‹ La roche sanglante (volume 2)Chapitre 15 sur 21 · CHAPITRE CII\QtlEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CII\QtlEME

Jl était dix heures du malin lorsque Raoul descendit dans la grande salle du château ; tout le monde y étail déjà réuni, et on n'attendait phis que son arrivée pour déjeûner ; la marquise lui lança un

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regard foudroyant, elle était rouge de colère. Raoul l'aborda sans se déconcerter, et s'inclinant devant elle avec une froide politesse :

— Madame, lui dit-il, je suis tellement coupable envers vous, que je n'ose faire valoir, pour réclamer votre indulgence, une longue nuit d'insomnie et un assoupissement involontaire à l'heure même oii je devais être tout à vous.

La marquise avait résolu de railler impitoyablement Raoul pour se venger de

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l'avoir alleudu en vain a un rendez-vous donné par elle; mais vo\anl, a ses veu\ ballus et a la pâleur de ses traits, qu'il ne la trompait pas, napercevant aucune rivale autour d'elle, attribuant cette insomnie à rémotion qu'avait dii lui causer son arrivée inattendue, elle oublia subitement sa colère et tendit sa main à Raoul en signe de pardon.

— Et manitenant que la pai\ est faite, s'écria le marquis, a table! car j'ai une faim a dévorer un élépbant.

El il ne tarda pas à jusiifier amplement ^ n

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l'éloge qu'il faisait de son appélil. Quanl a Raoul à peiue put-il goûter a deux ou trois mets.

— Qu'avez-vous donc? lui dit Inès avec inquiétude ! Seriez-vous malade ?

— Oh î non, dit vivement Raoul, je ne me suis jamais si bien porté.

Un air de vive satisfaction épanouit les traits de la marquise a cette parole qu'elle crut jetée a son adresse, et dont elle vou-

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hil récompeiisor aiissilol relui qu'elle regardait lonjours comme un adoraleur passionné.

— Bah! dit-elie, une course au galop, il n'en faudra pas davantage pour lui rendre son appëlit de seize ans. Raoul, je vous défie au galop; nous allons prendre chacun un cheval, et nous verrons cjuel est le meilleur cavalier de nous deu\.

— Je n'ai pas besoin de tenter Tépreuve, madame, pour reconnaître votre supériorité.

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— IJi bien ! moi, j'en ai besoin pour m'en convaincre, riposta la marquise avec dépit, el puisque j'ai bien voulu vous appeler a l'insigne bonneur de satisfaire toutes mes fantaisies, je vous préviens que nous aurons tous les jours une promenade en mer avant le lever du soleil et de ces messieurs, et une heure de galop après le déjeûner, sans compter les promenades a pied, quand le caprice m'en passera par l'esprit ; et ceci durera trois mois, car je suis très résolue a ne pas vous quitter avant d'avoir complètement achevé votre éducation concernant le service des dames.

Une pâleur livide se répandit sur le

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front d'Inès, et son regard s'arrêta fixe et dévorant sur la physionomie fine et railleuse de la marquise.

Dès que le déjeûner fut achevé, la comtesse sortit pour aller elle-même donner ordre que les deu\ chevaux fussent harnachés et conduits devant la façade du château opposée à la mer. Comme elle rentrait dans ^a salle, les quatre autres convives allaient en sortir; elle fit signe au comte qu'elle avait a lui parler.

— Monsieur le comte, lui dit-elle lors-

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(|u'ils se troiivèrenl seuls, vous avez des caprices, vous ne trouverez donc pas mauvais que je m'en permette aussi, moi qui suis du sexe où on les tolère le plus. Votre caprice, à vous, est de me tenir esclave toute ma vie : le mien, beaucoup moins dur à supporter, consiste a enfreindre, pour une heure seulement, cette sévère consigne et a prendre la place de llaoul dans le défi proposé par la marquise de Piibérac. Si vous itie passez cette fantaisie, je souscris a la vôtre, quoique je ne puisse m'empécher de la trouver un peu grave. Si, au contraire, vous vous y opposez, alors je me révolte ouvertement contre votre Ivrannie, je la déNoilc au

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manjiiis el a s«i feiniiic, qui, de reloiir dans la capitale, ne manqueront pas d'en rire a vos dépens ; et alors, monsieur le comte, ce ridicule que vous redoutez si fort et qui vous hlesse si cruellement, vous en serez couvert au point de ne plus oser vous monlrer dans Paris. Voyez si cette convention vous convient ; c'est a prendre ou à laisser, je n'y change pas un mot.

