CHAPITRE TROISIEMK
A quelque temps de la, la duchesse d'Oropéza était retirée seule dans son appartement, lorsiiu'elle vit entrer un de ses domestiques, Pérez, dont l'attachement a sa personne était tel qu'il n'avait pas hé-
silé a quiller, pour la suivre, sa pairie bien aimée. C'était un homme de quarante ans environ, robuste et basané, auslère et taciturne, n'ayant an monde d'autre aiîection que celle qu'il avait vouée a sa maîtresse, ne parlant jamais de son dévoûment et le prouvant par des faits.
— Ma chère maîtresse, lui dit-il en espagnol, pardonnez-moi de me mêler de vos affaires ; mais il m'est impossible de ne pas cherchera vous soustraire au malheur quand je le vois sous vos pas.
— Que veux-tu dire? Pérez.
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— Avant (!(» confier au comte dcTancanille sa destinée entière, qu'il pourra faire ensuite heureuse ou malheureuse a son gré, ma chère maîtresse a-t-elle eu soin de s'enquérir des antécédents de ce gentilhomme.
— Oui, mon bon Pérez, et si sa conduite envers moi doit être ce qu'elle fui avec la première comtesse de ïancarville, je sais qu'après les premiers transports d'une passion bientôt refroidie, je n'ai rien a attendre de lui qu'une indifférence complète et un abandon brutal; je sais cela.
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mais loin de m'elîrayer, cet avenir me paraît préférable a tout autre.
— Esl-il possible! ah! madame la duchesse, ne persistez pas dans celte résolution, de ^râce; songez que vous êtes encore maîtresse de votre sort et que vous n'avez qu'un mot a dire pour rompre un mariage dont vous connaissez d'avance les tristes conséquences. De grâce, écrivez un mot au comte pour lui apprendre que vous avez changé d'avis, et je me charge de le lui remettre avant une heure.
— Pérez. dit Inès d'un ton ferme. nMn-
siste pas davantage; tout ce que lu iioiirrais dire poui* ébranler ma résolution serait iuutiie. Je sais ce qui m'attend dans la nouvelle vie ou je vais entrer, mais j'y suis résignée; d'ailleurs tu seras toujours près de moi, Pérez, j'aurai un ami pour me consoler et ralîermir mon courage.
Pérez voulut répondre, mais il n'en eut pas la force; il tomba au\ pieds de sa maîtresse et baisa le bas de sa robe en Sanglotant.
Le lendemain, c'e^^-il-dire deux mois
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après son étrange décision, Inès était l'épouse du comte, qui l'enleva de Paris le * jour même de son mariage pour la conduire à son château de Tancarville, eu Normandie. Raoul, cédant au vœu d'Inès, à laquelle il avait promis le respect et l'attachement d'un fils, suivit les nouveaux époux, quoiqu'il quittât a regret cette ville sans égale où les fêtes et les escarmouches se succédaient avec une rapidité qui rendaient son séjour singulièrement attrayant pour l'âme ardente du jeune gentilhomme. Et puis, quoiqu'il eût seize ans a peine, il avait déjà deux ou trois intrigues en train, car c'était un charmant cavalier. Beau comme une femme, audacieux comme un
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page, brave et insoucieux comme un mousquetaire, rieur et irivole comme un écolier, matamore et ferrailleur comme un raffiné, dont il tachait de se donner la mine en retroussant sans cesse les pointes imperceptibles d'une petite moustache noire, les jolies frondeuses qui formaient la cour de Mademoiselle se disputaient Raoul, et en moins d'un mois une demidouzaine de cœurs s'étaient épris d'amour pour lui; mais les combats et les fêtes épuisèrent le tendre adolescent, de sorte que le pauvre Piaoul, de rose qu'il était passa bientôt à l'état de lis.
Son vova^re en Normandie arriva donc
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fori il propos pour sa santé : mais il n'y lut pas lou^lemps seul ; une marquise des plus piquantes, libre de disposer de sa personne et de ses sentiments puisqu'elle était en puissance de mari, ne tarda pas a l'aller rejoindre.
