‹ La roche sanglante (volume 2)Chapitre 14 sur 21 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

Quelques heures après celle conversation, le marquis de Ribdrac arrivait avec sa femme au château de Tancarville.

Le marquis était grand et parfaitement découplé : le teint haut en couleur, l'air

17G LtRODTIKK

vif, la moustache noire; c'était un grand amateur du jeu, de la table et de la joie bruyanle.

Sa femme était toute petite, toute blanche, toute grasse, et, avantage rare, cette dernière qualité n'ôtait rien a l'élégance de sa taille, mince et flexible comme celle d'une jeune fille de quinze ans. Ses yeux, du plus bel azur, et ses traits d'une éblouissante fraîcheur, offraient un I)izarre et délicieux mélange de sentiments passionnés et de pensées frivoles. Son cœur avait eu de fréquentes accointances avec l'amour, mais elle n'avait jamais pris

Dl- NORMANDIE i77

de ce senliiiient que ce qu'il a de cliarmanl, repoussant toujours avec soin ce qu'il reurenue de pénible; ainsi, janiais de souci ni de préoccupations jalouseSj et de remords encore moins.

— Mon cher ami, et vous, ma belle dame, dit le marquis au comte et a Inès, si vous me voyez aujourd'liui dains votre château, manoir enchanteur pour les amateurs de sites sauvages, c'est a la mémoire prodigieuse de ma femme que vous en êtes redevables.

— Allons, dit la marquise, n'allez-vous

pas faire croire que c'est moi qui ai d(5siré...

— Je parlerais bien que c'est M. le marquis, dit lues avec une ironie qui jeta quelque trouble sur la mine éveillée de madame de Ribérac; il n'en saurait être autrement.

— Certainement, dit le marquis; c'est moij c'est moi seul qui ai voulu ce voyage, et cependant je m'étonne toujours d'avoir pu prendre une détermination si complètement opposée à mes goiils. Enfin, voici comment l'idée m'en est venue. Je mon-

ni: NouMANDii: 179

trais a ma femme, il v a quel(|iie< jours, un tableau représentant un naufrage, lorsqu'elle s'écrie tout à coup : Eh ! mais, a propos de naufrage, je me rappelle qu'il y a trois ans vous avez témoigné le désir de voir la mer. Notre ami, M. de Tancarville, habite justement son château en ce moment ; c'est uue excellente occasion \ je ne veux pas que vous la laissiez é(-Iiapper.

— A vous parler franchemoul, j(^ ne me rappelle pas avoirjamais témoigné l'intenlion de voir la mer, mais ma femme n'en a que plus de mérite a se souvenir d'une

180 IV. UOi^TlKll

chose que j'ai entièrement oubliée. Enlin, voira pourquoi je suis venu.

Raoul entra en ce moment; a Taspect de madame de Ribérac, il s'arrêta tout à coup et resta quelque temps interdit.

— Eh quoi ! s'écria la marquise avec une surprise parfaitement jouée, notre petit Raoul vous a suivis ici! voilà une bonne fortune a laquelle j'étais loin de m'attendre et qui vous délivre de tous les embarras que j'aurais pu vous donner, monsieur le comte, car, de ce moment, je m'empare de Raoul. C'est un cavalier trop

DL NOUM.VNDIK 181

g^alant pour refuser de se mettre à la disposition de mes caprices, et je suis convaincue qu'il m'en doiincnj ia preuve des demain, en me conduisant en pleine mer au lever du soleil. Ce doit être un heau spectacle, mais M. et madame de Taucarville y sont habitués, et quant à mon mari, je sais qu'il serait de mauvaise humeur tout le jour durant, si on l'éveillait avant dix. heures.

