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CHAPITRE DOVZIÈME

TROUBLES DE CGEUR.

Aimer est quelque chose, tout le reste n'est rien. Comte D« MoNTiosiEB, chap. du Christianisme.

Eiri paradies isl immer da wo liebe wobnt. Jeah-Paol Bichteb.

Le paradis est toajours là oè habite l'Amour.

Les jours s'écoulèrent , mais quelques variés que fussent les amusements et les occupations à l'aide desquels les habitants du château cherchaient à charmer les loisirs de leur hôte, celui-ci ne pouvait répondre comme

il Taurait voulu à rempressemenl aimable dont il était l'objet. Cette tristesse rêveuse, cette mélancolie maladive, à laquelle Julien avait cru pouvoir arracher son ami dans les premiers moments de leur réunion , étendait de nouveau un voile sur le front et les regards du jeune homme; mais, il faut le dire, cette disposition d'âme, habituelle chez lui, avait changé de nature et d'objet. Ce n'est plus le souvenir des yeux noirs et perfides de la Polonaise qui l'obsède, ce n'est plus la pensée des malheurs de la France humiliée qui remplit son âme de tristesse ; dans ces heureuses contrées, nul soldat étranger n'a pénétré; la vue des étendards ennemis , qui flottent avec insolence sur les remparts de nos villes du Nord, ne blesse point ses yeux, et ses oreilles ne sont pas douloureusement frappées du bruit des manœuvres et des cris de comifian-

dément proférés par des bouches russes ou allemandes. C'est quelque chose de plus triste que tout cela, c'est un sombre mécontentement de lui-même qui trouble Maurice ; la vue du, bonheur domestique dont jouit son ami* celte vie toute d'intérieur et d'intimité, où les plus humbles joies de la vie sont recueillies et goûtées dans toute leur innocence, loin de le calmer, l'irrite et lui cause parfois d'amers serrements de cœur.

On éprouvait dans la demeure de Julien de Villeneuve ce bien-être qui règne dans toute maison bien ordonnée. Chacun des deux époux avait son département : la jeune dame régissait l'intérieur avec une douce autorité, le mari surveillait les travaux des champs, s'occupait de la vente des récoltes, en un mot» il faisait valoir son domaine. La chute de l'empire lui avait fait perdre ses dotations

d'Allemagne, ei loute sa fortune consislait eu quelques renies sur l'Élat, Iruit de ses économies , et la propriété de cette terre, qui, bien administrée, lui donnait un revenu de dix à douze mille francs. Il n'y avait pas là de quoi mener grand train ; mais , avec des goûts modérés, l'amour de l'ordre, et del'écohomie, cela suffisait pour être heureux. Les plans de bonheur formés par Julien avaient toujours été ceux d'un homme raisonnable , qui, envisageant la vie sous son véritable aspect, ne lui demande pas plus qu'elle ne peut nous donnei. Le bonheur, disait-il souvent, ne se moissonne pas, il se recueille brin à brin, nulle part tout entier y partout avec mesure. D'après ce système, JuHen était le plus heureux des hommes , parce qu'il ne laissait peidre, quelques légers qu'ils fussent, aucuns des biens que la bonne nature a

semés sur le chemin de la vie; fleurs charmantes, de formes et de parfums diveis, que notre ignorance dédaigne, que notre ambition repousse , que notre paresse voudrait trouver en couronnes, en guirlandes toutes faites, et qu'il faut savoir pourtant récolter l'une après l'autre.

Cependant, aux qualités les plus recommandables Julien joignait un léger travers, qui parfois conîrariaii singulièrement sa femme : il se piquait d'une profonde connaissance du cœur humain, et, pour augmenter ou entretenir sa science, il se plaisait à faire ce qu'il appelait ses expériences; c'est-à-dire que, comme ce célèbre académicien pour quj les pierreries les plus belles et les plus rares n'étaient pi^cieuses que parce qu'elles lui offraient le moyen de faire de curieuses expériences sur la réfraction de la lumière,

Julien de Villeneuve ne voyait dans ses plus chers amis que des sujets propres à ses observations; toutefois, ceci n'était qu'un travers de son esprit , et n'ôtaii rien à ses autres belles et nobles qualités.