Pendant les quinze premiers jours qui suivirent son arrivée au château de Tancarville, Inès trouva son sort parfaitement heureux en comparaison de celui qu'elle avait redouté. Le caractère du comte était devenu plus sombre et plus taciturne que jamais ; il quittait son château dès le matin, s'en allait seul a travers les cam-
papnos, ei reiilrail le soir, hrist* de fa^ 4igue, et se relirait dans son appartement sans jamais adresser la parole ni a elle, ni à son fds; mais Inès était loin de s'affecter de cette indilîérencc sauvage qui la laissait tout entière a elle-même. Elle profitait de la lil)erté que lui laissaient les absences continuelles de son mari pour -aller faire avec Raoul des promenades en pleine mer, et lorsiiue, loin de la terre, elle se voyait seule entre le ciel et l'eau avec ce charmant jeune homme qui avait pour elle les soins empressés et les attestions délicates d*un iils pour sa mère, alors elle oubliait tout pour se livrer avec le plus entier abandon au sentiment mater-
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iiel longtemps comprimé dans son cœur.
C'était une de ces natures puissantes chez lesquelles tout sentiment devient passion, une ?ime de feu qu'aucune affection ne pouvaient effleurer sans i'iBuvahir aussitôt.
Un jour, ils avaient perdu de vue jusqu'au château de Tancarville, qui dominait da cime la plus élevée de la côte, où l'on voit encore les ruines de cet antique manoir; pas un nua^e ne tachait l'azur du ciel ; le soleil étincelait sur la mer, et leur petite barque, poussée par un vent frais, se balançait de vai^ue en vague,
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perdue dans celle iniineusilé coninic un ^rain de sable dans le déserl. Inès loniha dans une molle langueur, la léle inclinée en arrière, les yeu\ fixés sur les profondeurs du firmament, et aspirant avec ivresse l'air vif et pur qui s'élevait de Tonde a m ère.
— Raoul, dil-elle au jeune homme, après une lonijjue rêverie, ne Irouves-tu pas...
Raoul sourit de sa distraction : jamais
elle ne le tutoyait.
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— Dis-moi, Raoul, dans celle iFiimensite sublime que l'œil parcourt sans limiles, dans cet isolement majestueux où nul témoignage humain ne nous parle de nos semblables, dans cette atmosphère forte et sauvage qui semble rafraîchir nos poitrines et épurer nos âmes, ne trouvestu pas que lout notre être se transforme et se régénère, que nos sens se dilatent à l'infini, que nos émotions s'aiguisent, que tous nos sentiments s'élèvent et se dégagent? Ne sens-tu pas ton âme s'élargir, rompre ses digues et se répandre au dehors de toi-même pour embrasser l'espace, pour s'élancer dans les mystérieux abîmes du firmament, pour s'épancher lout en-
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lièrc sur cet immense océan ? Pour moi, Raoul, c'esl la seulement que je sens Tamour malcrncl se développer en moi dans toute sa puissance; là, je le sens pur comme ce ciel sans nuages, ardent et lumineux comme ce soleil brûlant, seul et isolé dans l'immensité de mon âme comme cette barque sur l'étendue de la mer. Oh ! que ma vie ne peut-elle s'écouler ainsi tout entière!
Elle posa sa main sur ses veux et resta quelque temps silencieuse.
— Je sens, répondit Raoul, que la plus
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vive sympathie existe enlrenous, sympa ttiie d'autant plus douce pour mon cœur, que le contraire arrive bien souvent a ceux qui se trouvent dans la position où nous sommes vis-à-vis l'un de l'autre.
— Il ne pouvait pas en être ainsi de nous, Raoul, car vous le savez, je m'en suis expliquée franchement devant vous ; le bonheur d'avoir un en fan l sur lequel je pusse répandre les sentiments d'amour que Dieu a versés dans mon cœur, est un des puissants motifs qui ont déterminé la préférence que j'ai accordée au comte
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votre père, sur les rivaux qui lui disputaient ma main.
