RESOLUTION
Une sorte de tristesse règne au milieu de ce bonheur inquiet que l'on appelle amour.
TissoT, Préface des OEuvns de Parny.
La vie qu'on menait au château de Villeneuve était douce et tranquille; mais cette vie, dont la simplicité tuerait les passions du monde, qui s'agitent au milieu des éblouissements d'un bal aux bougies, qui s'exaltent
dans une cavalcade au bois de Boulogne, ou se nourrissent des émotions gigantesques d'un drame ou d'un roman à la mode, celle existence demi-rêveuse et demi-occupée de la campagne, ces doux loisirs mêlés de légers travaux, en affranchissant l'ânie des soucis rongeurs de l'ambition et de la vanité, la laissent aussi plus accessible aux atteintes de l'amour. Adèle, la sage Adèle, commençait à en ressentir la dangereuse influence. Il s'est fait, depuis quelque temps, un grand changement dans le caractère de la jeune veuve : naguère encore mécontente de son sort , elle était sujette à des accès de tristesse qui, malgré les grâces de lâon esprit et la bonté de son naturel, rendaient parfois son humeur inégale et presque capricieuse. Ceux de ses amis qui connaissaient ses malheui's lui pardonnaient volontiers ces légers défauts
de caractère; mais Adèle en subissait souvent elle-même les fôcheuses conséquences. Tendre par entraînement , et quelquefois réservée jusqu'à la froideur, vive dans ses affections, mais défiante pour les sentiments d'autrui, elle craint toujours de n'être point aimée pour elle-même, ou dans la mesure qu'elle désire; le sentiment d'un grand malheur, qu'une conscience sévère lui présente comme une faute , lui donne cette timidité , cette disposition au doute, qui la rendent si intéressante et parfois si malheureuse. Depuis l'arrivée de Maurice au château, cette manière d'être a changé. L'impression que le jeune homme a produite sur Adèle est vive et profonde; la grande estime que ses amis ont pour leur hôte, le mérite réel qu'elle-même découvre en lui chaque jour, sert de base au sentiment qu'il lui inspire, et lui en voile le
danger. Souvent Maurice, questionné par son ami , a raconté devant Adèle les épouvantables désastres de la campagne de Russie, et les dangers qu'il a courus dans cette retraite, et son exil chez les Cosaques, et tous les maux qu'il a soufferts; à ces récits, le cœur d'Adèle se prend, pour le jeune colonel, d'une pitié tendre et passionnée, et, comme la tendre Desdemona, elle se sent prêle à l'aimer ^p^/rce qu'il avait été si malheureux.
Il résulte de ces circonstances une situation d'âme toute nouvelle pour Adèle; rien n'est changé dans son sort, et elle se sent heureuse. Ce bonheur, toutefois, est si vague, qu'il n'est point avoué par celle qui l'éprouve; elle en jouit comme dans un beau jour, dans une atmosphère pure, un sentiment de bien-être nous enveloppe, nous pénètre, sans que nous
songions à en rechercher la cause. Cependant cette ineffable quiétude , premier indice d'une ivresse plus dangereuse, est accompagnée de je ne sais quoi de triste qui se fiàêle toujours à nos plus douces émotions, à celles, surtout, où l'âme est vivement touchée, comme si cette dernière ne pouvait sentir sans soufFiir. C'est l'impression douloureuse de la chaîne qui la lie à la terre j et qui rappelle sans cesse à la céleste captive que des joies inimitées lui sont interdites. Quoi qu'il en soit, cette mélancolie ajoute encore au charme qui entoure Adèle; elle tempère l'éclat de ses yeux bleus, auxquels la nature a donné, en dépit de leur couleur, quelque chose de malicieux , et quelquefois de mutin qui les rend charmants. Elle donne une séduction de plus à son regard; et, comme ces légères vapeurs en été rendent Tazur du ciel
plus uni ei plus doux, ce voile, parfois mystérieux, répandu sur le front et les yeux d'Adèle la rend à la fois plus touchante et plus jolie.
Dans les premiers temps du séjour du jeune officier au château, Adèle, craintive et défiante , s'était renfermée dans cette réserve prudente qui garantit long-temps les femmes des vœux qu'elles ne peuveut écouter. Plus tard, ses amis, sans lui révéler le secret du jeune homme , avaient cru devoir lui dire que Maurice avait éprouvé une passion malheureuse et de laquelle il n'était pas encore guéri. Cette confidence, que madame de Villeneuve fit à Adèle d'après les ordres de son mari, causa d'abord une grande pitié à la jeune dame, mais lui inspira en même temps une sorte de sécurité pour elle-même; dès-lors, elle attribua à cet amour la tristesse et l'air
pensif du jeune homme, sans se douteiqu'elle fût l'objet de l'un et de l'autre ; pourtant ce n'élait pas sans une secrète amertume de cœur qu'elle faisait ces réflexions, et peutêtre même, à son insu, un peu de dépit se mêlait-il à la dignité froide avec laquelle elle traitait Maurice.
