‹ La robe de noceChapitre 6 sur 21 · PREMIERS SYMPTOMES D AMOUR · texte numérisé non relu

PREMIERS SYMPTOMES D AMOUR

Une fois né, l'amour ne peut plus s'évanouir. lu-KiAO-Li, roman chinois.

Il y a des gens qui prétendent que le passé n'est bon qu'à oublier^ attendu qu'il ne corrige personne; cela serait vrai pour certaines choses, cela serait heureux pour beaucoup d'autres ; mais que cela serait triste pour tout le

reste! car si rcspe'ranco est l'étoffe de la vie, le souvenir en est la broderie, tantôt riche ou modeste, éclatante ou sombre; tandis que l'oubli, comme l'a dit une femme célèbre de nos jouis : l'oubli est le véritable linceul des morts (1). Eh! les plus douces joies de la vie ne sont-elles pas celles du souvenir? Bonté du ciel ! le passé est comme le sombre azur d'une nuit d'hiver, les joies de la vie y brillent sous la foimo d'étoiles scinlillan'es; ceci explique les legreis ([ue cl:aque âge donne au temps passé.

En s'éveillant, Maurice, joignant les espérances du présent aux émotions de la veille, se sentii d'abord lecœur doucement agité par la pensée qu'il allait revoir la charmante personne dont l'in âge avuîi occui é son sommeil*

(1) Jndiana,

Cependant cette ivresse de l'âme, à demi captivée encore par le sommeil, se dissipa peu à peu, et, reportant sa pensée en arrière, il sortit, pour lui, de la contemplation du passé comme une voix monitrice qui , en lui signalant un nouveau danger, le rendit à lui-même.

— Moi amoureux encore une fois î s'écriat-il en se raillant un peu lui-même et songeant aux transports tumultueux qui la veille avaient troublé son âme; moi amoureux I quelle folie •' qu'est-ce qu'un beau visage! la fleur d'un jour; et n'ai-je pas vu les traits les plus charmants, les yeux les plus doux cacher un cœur léger, une âme frivole , et incapable d'aimer? Ah! laissons cette folie, l'amour m'a rendu trop malheureux!

Le souvenir de la position équivoque où il se trouvait, l'impossibilité où il était de

faire maintenant rompre son divorce, tout l'affermit dans cette résolution : sa raison n'y pouvait qu'applaudir, mais son cœur en murmurait à son insu peut-être ! Pour échapper à ce conflit des deux puissances qui nous gouvernent, ou pour se livrer plus complètement à l'une d'elles, que sait-on? Maurice quitta le pavillon avec l'intention de s'enfoncer dans le parc en attendant l'heure du déjeuner; mais je ne sais comment ses pas se tournèrent d'eux-mêmes du côté du parterre où l'on entendait des voix d'enfants et des éclats de rire de jeunes femmes.

En dépit de ses beaux projets de calme et de froideur, le cœur de Maurice lui battit un peu en distinguant parmi ces voix le timbre doux et pur de celle d'Adèle. En eff'et, la famille de Julien était dans le jardin. Les jeunes femmes , avec les simples et blancs

vêtemenls du malin, «e promenaie»t; et, tout en se mêlant aux jeux des enfants dispersés sur la pelouse entourée de fleurs qui s'étendait devant le château, elles étaient occupées d'une conversation assez intime pour distraire leur attention de tout autre objet. Maurice était déjà parvenu au milieu de la pelouse qu'elles ne l'avaient pas encore aperçu.

Tout en caressant les enfants, qui avaient cessé de jouer à son approche, Maurice suivait de l'œil les deux promeneuses, dont les gestes semblaient traduire d'une part les avertissements d'une amitié précautionneuse, et de l'autre l'incrédulité insouciante et lieuse d'une âme innocente qui ne redoute nul danger. Toutefois, il parut que bientôt un même sentimerit rapprocha les deux amies, car la femme de Julien, qui parais-

sait parler avec chaleur, se pencha vers Adèle, celle-ci l'embrassa vivement, et toutes deux, se retournant alors, s*avancèrent en se tenant les bras entrelacés. A la vue de l'oRicier, arrêté à quelque distance, les deux dames se séparèrent; et, hâtant le pas, elles s'approchèrent de l'étranger , après avoir échangé entre elles un de ces regards de femme si furiits, si rapides, et qui, bien compris de celles auxquels ils s'adressent, passent presque toujours inaperçus de ceux qui auraient le plus d'intérêt à les surprendre.