— Je ne l'ai pas oublié, chère mère, et je vous en remercie doublement, puisque vous aurez fait deux heureux a la fois.
En renversant sa tête sur le bord de la barque, Inès dérangea l'édifice de sa noire chevelure, qui s'écroula tout a coup, roula sur ses épaules comme un torrent débordé, et miroita aux rayons du soleil comme la surface d'un lac immobile ; puis, en moins d'une minute, le clapotement des vagues
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éparpilla sur celle belle chevelure une lelle profusion de goulles d'eau, qu'elle sembla comme enveloppée d'une résille de diamanls.
— Ah î ma chère mère, s'écria Raoul, je suis un vrai sauvage; jcar je m'aperçois aujourd'hui pour la première fois que vous possédez la plus magnifique chevelure qu'il y ail en France.
Inès soc rit.
— Mon lilre de mère devrait me mettre
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à l'abri de vos llalleries, mon cher Kaoul; réservez doue eelle fme i^alaiilerie pour vos belles, el aidez-moi pliiloi a remellre eu ordre celte 772a{//ii7i(ywe chevelure, car eu ce moment, je n'ai pas le choix, je i\o puis sonner ma camériste, il faut bien que vous m'en serviez.
Raoul s'approcha d'Inès, plongea ses mains dans sa chevelure abondante et so} euse, el se mil à exécuter, avec une gaucherie, qui les (il beaucoup rire Tun et l'autre, les indications qu'elle lui donnait pour les relcNcr eu tresse k la mode aydalouse.
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A mesure qu'il avançait dans son œuvre, Raoul, voyait se dégager peu a peu les épaules de l'Espagnole, fermes, polies et colorées d'une chaude teinte de bistre qui trahissait, sous cette fraîche épiderme, la circulation d'un sang ardent. Partout l'éclat et la fraîcheur, partout la carnation magnifique, les formes pleines et le galbe exquis d'une vierge arrivée au développement suprême de sa puissance et de sa beauté.
— Eh bien! que faites-vous donc? dit Inès k Raoul, dont les mains étaient restées io:; obiles sur les épaules de sa bellemère.
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Raoul élail d'une pâleur uioiiellc; il voulut répondre, mais rémotion étoulîait sa voix, il ne pul proférer une parole.
— Inès lui prit la main, et la pressant dans les siennes avec une alTeclion qui impressionna le jeune homme au point de lui faire jaillir tout k coup le sang au vi-
sage :
— Raoul, lui dit-elle, avec un accent espagnol dont la langeur donnait a sa voix une séduction irrésistible, Raoul, mon enfant, qu'as-lu donc? tu parais en
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proie Ix quelque cha^Tin : conte-moi cela. A qui conlieras-lu tes secrets si ce n'est a ta mère?
— 0 ma mère! balbutia Raoul en baisant avec transport la main blanche et admirablement modelée de la comtesse, ô ma mère !
11 resta quelque temps ainsi immobile et silencieux, puis abandonnant tout k coup la main de la comtesse, il se leva et s'en fut ^'asseoir k quelques pas d'elle.
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— Allons, je vais tresser mes cheveux.
uioi-niùuie,dit lues, \ous êtes trop distrait pour que je réclame encore votre aide.
Elle ramena ses longs cheveux dans su main, et se mil a les tresser avec une grâce et une dextérité merveilleuses.
Raoul la considéra quelques instants, puis ses regards se portèrent machinalement sur les vagues qui les entouraient de toutes parts, clapotant joyeusement au\ rayons du soleil qui faisait courir sa lumière sur leurs cimes aiguës, et il tomha
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dans une rêverie profonde. Sa pâleur était revenue, et son front s'était empreint tout à coup d'une sombre gravité. Pour la première lois son âme, brisée par un sentiment profond, venait de s'ouvrir a la réflexion et à la tristesse qui y jetaient à pleines mains les germes douloureux et féconds de la science funeste qu'elles portent avec elles. Il resta deux heures dans cet état sans s'apercevoir de la présence de la comtesse.