Le résultat de cette conduite fut que Maurice , après avoir fiémi de l'idée d'inspirer à la jeune veuve un sentiment qui pût troubler son repos, en vint à craindre que, loin d'en être aimé, il ne lui fût odieux; point de milieu pour les amants, ils se croient ou adorés ou haïs. Dès que Maurice eut admis cette absurde supposition , bien qu'il ne put l'appuyer sur rien, il s'en affligea comme d'un fait réel, se plût à en nourrir ses plus sombres rêveries, et tout servit à le tourmenter. Quelques amis du voisinage viennent sou-
vent partager les tranquilles plaisirs du château; on cueille les fruits, on aide les dames dans ces préparations de ménage où le sucre change en gelées transparentes, en pâtes solides, en conserves cristallisées, les nombreux produits de l'été, et les rend durables avec leurs parfums suaves et leurs saveurs variées; on se promène ensemble dans les environs, et souvent, par les soins des deux aimables ménagères, une collation déhcate, composée de crème, de pâtisserie et, des douceurs de la saison, se trouve auprès d'une fontaine , dans un vallon écarté ou sur la cime d'un rocher d'où l'on jouit d'un beau point de vue. Dans ces petites parties où règne l'innocente gaîté de gens qui se connaissent, Adèle semble plus à l'aise que dans un cercle plus intime. Elle court, elle s'amuse comme un enfant d'une fletir, d'un insecte,
d'un oiseau; elle est vive, enjouée, et paraît surtout se plaire aux contes que lui fait un ami de Julien, vieux garçon de cinquante ans, et qui se plaît à appeler Adèle ma belle passion. A la promenade, elle lui prend le bras; dans les endroits difficiles, elle lui donne la main; au repos, il se place près d'elle; il porte habituellement son ombrelle, son chapenu, quand elle veut s'en débarrasser, ou les fleurs qu'elle a cueillies et dont elle fait un herbier, ou enfin son livre de croquis; car Adèle dessine avec goût et habileté, mais elle ne montre ses esquisses qu'à son vieil ami, et, bien qu'elle sache que Maurice peint d'une manière remarquable, puisqu'il a commencé le portrait de madame de Villeneuve, jamais elle n'a voulu lui laisser voir son album. Toutes les faveurs dont est comblé le cortejo d'Adèle remplissent d'à-
iiit'iiii! e \c cit'iii' lit' Maurice; la gaîlé d'Adèle l'allrisle, surtout quand il la compare à laeonlraiiUe, ù la froideur qui règne Liiaintenant dans ses rapports journaliers avec elle. Il croit voir dans celte manière d'être la preuve d'une grande liberté d'esprit et de cœur, et cette pensée le froisse et le blesse. Il devient maussade, bizarre; son humeur lui attire parfois les railleries d'Adèle. Alors, ingénieux à se tourmenter, il ne sait à qui se prendre. Il se croit l'objet d'une.secrète aversion , tandis que le bon M. Dufrêne lui paraît celui d'une absurde préférence de la part de la charmante veuve. Et pourtant, au milieu de cette apparente indifférence, que de fois la jeune femme a pensé trahir le secret sentiment qui l'occupe ! Dans mille circonstances, les marques d'un intérêt vif et profond lui échappent à son insu. Il suflit d'un geste,
d'un mouvement irréfléchi, d'un entraînement involontaire pour révéler un cœur tout entier : toutes ces choses pourraient éclairer Maurice s'il était moins épris ou plus habile en amour. Ainsi parfois, à la promenade, Adèle a refusé son bras à Maurice pour le donner à M. Dufrêne, dont le jeune officier a le ridicule d'être jaloux. Tout-à-coup, à la vue d'un cheval échappé, d'un taureau furieux, d'un chien qu'on suppose être enragé, on voil Adèle quitter brusquement le bras de son conducteur, courir se réfugier sous celui de Maurice et cacher avec terreur sa tête dans son sein. A ces marques d'une confiance instinctive, le cœur du jeune homme se gonfle de joie et d'une sorte d'orgueil; le sentiment généreux qui porte l'homme à protéger l'être faible qui recourt à lui, agit sur Maurice dans toute sa puissance : il est fler, il est heureux du dan-
ger qu'il sait braver, de la pioteclion qu'il accorde ; tandis que la jeune femme , effrayée du danger qu'elle évite et confuse de celui auquel elle vient se livrer, goûte sous cet abri le charme attaché à la protection de celui qu'on aime.
D'autres fois, par l'effet d'une impulsion contraire, mais noji moins naturelle au cœur de la femme qui aime, c'est Adèle qui se sent le courage de défendre, de protéger à son tour. Instinct aveugle et pourtant intelligent! qui instruit le faible oiseau à défendre ses petits, encore dépourvus d'ailes rapides; sentiment sublime! qui jetait la mère aux pieds du lion de Florence, et dont la muette éloquence sut lui ravir sa proie. Adèle, en suivant Maurice sur les bords sinueux d'une rivière profondément encaissée , ou sur le penchant d'un précipice, se sent saisie de ces
terreurs soudaines qui lui font arracher brusquement le jeune homme aux dangers auxquels son inattention l'expose , et braver le péril d'être entraînée avec lui dans l'abîme. Un jour d'orage, elle a vu l'imprudent demeurer seul, plongé dans ses réflexions, sous le grand sapin du parterre; et, hors d'elle-même, elle a couru, malgré des torrents de pluie, pour le conjurer de ne point s'exposer ainsi aux hasards de la foudre. Doucement ému de cet intérêt presque tendre, Maurice lui obéit; il balbutie des remercîments dont l'ardeur se ressent du trouble qui l'agite; mais l'adroite jeune femme y répond par une plaisanterie, et s'échappe en s'écriant qu'elle n'a pas voulu le laisser tuer par le tonnerre, mais qu'il peut se laisser morfondre par la pluie, si bon lui semble. C'est ainsi que tour à tour, attiré par une
faveur, repoussé par une raillerie, séduit par un air tendre, ou découragé par une marque de froideur , Maurice passait d'un fol espoir au plus profond accablement.
Las enfin de combattre en vain, il veut prendre un parti, et, attribuant au charme de la présence d'Adèle le peu de pouvoir qu'il a sur lui-même, il se détermine à quitter le château, pour quelque temps, pour toujours peut-ôtr©