‹ La roche sanglanteChapitre 10 sur 14 · CHAPITRE DOUZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIEME

Sftottl et Xarlla.

Parmi les vieilles maisons qui s'élevalent sur la partie du quai comprise entre leCliâtelet et la place de Grève, il en était une qui se distinguait entre toutes

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par la bizarrerie de son architecture, par Tantiquité de sa construction et par les sculptures eu bois de chêne dont elle était toute caparaçonnée. Très étroite par la base, elle allait toujours en s^évasant jusqu'au toit, tout au rebours des maisons voisines, et cette disposition singulière lui donnait un air de ruine que complétaient merveilleusement les vieilles et naïves sculptures de chêne, si lézardées, si noircies, si vermoulues, qu'elles semblaient près de tomber en poussière.

Le rez-de-chaussée de cette maison élait abandonné ; le premier et le second étages

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seuls claieut habités, comme le lémoignaienl des vitraux éclatants mêlés aux anciens, et nouvellement enchâssés dans leurs losanges de plomb.

Au premier étage, nous trouvons a cette heure deux personnages de notre connaissance, occupés a causer familièrement; l'un parlant beaucoup, mais avec un calme et une indifférence qui attestent le peu d'intérêt qu'il attache a cet entretien ; l'autre se contentant d'écouter, mais écoutant avec une attention, une fièvre, une ardeur, qui prouvent au contraire

que chaque parole de son interlocuteur a u 9

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pour lui une valeur et uae portée considérables, quoiqu'il fasse tous ses efforts pour n'en rien laisser paraître.

Le premier de ces deux individus est Clochepain ; le second n'est autre que la Maugrabine, qui habite la maison dans laquelle nous conduisons le lecteur.

— En vérité, mère Zarita, dit tout a coup Clochepain, il faut avouer que vous êtes tout de même une bonne femme et que je vous avais bien mal jugée au premier abord, quand je vous ai rencontrée Ja-bas, du côté de Fenestrang^e.

— El pourquoi ine trouves-tu si bonne femme aujourd'hui, Clochepain?

— Mais parce que vous écoutez tout mon bavardage avec une complaisance dont je ne vous aurais jamais crue capable, vous ayant toujours vue brève de paroles et sombre de caractère à intimider le bon Dieu en personne.

— Que veux-tu? Tame a parfois ses jours de deuil et de tristesse. La mienne esl joyeuse aujourd'hui, et voila pourquoi j'écoule, non-seulement avec complaisance, mai» avec un vif plaisir, ce qui

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m'eût eniiuyée, fatiguée peut-être, je l'avoue, dans une autre disposition d'esprit. Oui, oui, je me suis intéressée beaucoup, je t'assure, a tes joies et a tes espiègleries d'enfanls, à la fin si triste de ton pauvre Briquet, et même à ta haine contre ce Raoul de Fenestrange, ainsi qu'à l'histoire mystérieuse qui donne a sa naissance une origine beaucaup moins illustre que celle qu'on lui attribue a tort. Mais ne m'as4u pas dit que ces détails si curieux étaient venus a ta connaissance par une conversation surprise par toi entre ta défunte comtesse de Fenestrange et Aïssa la Candiote ?

— Oui, oui, répondit Clochepain, et ce

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fut, je VOUS le jure, une scène terrible que celle où Aïssa osa alTirnier au comte qu'elle ne savait ce que voulait dire la pauvre comtesse, quand celle-ci la pria de lire les deux pièces, dont l'une prouvait son innocence et l'autre la substitution d'un bâtard, qui n'est autre que Raoul, à un enfant légitime, transporté en Allemagne par ordre du comte, et perdu depuis du côté de Manheim.

— Manheim? Oui, tu as h'\on dit Manheim, n'est-ce pas? s'écria vivement Zarila.

— Oh! c'est bien Manheim; mais je

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m'oublie la- bas h bavarder, tandis que j'ai bien autre chose a faire. Je vais donc vous dire adieu, en vous remerciant d'avoir bien voulu tirer encore une fois mon horoscope, dont je suis ravi, car il s'ac-corde parfaitement avec le premier et me laisse entrevoir exactement la même destinée, la carrière que je rêve depuis mou enfance. Mais des remercîmenls, ça ne suffit pas, et...

11 mit la main a son escarcelle.

- Non, non , garde ton argent, lui dit vivement Zarita. Je me trouve suffisamment pajTe par cet entretien, qui m'a offert une distraction fort agréable.

— Vrai ! dit Clochepain, tout joyeux de ne pas débourser.

— Très vrai. El chaque fois que tu voudras venir causer ainsi quelques instants avec moi, je lirai toujours dans ta main sans rien exiger'de toi autre chose que de vouloir bien jeter ainsi la gaîté de ta jeunesse sur les soucis qui m'assiègent,

comme un rayon de soleil sur la neige

qui couvre la lerre.

— Âh! bien ! soyez tranquille mère Zarita, dit Clochepair, je reviendrai vous voir quelquefois, et puisque vous aimez

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tant à causer de Fenestrange, nous en

reparlerons.

11 remercia encore une fois la Maugrabine et sortit en chantant.

