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qu'il dévorai 1 espace. J'aurais voulu faire le lour (lu luoiulc eu une heure; mais, qu'avez-vous donc, ma mère? vous paraissez tout émue.
— Ce n'est rien, répondit Inès, je pensais avec douleur combien lu étais heureux alors, et combien vite ce bonheur s'est évanoui.
— Vous vous trompez, ma mère ; j'étais joyeux alors, mais c*est aujourd'hui seulement que je suis heureux, car ma joie vient du cœur.
252 LE ROIITIKR
— Pauvre enfant!
— Mère chèrç et adorée ! comment ne serais-je pas heureux près de vous ! comment ne me tiendriez-vous pas lieu de tout, quand je sais que vous ne faites pas un pas, que vous ne formez pas un vœu qui ne se rapportent a moi , qui n'aient pas pour but le retour de ma santé !
— Ne t'exalte pas ainsi, mon enfant, et ne t'exagère pas quelques témoignages d'une tendresse bien naturelle.
UK NOU,>iAM)lE ^i^S
— Je ne puis exagérer quand je parle de voire tendresse, ma mère. Ah ! c'est que je sais bien des choses dont vous ne me croyez pas instruit.
— Que veux-tu dire, mon enfant ?
— Je veux dire, ma mère, que tous les malins, a l'heure où vous me croyez encore plongé dans le sommeil, vous quittez furtivement le château pour venir vous agenouiller au pied de la chapelle qui domine cette côte escarpée , et que ce pénible pèlerinage, c'est pour moi seul,
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c'est pour appeler sur ma léte la proleclion de la Vierge, que vous l'entreprenez tous les jours. Mais, ma mère, si la Vierge reste sourde k vos prières, c'est que vous l'implorez pour un ingrat, car chaque matin j'épie votre départ, caché derrière les rideaux de ma fenêtre, et quand je vous suis de l'œil à travers la ville, quand après vous avoir longtemps perdue de vue, je vous retrouve tout a coup au bas de cette montagne, quand je vous vois, vous si pâle et si languissante , gravir lentement cet âpre et rude escalier et vous reposer a chaque marciie, brisée da fatigue, alors, ma mère, je vous plains du plus profond de mon âme, et cepea--
clanl je pleure de joie el d'ivresse , el loii$ les jours j'éprouve je ne sais quelle voluplo iiniuense el inelTable a vous voir recommencer cette voie douloureuse. Orna mère! ma mère! je suis bien haïssable, et cependant, je vous aime d'un amour sans bornes.
Raoul se cacha les visage dans ses deux mains, saisi d'un accès de sensibilité exaltée.
— Raoul, mon enfant, lui dit lues, avec
cet accent qui bouleversait l'àme du jeune
Lli KOirlKH
homme, depuis quelque temps la sensibilité déborde avec une violence et une facilité qui m'effraient.
— Hélas ! ma mère, c'est alors que je suis parfaitement heureux , c'est alors qu'il n'est pas au monde de destinée, si belle qu'elle soit, comparable a la mienne.
— Oui, mais ce bonheur te tue. Je voudrais te voir renoncer à ces émotions qui te brisent, pour reprendre ta vie active d'autrefois»
— sÈh bien, ma mère, j'ai dt^ja prévenu vos vœux, car désormais je veux vous accompagner chaque malin dans le pèlerinage que vous avez accompli seule jusqu'à ce jour, et c'est pour cela que je suis venu aujourd'hui au ïréport.
ïu n'y souples pas, mon enfant, cette
fatigue est au-dessus de tes forces.
— Non, ma mère, car vous êtes faible comme moi et vous la supportez. N'essayez pas de changer ma résolution, ce serait inutile. D'ailleurs, il me semble que l'air
pur ol fort qu'oi). respin- la-hanl rendra quelque vigueur à mon corps.
Inès consentit enfin au projet de Raoulj el, une heure après, ils arrivaient 3u pied de la chapelle, haletants de fatigue et couverts sueur.
Ils s'agenouillèrent aussitôt sur les degrés du porche qui surmonte la naïve figure de la Vierge, Inès pour appeler sur Raoul les bénediclions de la mère du Sauveur, Raoul pour jeter ses pensées dans la même voie qu'allaient parcourir celles
d'Inès: puis ils se Icvèreiil cl s'en furent s'asseoir a i'e\lrémilé de 1;\ falaise, les pieds pendanls au-dessus des vagues.
F^ nier, élincelant ça et Ta sous les rayons obliques du soleil, étalait dans un lointain sans bornes sa beaulé calme et majestueuse, tandis que de beaux nuages, poussés par un vent rapide venant de l'est, couraient sur l'azur du ciel comme de blanches voiles sur un autre Océan.
f- Inès et Raoul restèrent longtemps si-
lencieux et rêveurs devant ce spectacle;
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respirant à pleine poitrine cetle senteur pénétrante et sauv/ige qui parfume la cime dévastée des falaises, dégagées de cette lourde atmosphère qui, en rasant la surface du globe, recueille toutes les exhalaisons des âmes corrompues qui l'habitent, ils sentaient leurs sentiments s'épurer et s'agrandir comme si une parcelle de l'essence divine s'épanchait dans leur sein.
— Pourquoi donc n'allons-nous plus nous promener en mer? dit enfin Raoul.