— C'est pourtant vrai, dit le marquis avec une bonne foi naïve qui fit passer un éclair de pitié et d'indignaiion dans les yeux noirs d'Inès. Allons, mon p.îuvrr»

182 LK HOliTlI-H

Raoul, ajoiUa-l-il on frappant familièrement sur répaule du jeune jj^enlilhomnie, faites voire apprentissai^e de galanterie auprès du beau sexe; c'est un rude métier; mais il faut le subir jusqu'à ce que le mariage vous en dispense! c'est ia loi commune.

Inès jeta un regard de compassion sur Raoïif, qui restait k sa place, immobile et silencieux, pâle et grave comme s'il li'eût pas été question de lui en ce moment.

— Ainsi, c'est convenu, dit la marquise

Di: NOUMANDIi: 183

a Raoul, demain au point du jour, nous partirons rnsenihle.

— Oui,, niadanie, répondit Raoul avec une froideur dont la marquise parut stupéfaite, c'est convenu, vous pouvez compter sur moi. Et vous, ma mère, reprit le jeune homme, jetant sur Inès un re<iard triste et alTeclueux, est-ce que vous ne viendrez pas avec nous ?

La marquis ne put réprimer un geste de dépit, qui n'échappa pas a Inès.

— Voire mère est indisposée, répon-

184 LK uoinii'U

dit le coinle, avant que sa mère pût prendre la parole, il lui faut beaucoup de repos ; elle ne pourra donc pas vous accompagner.

Raoul s'inclina devant la volonté de son père avec une gravité qui annonçait plus de respect que de tendresse, et il n'ajouta plus un mot.

Il était minuit, chacun s'était retiré de bonne heure dans son appartement, et le château de Tancarville était depuis longtemps plongé dans l'obscurité. Raoul avait

J)!-: NORMAND Ilî 185

élcinl sa lamj)e ooninie les autres; cependant, soil qu'une pensée sérieuse l'absorbât, soit qu'il fut retenu par l'aspect majestueux que présentait la mer, élincelant au loin U la clarté de la lune, et déferlant avec fracas, au pied de la haute falaise au sommet de laquelle s'élevait comme un nid d'aigle le sombre château de ïancarville, le jeune homme, accoudé, immobile au l)ord de sa fenêtre, les regards perdus à l'horizon, la main dans sa noire chevelure, dont les boucles épaisses voltigeaient autour de son front, soulevés par les rafales impétueuses qui s'élevaient de la mer, llaoul n'avait pas encore songé a quitter ses vêtements*

180 Lli KOIITIKK

Tout a coup il releva la tète, tourna ses regards vers la porte et se mit a écouler attentivement; enfin, un bruit plus distinct lui ayant prouvé qu'il ne se trompait pas, il se leva et courut ouvrir.

C'était Inès ; ses traits avaient la pâleur morte et la transparence lumineuse de l'astre qui les éclairait en ce moment; naturellement calmes et rêveurs; ils relié la ienl sous celte va^^ue lumière quelque chose de pur et de suave qui lui donnait l'apparence d'une mystérieuse apparition.

Le tendre éclat de ses regards, flottant dans l'ombre d'une demi-obscurilé, ache-

m NOKMAMMK ^ ^"

Yaitde répiiiuire sur toute sa personiie je ne sais quelle poésie triste et faiilasliiinc à la t'ois qui inipressionna vivement l'aine de Raoul. Elle resta quelque temps immobile au milieu de sa chambre, le couvrant tout entier de ce regard profond, dont la douceur mélancolique pénétra enfui si avant dans le cœur du jeune homme et remua si puissamment toutes les fibres aimantes de son être, qu'obéissant a l'inexplicable magnétisme qui l'avait envahi peu à peu, il tomba aux pieds d'Inès, s'empara de sa main et l'inonda de larmes.

— Raoul, lui dit-elle d'une voix vi-

188 LE IIOIJTIKR

bran te et voilée qui jetait le trouble dans tous les sens du jeune homme; Raoul, mon enfant, relève-toi et calme ton émotion, j'ai a te parler.