Zarita entendait encore sa voix retentir dans l'escalier, quand une porte, habilement dissimulée au fond de la pièce par les plis d'une draperie bizarre, s'ouvrit tout a coup, et une jeune fille entra.

 voir la pâleur de son visage, l'abattement de ses beaux yeux bleus, l'allanguissement général de toute sa personne,

on hésitait à reconnaître en elle cette fraîche et pure Gillette d'autrefois, si radieuse de naïveté et de candeur. Une expression de profonde tristesse assombrissait son front et transformait complètement le type de sa physionomie.

Dès qu'elle l'aperçut, Zarita courut a elle, les traits rayonnants.

— Gillette, mon enfant, ma Gillette adorée ! s'écria-t.-elle en la pressant dans ses bras. Ah! viens partager la joie qui me transporte, bientôt cette pâleur qui inquiète si vivement ma tendresse, cette

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douleur mystérieuse, inexplicable, qui te ron^e sans relâche et menace de briser un à un tous les ressorts de ta vie, tout cela va disparaître comme par enchantement et nous allons revenir aux beaux jours où tu avais le bonheur et la santé, car la malédiction qui pesait sur nous va être levée.

— Que voulez-vous dire, ma mère?

murmura Gillette, en regardantZaritaavec surprise, je ne vous comprends pas.

— C'est vrai, lu ne sais pas; mais je suis si heureuse, vois-tu, que ma pauvre tète s'égare.

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Et elle ajouta avec une exaltation qui redoubla l'étonnement de la jeune fille.

— Ainsi, ce jeune homme, c'est Robert de Feneslran^e; ainsi, je vais pouvoir lui rendre son nom, sa famille, son ran^, et réparer d'un seul coup tout le mal que je lui ai fait. Oh! alors j'irai trouver l'homme de Dieu ! ce prêtre jusqu'à présent inexorable, et il se laissera fléchir enfin, et il lèvera le terrible anatiième qu'il a laissé si lon«^temps suspendu sur ma tète et sur celle de mon enfant!

Gillette s'approcha d'elle et la regardant avec inquiétude:

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— Mère, lui dit-elle, vous m'effrayez , on dirait que votre esprit s'égare.

— Oh ! rassure-toi, mon enfant, ce n'est pas de la folie, c'est du bonheur qui me transporte hors de moi et me fait parler ainsi: mais, dis-moi, ta compagne, comment se trouve-t-elle en ce moment? commence-t-elle a s'habituer à celle triste demeure, à cette captivité si cruelle pour une jeune fille de son âge ?

— Elle est remplie de douceur et de résignation, ma mère, elle m'a prise en grande amitié et assure qu'elle se trouve heureuse près de moi.

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— Que fait-elle a celle heure?

— Elle regarde passer les cavaliers et les gens du peuple (jui remplissent le quai.

La Maugrabine allait adresser une nouvelle questiouà Gillette, quand la porte secrète par laquelle était entrée celle-ci se rouvrit avec violence, et une autre jeune fille entra, les yeux égarés, les traits défigurés par la terreur.

Cette jeune fille c'était Diane de Cevoles.

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— 31on Dieu! qu*avez-vousdonc? s^écria Gillelte en s'élançant vers elle.

— Oh ! secourez-moi , protégez-moi !

murmura Diane d'une voix brisée et en tournant vers la porte d'entrée des regards pleins d'effroi.

Et elle se laissa tomber sur un siège, comme écrasée sous la violence de son émotion.

— Jésus ! mais que vous est-il donc arrivé, chère demoiselle, lui demanda Zarita.

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— Je l'ai vu, répondit Diane, tout à riieure, la, en regardant par la fcnelre; je l'ai vu et lui aussi m'a aperçue, ses yeux se sont fjxés sur moi; il va venir me réclamer, m'enlever de vive force, je suis perdue, perdue!!

— Ne craignez rie'n", dit Zarita, il me tuerait plutôt que de loucher à un cheveu de votre tête; il démolirait cette maison pierre a pierre plutôt que de vous en arracher , car j'ai répondu de vous à celui qui vous a remise entre mes mains, et pour le salut de mon âme, je ne voudrais pas qu'il eut a me reprocher votre perle. Te-

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nez^ cachez-vous ici, ne bougez pas, el demeurez convaincue d'une chose, c'est que, moi vivante, vous n'avez rien à redouter de qui que ce soit.

Elle toucha un ressort et un panneau s'ouvrit, laissant voir un petit cabinet qui recevait l'air et la lumière par une fenêtre longue pratiquée sur le derrière de la maison.

Diane entra dans celte cachette el le panneau se referma.

— Toi, mon enfant, dit Zarila à Gillette, rentre dans ta chambre.

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La jeune fille jeta a sa mère un regard triste et caressant et disparut.

Au même instant, on heurta violemment k la porte; Zarita s'en fut ouvrir.

Ellereconnutaussitot Raoul, quoiqu'elle ne Teût vu qu'une seule fois dans sa vie, lorsqu'il allait a la rencontre de son frère, et qu'il l'avait obligée de lui chanter la ballade de la Rocho-Sanglantè; mais un coup d'œil lui sutïil pour la convaincre que lui ne la reconnassait pas.

— Salut, messire, dit-elle en s'inclinant, que puis-je pour votre service?

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