Avec moins de philosophie peut-être, mais des goûts aussi simples, et un cœur fait pour goûter les joies domestiques, Maurice aurait pu jouir d'un soit pareil. Il le pourrait encore si un lien fatal, indestructible, ne le rejetait à l'écart et ne le privait de sa pan de bonheur en ce monde. Dans l'isolement auquel il est condamné, il n'a pas même ce qui console, la paix de l'àme, car la sienne nourrit un sentiment qui, en dépit de lui, le subjugue ei l'entraîne. Chaque soir il se répète: Je »e veux pas l'aimer! et à chaque instant de la vie il sent qu'il l'adore, celle douce Adèle, dont le caractère se révèle cha-

que jour à lui avec tant de charmes : sensible et réservée, elle montre son cœur et cache son esprit; et le jeune homme, qui l'observe avec attention, a deviné en elle des goûts studieux, une culture d'esprit peu commune, et des dispositions de cœur tendres et généreuses.

Pourtant, il y avait quelque chose d'inexplicable pour Maurice dans la manière d'être de cette jeune femme: ses yeux comme ses lèvres paraissaient sincères; dans l'expression de ses discours, quelque chose de naïf et de non ypprêié témoignait de la candeur de son âme, et cependant, à certaines rélicences, à je ne sais quelle réserve qui, souvent au milieu de l'entretien le plus animé, fermait ses lèvres ou lui faisait adroitement changer le sujet de la conversation, on eût dit qu'elle avait à cacher quelque secret doulou-

reux dont elle voulait dérober la connaissance à ceux qui rentouraient.

C'était surtout lorsque l'amour, sujet rebattu de nos conversations, était l'objet de quelque discussion entre les amis, que l'on voyait tout-à-coup Adèle se replier en quelque sorte sur elle-même, et se renfermer dans un silence obstiné. La tristesse vague et rêveuse qui était l'expression habituelle de son regard, prenait alors quelque chose de si fatal, de si douloureux, que l'on ne pouvait l'examiner sans se sentir ému et presque attendri. Madame de Villeneuve alors n'essayait point, comme dans d'autres circonstances, de vaincre la timidité d'Adèle, et de l'entraîner dans le tourbillon de la discussion; si elle était près d'elle, doucement, e

comme à la dérobée, elle lui prenait la main, la pressait en silence d'une manière tendre

et caressante ; si les deux amies étaient éloignés , le fréquent échange de leurs regards portait, à l'une une plainte silencieuse, à l'autre une muette consolation.

Maurice avait fait la plupart de toutes ces remarques, et l'énigme était toujours à deviner; et bien que, dans maintes circonstances, il eût cru lire dans l'âme d'Adèle, toujours il sentait avec chagrin, avec dépit peut-être, que cette âme, d'une espèce particulière, avait en elle une sorte de sanctuaire, où, soigneusement renfermée , elle demeurait inaccessible aux vœux de l'amour. Et pourtant, il l'aime, il l'adore; ce sentiment si doux, qui ne lui causa d'abord nul effroi, est devenu une passion ardente, contre laquelle il lutte en vain; et tout en s'irritant contre lui-même, il n'a ni la force de la vaincre, ni la faiblesse d'v céder.

L'état de malaise où se trouve Maurice n'échappe point à Julien. Il s'en applaudit, car il avait entrepris de guérir cette âme malade ; et, comme ce docteur d'une nouvelle médecine qui, pour guérir d'un mal de gorge, vous donne, dit-on, une esquinancie, Julien pense que le meilleur remède aux maux causés par une passion, c'est une passion nouvelle. Il questionne Maurice sur le redoublement de sa tristesse; il écoute avec une curiosité indulgente et amie les plaintes du jeune homme sur sa destinée manquée sans retour.