-- Pourquoi irions-nous, répondit Inès, voir la mer? elle offre son immensité a tes
DE NOR.MAiNDllî 201
regards et a la pensée ; donne le vol a Ion imagination, el nous glissons a pleines voiles dans ce lointain que ta vue dislingue à peine, que la barque mettrait quatre heures k atteindre. Ces parages te fatiguent: nous nous transportons en un clin d'oeil vers les côtes de l'Angleterre, nous parcourrons ainsi plus de vingt lieues sans travail elsans lassitude. C'est ainsi que se feront désormais nos promenades en mer, autrement il n'y faut pas songer.
CHAIMTIÎK SEPTIE.^IF
Pendant un mois, Raoul vint ainsi avec Inès prier tous les matins à la Vierge et rêver en face de la mer, assis au bord de la falaise. Mais le retour continuel des émotions profondes qui agitaient son àmé
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dans celte vie intiuie, achevèrent d'énerver son corps languissant, et bientôt il ne put Iranchir l'enceinte du parc. Puis cette promenade ne tarda pas a dépasser ses forces, il fallut la restreindre à quelques tours de jardin, jusqu'à ce qu'enlin jl fut forcé de garder la chambre. Alors Inès devint sombre, taciturne, et outre le désespoir immense qui rongeait ^on âme, on devinait quelque projet funeste dans l'effrayante fixité de son regard tiévreux. 11 lui arrivait souvent de sortir du château au milieu de la nuit pour aller errer sous les ruines imposantes de l'antique forteresse qui fut jadis la prison de Charlesle-Simple. Mais sans duule ces ruines
eiïnivaiiles ('veiHaieiit Une slnipalhie àvcivle dans 1 àine orageuse cVliiès^ car eHô passait de longues heures à se promener dans leurs Léiièhres.
Souvent aussi elle preuait pour but de ses courses nocturnes la chapelle de la Vierge^ passant comme une ombre dans les rues désertes d'Eu et du Tréporl, gravissant lentement les degrés inégauît de la cote, dont chaque saillie lui était connue^ el s'ensevelissant sous le porche^ oii elle priait et sanglotait des heurtas entières en se frappant la poitrine.
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Un jour que le médecin, en sortant de la chaoïbre de Raoul, avait une physionomie plus inquiète que de coutume, Inès entraîna cet homme dans le parc, où elle eut avec lui un long entretien. Quand elle rentra au château, son visage s'était singulièrement rasséréné ; elle était toujours triste, mais sa physionomie avait cet air calme et grave qui annonce une haute décision et un parti pris inébranlable. Elle se rendit près de Raoul, dont les traits pâles et décharnés prirent a sa vue une expression déchirante de joie ineffable et de mélancolie profonde. Inès tressaillit, les larmes lui vinrent aux yeux.
— Raoul, lui dit-elle, en s'asseyaût
U\i NoniM.vNDIB
près du fauteuil sur lequel il était étendu, mon enfant, prends courage, je viens de voir le médecin, et j\3spère que les forces le seront bientôt rendues.
— Je ne partage pas votre espoir, ma mère, répondit Raoul d'une voîx faible et languissante, mais que m'importe la mort! pourvu que vous soyez toujours la, près de moi, je ne la verrai pas venir; je m'endormirai du sommeil éternel avec le calme et la joie dans le cœur.
— Tune mourras pas, Raoul; songe que tu as dix-huit ans à peine.
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Raoul, les yeux fixés sur Inès et pressant sa uiain dans les siennes, écoutait avec ivresse sa voix douce et pleine, vibrante et sonore, sans prêter attention au sens de ses paroles. Il la contempla quelque temps en silence; puis il lui dit, avec un accent plein d'effusion :
— Chère et tendre mère! vous ne saurez jamais à quel point je vous aime.
Tenez, je ne sais comment e\pîi(juer cela, mais quand vous n'êtes pas la, les choses les plus indifférentes me rappelleni votre souvenir; votre ima^e se rattache dans mon àme a tout ce qui est harmonieux et
, ri-: N(>;ni\.M>iH ^1\-
]u*'Au (lîinp l;i nahire. (.os miniics do potnj)re oîi s'onfonce le soleil, la poussière d'or qui llolto sur la cime dos arbros au déclin du jour, la vai^ue rumeur ([ue produit la naiun^ en travail dans le silence de la nuit, ton! cola me fait songer a vous et m'arrache des lavmes qnafid je sui^ seid, des larmes di'^liciouses.
— Et n'as-tu jamais d'autres larmes, jamais d'aulros émotions, Raoul ?
Raoul baisa les mains de sa mère et ne répondit rien.
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— Raoul, lui dit Inès après un long silence, promels-raoi que dès que tu auras recouvré tes forces, le premier usage que tu en feras sera d'aller prier pour moi k la Chapelle de la Vierge.
— Pour vous, ma mère! oliî je n'y manquerai pas ; nous irons ensemble, vous m'aiderez a gravir la montagne.
— Sans doute, dit Inès un peu troublée, mais, mon enfant, il pourrait se faire que je fusse malade moi-même ou absente momentanément, nous ne pouvons prévoir ce que l'avenir nous réserve, et quoique
htî NOttMANDllî
Tun el Tautre cas ne soient guère probables, je désire que lu me promelles, si cela arrivait, d'accomplir encore une fois, a mon intention, ce pMerinaiçe que nous avons fait si souvent ensemble.
— Je vous le promets, ma mère; coQiptez sur ma parole.
— Allons, mon enfant, voici la nuit qui vient, je vais te laisser reposer.
Elle l'embrassa sur le front avec une tendresse profonde, et s'éloigna les yeux, pleins de larmes.