Maurice ae vit que l'expression bienveillante de la dame du logis , et la grâce douce et sérieuse de sa compagne ; ce n'était plus la jeune fille rougissante et enjouée de la veille , et il y avait quelque chose de si calme dans toute sa physionomie et sa conte<

nance, que la vive et tui-buleme émotion que Maurice avait i^sseniie en voyant s'avancer vers lui l'objet de ses douces rêveries en fut subitement dissipée, non point d'une manière pénible , mais par un effet semblable à celui que produit la cessation subite d'une douleur. Maurice répondit avec aisance aux compliments affectueux de madame de Villeneuve, et reçut presque sans trouble les remercîraents courts, mais bien exprimés, que lui adressa Adèle sur le service qu'il lui avait rendu la veille. L'arrivée de Julien, qui, en veste de chasse et en casquette de campagne, revenait de visiter ses travailleurs,, acheva de les mettre à l'aise, et quoiqu'il y eût un peu de suprisé dans la secrète satisfaction que Maurice éprouvait de se sentir si parfaitement n aître de lui , il s'en applaudit €omme il arrive de le faire lorsqu'on Tient

d'échapper à un péril rçdouté, ei toutefois en en attribuant tout l'honneur à sa raison, qui peut-être n'y était pour rien.

La cloche du déjeûner sonna, toute la famille se dirigea vers la salle à manger, dont les hautes fenêtres s'ouvraient sur le parterre. Maurice, que la politesse toute militaire encore de cette époque obligeait d'offrir la main aux dames, vit, sans en être trop contrarié, la jeune veuve enlever un enfant dans ses bras et courir, la première, chargée de ce doux fiirdeau, vers la maison; son amie la suivit. Maurice demeura un peu en arrière avec Julien, qui lui faisait admirer les belles proportions du château , la façade percée de nombreuses fenêtres, le grand fronton orné d'un bas-relief représentant la Justice et la Paix; ces deux figures soutenaient l'écusson surmonié d'un mortier,

où se voyait le monogramme de la famille magistrale qui avait fait jadis ériger ce manoir,

— J'ai envie, disait Julien, de convertir cette figure de la Justice en une Bellone , et de faire tailler dans ce mortier de président ma couronne baroniale; en supprimant de ce chiflfre la lettre R, le reste formerait celui de ma femme et le mien ; la seconde figure demeurerait intacte : de celte manière je rappellerais que, si la guerre a fait ma fortune, la paix a consolidé mon bonheur. Que pensestu de cette idée, Maurice?

— Mon Dieu! je pense tout ce que tu voudras , répondit celui-ci, qui commençait à se repentir de son peu de politesse; mais je crois que ces dames nous attendent!... Ne viens-tu pas?

Julien sourit , et tous deux se rendirent

dans la salle à iiiangtn*, où un déjeuner varié et substantiel était servi.

Les jeunes dames en firent les honneurs avec grâce ei enjoûment. On parla de l'aventure du jour précédent.

Maurice raconta son voyage en descendant les pics du Mont*d'Or, et il décrivit d'une manière heureuse et vraie le charme de ces solitudes , ainsi que les diverses impressions dont il avait été affecté en parcourant ces contrées pittoresques. Mais quand il fut au moment de conter comment, surpris par l'orage et égaré dans la montagne , il avait toul-à-coup aperçu la charmante personne endormie, le souvenir des émotions éprouvées alors remplit son âme d'un trouble pareil à celui de la veille : il jeta les yeux sur Adèle, et vit le front éclatant de la jeune veuve se couvrir d'une légère rougeur; il

hésita, comme s'il eût craint de révéler quelque chaste secret surpris dans cette circonstance.

