privé de sentiment, sur un des chariots de bagages. Toutes ses pensées avaient fui, tous ses souvenii's étaient effacés de sa mémoire; plongé dans un état de somnolence continuel , dij à la fièvre lente qui le minait , il s'avançait vers les confins de l'Europe sans autre désir le soir que de s'arrêter et <!e goûter un court repos, S9ns autre souci que de recommencer chaque matin ce fatigant voyage ; et il ignora toujours combien de jours et de nuits il avait passé dans cet engourdissement de tontes ses facultés.

Enfin le voyas^e eut un terme, la troupe atteignit les rives du Don , lieu assigné pour séjour aux prisonniers; on les répariii dans plusieurs districts où ils dev:iient êtie cmployés, et une vie de travail succéda pour

eux aux fatigues de la roule. Maurice, malade encore, et hors d'état de travaillep, eut le bonheur d'être confié aux soins d'une famille humaine et hospitalière, qui s'empressa, par toutes sortes de bons traitements, de rappeler le jeune Fiançais à la vie et à la santé. Avec ses forces Maurice reprit le sentiment de ses malheurs, et pendant plusieurs mois son désespoir fut grand de se voir ainsi séparé pour jamais, peut-être, de sa patrie; mais, avec le temps, son courage et sa philosophie reprirent le dessus et le ramenèrent à envisager son sort avec moins d'horreur. Outre les travaux de défrichement auxquels il était employé, il chercha à se distraire en donnant aux enfants de son hôte des leçons, non de langues , il n'y avait dans celle pauvre demeure ni livres ni papier, mais (le calcul et de mécaui([uc. Bientôt sa douceui',

sa bonne luimeui', son adresse en mille choses qu'il inventait pour plaire à ses hôtes ou leur être utile, l'avaient rendu cher à toute la famille.

Le temps s'écoula; il y avait déjà deux ans qu'il était chez les cosaques du Don, quand le bruit de la double invasion qui, à deux reprises différentes avait changé la destinée de la France, parvint au fond des déserts que Maurice habitait; un marchand russe, qui tous les cinq ans visitait ces contrés lointaines, y apporta ces nouvelles extraordinaires, et peu de temps après, le gouvernement russe fit publier l'avis qu'en vertu des conventions prises avec le nouveau gouvernement français, les prisonniers de guerre de celte nation allaient être renvoyés dans leur patrie: c'était à la fin de Tannée 1815.

Dans l'empressement où était Maurice de

quitter ce triste séjour, il ne voulut pas attendre le printemps suivant pour se mettre en route; il prit congé de ses hôtes, dont il fui tendrement regretté, et, se joignant à une troupe de compatriotes qui se rendaient à Kiow pour y recevoir leurs feuilles de route, il quitta celle contrée, où il avait été plus de trente mois captif.

Son voyage fut rapide et heureux; dans les premiers jours (le mars 1816 il arriva aux Ironiières de Pologne. En passant à Wilna, quoique bien guéri de la folle passion qui lui avait été si fatale, il ne put s'empêcher de ressentir un trouble douloureux, mais ces ressouvenirs d'un cœur profondément blessé ne furent pas de longue durée; et en apprenant ({ue l'inconstante Annika, après avoir vécu seulement peu de mois avec son mari, l'avait quitté pour épouser un gouverneur

russe, qui l'avait emmenée à Varsovie, où elle se livrait alors sans aucune retenue à son goût pour le faste et les plaisirs, Maurice rendit grâces au ciel de l'avoir préservé d'un bonheur si précaire.

Il retrouva à Kowno, chez son hôte l'honnête maître d'école, non-seulement son portefeuille, mais encore une partie, de ses équipemens militaires, et une malle qui contenait du linge et de l'argent. Ce fut alors qu'il quitta les misérables vétemens de la captivité pour reprendre ceux de son rang et de son grade; et après avoir récompensé généreusement la fidélité de ses hôtes, il prit la route de Berlin et de là celle de France.

Ce fut pourtant avec les transports d'une joie amère et troublée ([u'il revit sa patrie : les ennemis qu'il avait tant de fois vaincus «n gardaient encore les portes; dans les villes,

dans les campagnes , Maurice reconnaissait en frémissant leurs armes, leurs couleurs. Le glorieux drapeau tricolore avait disparu, et l'empereur était à Sainte-Hélène! Arrivé à Paris, Maurice se trouva comme étranger au milieu de ses compatriotes; tout était changé. Il ne reconnaissait ni les hommes ni les choses. Il rechercha ses anciens compagnons d'armes; mais les uns avaient péri d'une mort glorieuse en défendant le pays , les autres , rangés autour du nouveau trône , avaient prêté, de nouveaux sermons ; il était au-dessus des forces de Maurice de suivre cet exemple. La vieille garde impériale avait été deux fois dissoute, Maurice profila de l'ordonnance qui mettait à demi-solde les officiers de l'ancienne armée poui"conserver son grade, et se hâta de s'éloigner d'un lieu où tout hlessait ses yeux et affligeait son cœur. Avant de

quitter Pisris, il venni au notaire qu'il avait jadis chargé de ses aflaires, le lesiament que son oncle BernarJ avait fait en sa faveur, et lui laissa le soin d'en poursuivre l'exécution.

Son notaire alors lui rendit compte des efforts infructueux qu'il avait faits dans le temps pour faire rompre son mariage avec mademoiselle de Kérantré, et déplora qu'à cette époque Maurice eut négligé de faire prononcer le divorce définitif; car la loi qui autorisait ce dernier venait d'être rapportée et rengagement auquel il avait été forcé de souscrire douze ans auparavant était maintenant indissoluble...

Celte nouvelle infortune acheva l'accabler Maurice et peut-être eût-il succombé à ses ennuis, si le hasard ne lui eut fait tout à-coup rencontrer Julien de Villeneuve, le plus ancien et le plus cher de ses aaiis. ils avaient

fait leurs études ensemble, et, plus tard, partagé les mêmes dangers. Julien connaissait le mariage de Maurice ; plus d'une fois il l'avait engagé à le faire rompre; mais aujourd'hui, soit qu'une union heureuse, car il était marié, eût changé ses opinions à cet égard, soit par d'autres motifs, il ne lui tint pas le même langage; et quand Maurice lui eut raconté ses dernières infortunes, au nombre desquelles il mettait l'imposibilité de rompre maintenant des liens détestées, Juhen, tout en l'assurant qu'il n'y a point de maux que le temps n'efface ni de fâcheuse impression qu'il ne dissipe, Julien fut le premier à lui conseiller de reprendre sa femme, puisqu'il ne pouvait faire autrement.

Des circonstances que le lecteur connaîtra plus taid avaient mis M. de Villeneuve en relation avec la femme de Maurice ; et, dans

le conseil qu'il lui donnait de se rapprocher de sa moitié, il entrait peut-être, de la part de Julien, autant d'intérêt pour l'un que pour l'autre. Toutefois, il n'en témoigna rien ; car l'aversion que Maurice exprima en entendant nommer sa femme, l'horreur qu'il exprima à la seule idée d'un rapprochement avec elle, arrêta le zèle matrimonial de Julien. Il sentit que le cœur de son ami était trop aigri pour oser toucher cette corde délicate. Il remit à un temps plus opportun le projet qu'il avait formé pour son bonheur, et l'engagea à se rendre aux eaux du Mont-d'Or, où il ne tarderait pas à l'aller rejoindre. La maladie de sa femme l'empêcha d'accomplir son dessein et Maurice, invité par lui, se rendit seul au château.

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