Raoul se releva, approcha deux sièges de la fenêtre el s'assit près d'elle. La lune brillait de tout son éclat, éclairait les traits dlnès, tandis qu'un jasmin, dont les branches dépassaient les bords de la fenêtre en ogive, jetait sur le reste de sa personne l'ombre tremblante de son feuillage effilé el de ses fleurs délicates, délicieuses arabescjues qu'on eût pu prendre pour le travail ingénieux d'une riche

DE NORMANOllî 489

denlelle. Inès demeura lori'^leinps silencieuse a achuirer le ciel étoile, a écouler clans sa majesté terrihle la voi\ imposante de rOcéan, a aspirer a pleine poitrine le souille puissant qui s'élevait de sa surface.

Dans le contraste apparent qu'offrait ce spectacle sublime et grandiose avec l'aspect douK et rêveur de cette chambre silencieuse, éclairée par les pâles rayons de la lune et égayée par l'ombre frémissante du jasmin, il y avait une harmonie intime qui inonda d'une joie céleste rame profondéajent poétique d'Inès. Elle

iî)0 Lï HO m IKK

so leva (ont a cou]), et jetant sur la mer

un regard brûlant du feu de l'enthou-

siasme :

— Si j'étais homme, dit-elle, c'est loin de la terre et de toute habitation humaine, c'est sur cette mer immense et sous ce ciel magnifique que s'écoulerait ma vie.

— Ma mère, lui dit Raoul, voulezvous que nous allions passer le reste de la nuit sur ces vagues que vous aimez tant.

\)\ NOUMANDIl' 1î)l

— Oue ne le puis-je! s'écria Inès avec hansporl.

— Qui vous en empêche? demanda Raoul.

— Rien, n'»pondit-eiie macliinalemenl.

Il se lit un momenl de silence, puis Raoul reprit, avec un accent qui fit tressaillir la comtesse :

— Ëcoutez-moi, ma mère, je ne veux pas que la jalousie du comte de Tancar-

192 LU Rouritn

ville vous lue connue son. indifférence a tué ma première mère. Le mariage vous a faite sa compagne e! non son esclave, vous êtes donc libre de vos actions comme vous l'étiez, il \ a quinze jours, et si mon père s'oubliait au point de vouloir vous courber sous le despotisme de son caractère, je vous préviens qu'il trouvera en moi un adversaire toujours prêt a combattre sa tyrannie.

— X Malheureux enfant! s'écria Inès, épouvantée du sangfroid énergique avec lequel Raoul se disposait a une lutte contre son père ; songes-tu bien à ce que tu dis la?

Dli NOUMANDIK \\}Tï

— J'y songe sérieusement, ma mère ; je veux que vous soyez heureuse, et vous serez heureuse.

Inès frissonna de tous si^s membres ; Topiniàtreté farouche du père, la détermination froide du fils lui faisaient entrevoir, dans un avenir très rapproché, les plus affreux, malheurs, et jusqu'à la possibilité d'un crime dont l'idée lui «plaçait

le sang

— Raoul, lui dit-elle, si tu ne me promets de renoncer a cet horrible projet, tu

i\}i LK UOUTIKH

ne me reverras plus, je l'en lais le serment; plutôt que d'être un sujet de discorde entre toi et ton père, je suis décidée à quitter la France.

— Mais cependant, s'écria Raoul, je ne puis vous laisser assassiner de sangfroid sous mes veux.

— Tais-loi, tais-loi, dit lues, lui posant doucement sur la jjouche sa main délicate et fraîche, tu vois bien que les paroles sont insensées ; ah ! Raoul, est-ce a un fils à calomnier son père?

1)1- \OllM vMH(-: \9^}

— Holas î murmura Kaoul , au-delà (les mondes qui élincellent la-haut, il y a une ame cjui devrait encore liahiler parmi nous ; demandez a celle àme si je calomnie.

— Vousm'alllligez profonihMnenl, Raoul ; jamais, jusqu'à ce jour, je nai vu voire esprit s'abandonner à de pareilles pensées.