— Vous avez tous un but dans la vie, disait Maurice avec amertume; vous travaillez tous pour quelque chose : toi pour tes enfans, un autre pour son père; ceuî-ci pour obtenir une place, un grade, de la fortune; ceux-là de la science, de la considération, des hon-

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neurs; mais, «loi, qu'ai-je à faire dans ce monde? Arrêté dans ma carrière militaire, j'ai perdu, avec mes aigles, le goût de mon état; je n'ai plus d'ambition; la vie m'apparalt sombre et déserte, comme les steps glacés sur lesquels je roulais les jours et les nuits, couché dans le chariot cosaque qui m'entraînait en exil. En un mot , mon ami, je suiis découragé et c'est ce qui peut arriver de pis à un homme de mon caractère.

Julien alors à l'aide de ces argumens vulgaires, qui ne manquent point aux gens satisfaits de leur sort, mais qui semblent si futiles ou si spécieux à ceux qui ont à se plaindre de la vie, Julien cherchait à consoler son ami. Il sait bien quel serait le moyen de lu^ rendre subitement le courage, l'énergie, l'espérance, l'espérance surtout! qui ranime toutes nos facultés, et qui seule nous empê-

che lie mourir, c esi-à-dire qui nous aide à supporter le poids de l'existence avec toutes les amertumes qui y sont attachées. Mais il n'est point temps encore; Julien veut, avant tout, obtenir de la confiance de son ami l'aveu du nouveau sentiment qui l'occupe. Cependant quels que soient les efforts que fait Julien pour l'amener là, Maurice cache son secret avec tout le soin imaginable; le sentiment d'une délicatesse rare, mais bien honorable pour celui qui l'éprouve, ferme ses lèvres. 11 n'est point libre !... Abuserait-il de la confiance, de l'amiiié, en portant le trouble dans l'àme d'une femme qu'il ne peut épouser? Est-ce ainsi qu'il reconnaîtra l'hospitalité si généreusement accordée? Non! il cachera cet amour, il le réprimera, il l'élouffera, il le domptera peut-être... Mais pour y réussir il faut qu'il s'éloigne de celle qui l'inspire, il

faut fuir le doux enchantement que lui cause sa présence! 11 faut fuir ces entreliens où tout ce qu'il y a de tendre et d'élevé dans l'âme d'une femme se relève par un mot, un regard, et le plus souvent par un éloquent silence! Il faut s'arracher au charme continu de respirer le même air qu'Adèle , de vivre dans la même demeure, de se trouver rapproché d'elle dix fois le jour, de la voir traverser furtivement les bosquets qui avoisinent le pavillon, ou courir dans le parc en appelant les enfans et les ramener en les grondant avec amour ! C'est surtout, entourée comme elle se plaît à l'être, de ces aimables créatures, que Maurice la trouve revêtue de je ne sais quoi de ravissant qui rappelle les belles et suaves madones de Raphaël : on voit toujours dans les bras d'Adèle le petit enfant que madame de Villeneuve nourrit encore ;

tandis que les deux autres la suivent en s'attachant à sa robe; Adèle sait de si beaux €ontes d'anges qui gardent les enfans, qui apportent des fleurs du ciel aux petites fdles bien sages; ou qui enlèvent les jeunes gardons sur leurs grandes ailes blanches ! Dul'an! ces merveilleux récits, il faut voir comment les yeux attentifs des jeunes auditeurs s'attachent aux lèvres de l'aimable conteuse, comment celle-ci, à travers son narré, sait placer le mot qui touche de repentir un petit cœur mutin ou peu sincère, et tourner doucement ces émotions enfantines au profit de leur jeune sagesse; et Maurice, troublé par cet aspect, sent son cœur se remphr de désirs sans nom, de vœux confus; alors, s'arrachant avec effort à cette douce séduction, il ?i'enfonce dans les plus sombres détours du paro en s'écriant: Il faut la fuir! il faut la

fuir!... Souvent aussi il monte à cheval, et, poussant Tarabe au grand galop, il cherche par un exercice violent, par une course rapide, à secouer le poids qui l'oppresse ; mais au bout de quelques heures il reprend machinalement le chemin du château, occupé de la seule idée de revoir Adèle ; raison, devoir, honneur, 11 a tout oublié et le résultat de tant d'héroïques résolutions est d'avoir fatigué son cheval.

CHÀPITBE TREIZIEME.

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