— 31on cher Raoul, lui dit Inès, comme ils allaient toucher terre, daiguerez-vous
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rompre un instant le cours de vos graves pensées pour me donner la main ?
— Ah ! pardon, dit Raoul, comme réveillé en sursaut.
Il sauta à terre, présenta son bras a Inès, qui s'élança légèrement sur le rivage, et cinq minutes après ils entraient ensemble au château.
Ils y trouvèrent lecomtedeTancarville,
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qui pria sa femme de lui accorder un moment d'entretien.
Lorsque les deux époux furent seuls, le comte se promena quelque temps d'un air plus sombre encore que de coutume ; puis se tournant brusquement vers sa femme :
— Madame, lui dit-il, je ne possède pas le lan^a<^e doré des beaux courtisans dont il m'a fallu prendre les ridicules manies pour complaire a vos caprices; je vais donc vous dire franchement ce que j'ai sur le cœur.
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— Parle/, iii()iisioui\ ri'poudil Inès, làchant (le dissimuler sous une air de froide dignité, l'effroi dont elle était saisie.
— Madame, depuis que vous m'avez lait riionneur de m'accorder voire main, j'ai beaucoup réfléclii pour trouver le motif qui m'avait valu la préférence que j'ai obtenue sur tant de jeunes et brillants seigneurs, et je vous avouerai que je n'ai encore pu me rendre compte de ma bonne fortune. La plupart de mes rivaux étaient jeunes, beaux, et possédaient ce qu'on est convenu d'appeler les belles manières; moi je ne suis ni beau ni jeune, et mes
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manières ne sont pas celles qui séduisent votre sexe ; vous me l'avez assez prouvé, en mêlant les insolents éclats de votre gaîté h ceux qui accueillirent mon entrée chez M. le prince, le jour où, pour la première fois, j y parus couvert de l'accoutrement efféminé que j'avais toujours repoussé jusque-là. Comment se fait-il que vous ayez dédaioné tant de beaux muguets pour moi, devenu, grâce à vous, le jouet de la cour? pour moi, que vous ne pouviez aimer, car la veille encore de cette étrange résolution, vous me railliez sur les grâces de ma personne avec autant d'esprit que de cruauté? Mon bonheur est donc pour moi une énigme; je voudrais
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en avoir le mol, et il n'y a que vous, madame, qui puissiez me le donner.
— Je ne sais si je vous comprends bien, dit Inès en s'elTorçant de rire, mais je crois vraiment que vous m'accusez aujourd'hui d'avoir consenti à ce que vous me demandiez, il n'y a pas un mois, avec une ardeur sans égale.
• — Vous vous trompez, madame ; je vous prie seulement de me dévoiler le motif d'une préférence que je ne puis m'expliquer, parce que rien ne la justifie à mes yeux.
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— En vérité, monsieur, ce que vous me demandez la est si bizarre, pour ne rien dire de plus, que je ne sais si je dois rire ou m'indigner. Mais, je me coniejiterai de répondre que si vous eussiez eu de vousmême une opinion si peu flatteuse, il y a un mois, vous ne m'eussiez pas offert votre main, convaincu que c'eût été vous exposer gratuitement a l'affront d'un refus. Vous pensiez donc alors posséder quelques qualités dont le mérite justifierait à vos yeux la [préférence que vous réclamiez?
— Alors, madame, une passion io^en-
sée m'aveuglait, aujourd'hui je vois les choses de sangfroid. Voulez-vous me donner l'explicaliou que je viens de vous àèiiiânder ?
— Non, monsieur; libre a vous de descendre a de pareilles questions, quant à inoi, je ne m'abaisserai pas h y répondre.