— C'est que jamais elles ne m'étaient venues; c'est la conduite de mon père a votr^é^ard qui les a éveillées en moi.

11)G Li-: noirnKK

— Proniellez-moi de les chasser de voire cœur, Raoul ?

J'y ferai mon possible.

Le vent gémissait au dehors; Inès resta un moment silencieuse a écouter l'harmonie sauvage de ce souflle puissant et sonore, courant par brusques rafales entre un ciel serein et une iner mollement

agitée.

— Raoul, dit-elle enfin, lu ne soupçon-

DK NOIliMANDIi: 197

nés pas pourquoi je suis venue te voir à celle heure ?

— Non, ma mère.

— C'est que j'ai deviné le motif qui amène ici la marquise de Ribërac.

— Quoi! ma mère, balbutia Raoul.

— Oui, mon enfant, et ma sollicitude maternelle s'est émue en face des dangers

auxquels t'expose cette Jiaison. Ce que j'ai a le dire est uîî peu 3élirat, Raoul; mais mon âge, mon expérience, et surtout mon titre (le mère, me permettent fie passer par-dessus bien des considérations, quand il s'agit de ton intérêt. Une imprudence ou de perfides rapports peuvent enfin dessiller les veux du marquis, et je le rappellerai que lorsque lu quittas Paris j>our lious suivre ici, déjà on parlait de celle intrigue; je te demanderai donc si lu veux désespérer ta mère en cédant a des séductions dont l'effet inévitable serait de méltre les jours dans un péril imminent.

Di. >OinLUM>IK 190

Inès se lut cl panil allendrc avec anxiélé la réponse de Ilaoul.

— Ma mère, répondit ceiui-ei, vous avez un cœur d'ange; mais rassurez- vous, ces séductions, contre lesquelles vous cherchez à me mettre eu garde, ne sont pas aussi redoutables que vous pensez; car, dès l'arrivée de la marquise ici, j'étais déjà décidé a les repousser, quoique je n'eusse, pour me résoudre a ce parti, aucun autre motif qu'une indilTérence dont je suis surpris moi-même.

— C'est bien ! dit vivement Inès.

^200 \u ROUTir.R

Puis elle reprit après un moment de silence :

— Oh! mon enfant bien aimé, dis-moi, ne préfères-tu pas a ces ardeurs passagères quelques heures passées ainsi près de ta mère? Et lorsque, perdus tous deux dans un petit coin du monde, a Fombre de ce frêle rameau qui déborde ta fenêtre, tu sens ton âme s'envoler avec la sienne el s'élancer dans l'espace pour rêver sous la clarté nébuleuse des étoiles, pour courir sur les falaises dévastées, pour aspirer les acres parfums de la mer; dis-moi, ne sens*tu pas que c'est la le bonheur calme

DE NOUMANDIE

cl profond que riiorame chorclie sans relâche et dont le Créateur ne révèJe qu'à quelques élus la source pure et sacrée?

— Oh ! oui, dit Raoul avec émotion, oui, je sens cela.

— Raoul, poursuivit Inès, vois- tu làbas cette obscurité profonde où mes jeux ne peuvent plus distinguer les scintillements de la lune sur les vagues? Eh bien! dans quelque temps, quand l'humeur du comte se sera dissipée, nous partirons au

LE uoirmiK

milieu de la nuit et nous irons nous perdre dans ces brumes mystérieuses jusqu'aux premières lueurs du jour. Oh ! les belles nuits que nous passerons la!

Ils causèrent longtemps ainsi , puis quand Inès s'aperçut que les étoiles commençaient a pâlir et a disparaître une a une dans les profondeurs du ciel, comme des sentinelles qui quittent leur poste, elle se leva pour partir.

— Ainsi, dit-elle, c'est entendu, Raoul,

VOUS n'irez pas en nier avec la marquise ?

— Je vous le promels, ma mère.

Elle lui donna sa main à baiser et sortit.

Page 1