A celte intimation ferme et concise, (jui lui montrait la comtesse sous un jour tout a fait neuf pour lui, le comte resta un moment d8n1fiSè étourdi ; revenu enfin de sa

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surprise et voyant sur sa physionomie, d'ordinaire douce et rêveuse, une détermination froide et énergique , parfaitement en lapport avec son langage, il reconnut clairement qu'il fallait faire une légère concession, s'il ne voulait pas s'exposer a tout perdre.

— Et si je vous demandais le motif

d'une si étrange résolution ? lui dit-il.

— Je vous répondrais que je me suis toujours piquée de quelque habileté a manier un cheval, et que mon amour-

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propre sera fladé de Tempurler aujourd'hui sur la niarquise, qui uionlre, de sou côlé, quelque préteuliou daus ce ^eurc d'exercice.

— Et si je refusais de vous croire?

—Je ne tenterais pas de vous convaincre et persisterais toujours dans ma résolution.

— Allez donc satisfaire votre caprice, puisqu'il a tant d'attrait pour vous, dit le comte d'un ton dédaigneux.

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Un peu sur la gauche de rentrée principale (lu château de Tancarville s'étend une plaine étroite et longue, parallèle aux. blanches falaises qui bordent la mer, comme un rempart de marbre. Cette plaine se termine brusquement par une petite vallée a laquelle conduit un coteau presque a pic, traversé au milieu par une large fondrière. 11 n'y a que les piétons qui puissent descendre ce chemin dangereux, jamais les cavaliers ne s'y hasardent.

— Votre domestique s'est trompé, dit la marquise au comte, lorsqu'elle vit arriver

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celui-ci av(»c la comlcsso; Il a mis une selle de femuie \\ chaque cheval.

— Ce n'est pas une erreur, dit Inès, c'est moi qui lui eu ai donné l'ordre, ayant l'amhilion de \ouloir vous disputer le prix de la course, si loutefois vous daignez vous mesurer avec moi.

— Comment! dit la marquise tout interdite, ce n'est pas Raoul...

— Uaoul voudra hion me céder sa place pour aujourd'hui.

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Elle s'élança en selle, et la marquise l'imita, voyant qu'il fallait en prendre son parti.

Inès montait une fine jument arabe qu'elle avait amenée d'Espagne, aux formes un peu anguleuses, à la tête petite et courte, aux jambes déliées et nerveuses. La marquise avait un de ces beaux chevaux normands si estimés autrefois et dont la race est perdue aujourd'hui.

— Allons donc, dit la 'marquise, puisque vous le voulez ; a nous deux.

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— Oui, dit Inès on lui jolanl un regard plein d'une sombre énergie ; à nous deu\.

Le sigoal fut donné, et les deux coursiers partirent avec la rapidité d'une flèche.

La marquise dirigeait habilement un cheval, comme elle l'avait laissé li penser en proposant un défi dont le seul but était de se ménager un lète-à-tête avec Raoul ; mais elle manquait de sangfroid ; aussi, après avoir dévoré en un clin d'œil la

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niûilié (le la c«arriere qu'elle avait a parcourir, la rapidité fantastique de celle course commenca-t-elle a lui tourner la tête. Elle voulut retenir son cheval, mais j le fougueux animal, après avoir fait deux ou trois tours sur lui-même, refusa d'obéir a la faible main qui voulait le dominer et s'élança en hennissant sur les traces de la jument.

"— Arrêtez donc, dit-elle a Inès, lorsqu'elle l'eut rattrapée, je n'en puis phis, et vous voyez que je suis h votre discrétion.

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— J(^ le savais, répoudit Inèîj, en donnant Usa jument un léger coup de lioussine qui la lit redoubler de vilesse.

La marquise voulul parler encore; mais elle avait la respiration coupée, et lorsqu'elle put reprendre la parole, elle s'aperçu avec épouvante qu'elle n'était qu'a cinquante pas du coteau qui tombait a pic dans la vallée, et que la comtesse, au lieu de ralentir sa course, ne cessait au contraire d'exciter sa jument, qui filait, comme emportée par un coup de vent.

— Grand Dieu ! s'écria-t-elle, pâle de

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