— Kh bien, madame, je vais vous dire en deux mots la pensée qui m'est venue à ce sujet. Vous êtes belle ; la noblesse actuelle ne se pique pas d'une grande rigidité de mœurs; il se peut donc que voua
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ayez distingué dans la foule de vos courtisans quelque beau cavalier bien tendre et bien pressant ; il se peut que votre cœur se soit trouvé trop sensible pour l'exposer à mourir d'amour, et il n'est pas impossible que la connaissance de cette extrême sensibilité ait éclairci les rangs de vos adorateurs, au point de n'y laisser bientôt plus que le ridicule. Voila, madame, comment je m'explique cette préférence, que je ne pouvais comprendre d'abord, et qui, dès-lorSj devient toute naturelle.
— Monsieur! s'écria Inès, en se levant tout a coup, rouge de colère et d'indignation.
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Mais elle se calma presque aussitôt, et lui dit avec sangfroid :
— Vous nrinsullez bien lâchement, monsieur; avez-vous résolu de renouveler sur ma personne les mauvais traitements que vous avez fait supporter jadis à celle qui, avant moi, paya de sa vie l'honneur de porter votre nom ?
— Ceci est une calomnie, répondit brusquement le comte; mais puisqu'elle est venue jusqu'à vous, puisqu'elle a trouvé créance dans votre esprit, corn-
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ment avez-vous pu m'accepler pour époux, moi dont vous ne pouviez attendre que de mauvais procédés ?
— Ne vous l'ai-je pas dit autrefois, monsieur? je voulais des enfants, une famille, je trouvais tout cela en vous épousant, puisque vous avez un fils.
— Soit! mais d'autres pouvaient vous offrir, outre ces mêmes avantages, des antécédents qui, n'étant pas souillés par la calomnie, vous donnaient pour l'avenir des gages de sécurité que vous ne trouviez pas dans inon passé.
Inès demeura inlerdite.
— Mais, monsieur, s'écria-t-eile euliu, a quoi voulez-vous aboutir ?
— Madame, mon mariage a beaucoup égayé messieurs les courtisans, ils ont répandu sur mon compte une foule de plaisanteries ingénieuses, dont quelques-unes ont contribué a m'éclairer sur le véritable motif de mon bonheur; vous ne trouverez donc pas mauvais que je me garantisse des quolibets de ces messieurs en m'opposant a ce qu'un seul d'entre eu\ vous approche.
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— Vous ne redoutez pas de rivaux ici, je pense, dit Inès avec ironie.
— Du moins, madame J'aurais dû l'espérer; mais de quels miracles votre beauté n'est-elle pas capable ?
— Que voulez-vous dire? balbutia Inès en pâlissant tout à coup.
- Je veux dire, madame, que vous venez de transformer un courtisan en amant
de la nature ; M, de Ribérac se sent
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tout à coup un ininiense besoin de voir Tancarvillc , et il y arrive aujourd'hui même. Il est vrai que , pour cacher le but de sou voyage, il amène sa femme avec lui ; mais la marquise est de facile composition, et son indulgence s'explique aisément pour qui connaît sa vie privée.
— Eh ! que m'importe l'arrivée de M. de Ribérac?
— Alors, madame, pourquoi cette nouvelle vous trouble-t-elle si fort?
^— Ce qui me trouble, monsieur, c'est
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rindignalion que m'inspirent vos inju^ rieux- soupçons
— Eli bien, madame, vous aurez de quoi vous indigner tout a l'aise, car, tant que le marquis restera ici, vous ne mettrez pas les pieds hors du château ; je supposerai une maladie qui me servira de prétexte pour vous y retenir.
Inès ne répondit pas un mot, elle avait perdu subitement toute énergie.
— Et quand nous serons a Paris, reprit le comte, si toutefois nous y retournons,
le soin de voire santé vous reliendra encore chez vous et vous défendra même de recevoir aucune visile.
Le comte sortit à ces mots, sans que sa femme, tombée dans une préoccupation profonde, s'aperçut de son départ.