La réticence de l'officier angaienta encore la rougeur de la veuve; mais poussée par le critique de cette situation, Adèle s'en lira avec esprit en achevant elle-même le récit du conteur. Elle dépeignit d'une façon tiès originale l'embarras du cavalier, le sien; lui, pour lui offrir, en galant chevalier, son palefroi et l'abri de son manteau ; elle, pour accepter ce service d'un inconnu. Toutefois, en faisant c^tte narration, la jeune dame y laissa une lacuneet une fois qu'elle eut dit comment elle était montée sur le coursier, elle se hâta de dire comment elle en était descendue, sans faire mention le moins du monde de ce qu'elle avait éprouvé pendant la course. Adèle avait glissé avec une admirable adresse sur celte partie de son

récit, et quoiciu'elle fît ce dernier avec aisance et gaîté, à la manière précipitée de son parler, à l'élévation un peu forcée de sa voix, aux petits éclats de rire dont elle coupait ses phrases, les personnes qui la connaissaient devinaient qu'il y avait sous cette gaîié, beaucoup d'agitation, et que tout ce bruit pouvait bien cacher quelque trouble de cœur, que la jeune dame s'efforçait de déguiser. Pour Maurice, tout attentif au jeu mouvant d'une physionomie qu'une douce tristesse ou une gaîté folâtre embellissait également, il n'observait rien, et même il n'écoutait rien; seulement il se répétait en secret : mon Dieu, qu'elle est jolie ! qu'elle est jolie ! Et, dans cette exclamation mentale, il n'y avait ni trouble, ni crainte, ni désir, rien enfin (fui pût le mettre en garde contre un trop doux euirainement. Cet étal se prolonge tout le jour ; car

Adèle ne s'éloigne point, et elle aide ses amis à faire à leur hôte les honneurs du château. On visite ensemble les jardins, les prairies, la vigne, le bois, letang. Julien raconte comment il a améUoré ces diverses propriétés et le produit qu'elles lui rapportent ; Adèle indique à Tétranger les plus beaux aspects; et, dans ces courses, Maurice n'éprouve rien de ce trouble, de ces angoisses qui bouleversent la raison, et font oublier sermens, devoirs, tout, excepté une seule chose, devenue alors l'unique de la vie. Il jouit de ce calme qu'il n'a depuis bien longtemps éprouvé : qu'il marche aux côtés d'Adèle, qu'il la suive, qu'il la précède, il ne songe ni à lui plaire ni à l'admirer; ses yeux même ne s'attachent pas toujours sur sa gra * cieuse personne, mais son oreille n'est attentive qu'au seul son de sa voix, et souvent.

lÔO

quand Juiieu ci'oii son ami captivé pur l'intérêt des explications qu'il lui donne sur la nature de tel ou tel terrain, sur tel procédé agricole, sur les produits qu'il en a obtenus, Maurice échappe au narrateur pour répondre à une observation d'Adèle, ou pour applaudir d'un geste de tête à ce qu'elle dit. Ce qu'il éprouve auprès d'elle est un état si doux, qu'il en jouit sans y penser. C'est une sorte d'apaisement de ll'âme, une divine 'quiétude, qui doit être au ciel le partage des bienheureux, et dont le Dieu bon par excellence nous a donné l'avant-goût dans les joies ineffables que cause une présence chérie.

Loin d'elle, c'est tout autre chose : une anxiété douloureuse s'empare de Maurice ; il souffre, et ne sait de quel mal ; de secrètes terreurs l'agitent. En vain pour calmer son âme il se répète :

— Non, je ne l'aime pas. J'admire sa grâce, sa douceur, sa beauté; mais ne peut- on apprécier ce qu'une femme a d'aimable sans en être amoureux, c'est-à-dire sans souhaiter

d'être aimé d'elle? Aimé d'elle! que celle

pensée a de douceur ! Ah, malheureux ! puisje former ce vœu, cruel pour celle qui l'exaucerait! Rassure-toi, pauvre jeune femme si riante, si paisible, je ne troublerai pas ton repos, je te fuirais plutôt... Et pourtant, vivre près d'elle ! voir tous les jours ce visage enchanteur! entendre cette voix qui fait vibrer tout mon cœur ! cela seul est du bonheur. Ah ! qu'il me suffise longtemps I qu'il me suffise toujours !... Mais, grand Dieu, si j'allais l'aimer!

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