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CHAPITRE douzième

La «orelère «'amuse.

La Maugrabine alla prendre un petit

réchaud dans un coin, puis une poignée

de bruyère sèche, qu*elle étendit branche

à branche au fond du réchaud jusqu'à ce

que la superficie en fut entièrement cou- H 11

iÔi LU ROUTIliR

ver le. Cette opération terminée, elle tira d'un vieux bahut une fiole pleine d'une eau limpide qu'elle répandit sur les branches de bruyère^ et quand elle eût versé jusqu'à la dernière goutte, elle fit jaillir une flamme d'une espèce d'étui long et étroit en y introduisant un morceau de bois très mince. Alors elle approcha cette Hamme des branches de bruyère tout humectées d'eau, et au grand étonnement de Raoul, les bruyères prirent feu.

Pendant que la flamme s'élevait et s'a* baissait, une flamnie bleue, funeste et siuislre k l'qeil, Zarita, accroupie à terre,

Di; NoILMA.NDlli i03

lisait a celle clarlé hizarre, les caractères dun livre rempli de signes cabalistiques.

Pendant ce temps, Raoul, immobile a sa place, suivait d'un œil stupéfait tous les prestes de Zarita, qui était tellement absorbée qu'elle paraissait avoir oublié jusqu'à sa présence.

Quand les bruyères furent entièrement consumées, la Maugrabi ne quitta son livre, se pencba sur le réchaud el se mit a suivre avec une attention profonde^ minutieuse, les lignes noires qui se détachaient çli el la sûr la cendre grise. Puis se relovant brusquement :

i64 LE RoriiiiK

— Ta main gauche, dit-elle a Raoul-

Raoul lui donna sa main ouverte ; mais en dépit du courage dont il venait de se vanter tout a rheure^ il ne put s'empêcher d'éprouver quelque émotion en face de la scène bizarre dont il venait d'être témoin et devant la conviction profonde, imperturbable, que respiraient les traits de la

Maugrabine.

Cependant il fil tous ses efforts pour dissimuler ce sentiment sous un air d'indifférence et de dédain. Mais celte dissimulation ne tint pas longtemps, et un

DK NOUIVÏANDIK iG5

trouble violent s'em[)ara de son esprit, quand il vit Zarita fixer sur lui des regards ou se lisaient la stupéfaction et la terreur.

— Eh bien, qu'y a-t-il donc et qu'as tu à m'apprendre de si efTrayaiit? dit Raoul, conservant encore assez de force pour lui adresser celte question d'un ton dégagé.

— Seigneur, voiPa qui est inouï, voila qui est vraiment étrange et inexplicable , murmura Zarita en levant les yeux au ciel.

Lh UOllTliai

— Mais qu'y a-t-il donc? s'écria Raoul, laissant déborder toiU a coup l'angoisse qui le dévorait.

— Non , non , reprit la Maugrabine, comme dominée par la grandeur de la vision qu'elle contemplait, non, jamais rien de si terrible ne ai'aété révélé depuis que je sonde les secrets de la nature elles mys terres invisibles qui échappent aux.

sens grossiers des mortels; jamais phénomène si eiïroyable n'a frappé mon imagination.

- Mais parle donc, sorcière maudite,

DU NORMAÎ^DIK 10/

qu'y a-t-il et que Yoîs-tu? reprit Raoul dont Ja voix silïlait a travers ses dents serrées l'une contre l'autre par la terreur.

11 se fit un moment de silence, puis Zarita étendit la main vers Raoul avec un geste solennel :

— Ecoute bien, lui dit-elle, et après ce que tu vas entendre, tu ne seras plus tenté de brûler ma maison pour y trouver la femme que tu cherches.

— Tu sais donc où elle est ?

LK ROUTtRR

— Oui.

— Et C3lui qui me Ta ravie, tu le connais aussi ?

— Oui.

Son nom ?

— Il n'en a plus.

— Que veux-tu dire?

— Je veux dire que celui qui t'a ravi ta femme... ah ! voila vraiment de quoi faire

PE NORMAISDIK 1(^9

chanceler Tespril le plus robuste, voilà ce que je ne puis m'expliquer moi-même...

— Eh bien?

— Eh bien! celui-là est mort.

— Mort! s'écria Raoul, en passant la main sur son front qui s'inonda d'une sueur subite, mort!... il est donc vraiy c'est donc son ombre que j'ai vue!

La Maugrabine reprit d'une voix ^rave et lente :

— Les yeux de mon esprit suivent sa

J70 LK KOUTllîR

trace lumineuse dans le passé et voila les tableaux qui se déroulent b mes regards; j'aperçois une plaine immense et de hautes montagnes, et partout, partout la neige, sur la campagne qui s'étend au loin, plane et unie sur les roches pittoresques, dans les chemins effondrés, sur les pins gigantescfues dont les branches ploient sous ce fardeau comme des br^ls trop chargés.

— Et le soleil éclaire-t-il ceUe campagne désolée? demanda Raoul.

Non, répondit Zarita, ce sont les

DE .NOKMA.NUlï 171

rayons de la lune qui f» lissent comme des lames d'ai-^ent sur la blancheur de la neige.

— C'est donc la nuit?

— Oui.

— Après? dit Raoul d'une voix sombre.

- Je vois s'élever dans la plaine un amas de roches bizarres d'un aspect sinistre, au milieu desquelles la nature a creusé un gouffre effrayant. Tout à coup un galop se fait enlcndrej et je >ois venir

172 Ui ROUTIER

de loin deux cavaliers, lis approchent peu à peu, carlls ont mis leurs coursiers au pas; enfin ils gravissent la roche maudite, et les voilà parvenus au sommet.

Zarita se tut subitement comme si l'émotion eût étouffé sa voix.

— Cortinuedonc, lui dit Raoul.

— Oh! malheur! malheur! s'écria la MaugTabine5run d s deux cavaliers frappe l'autre d'un coup de poignard, et une traînée de sang rougit la neige.

— Oîi est-il frappé ? -

— Au COU. Je vois d'ici la blessure ; elle est profonde et mortelle; je vois la této de la victime; elle es( pâle, avec un front plein de noblesse et une longue et épaisse chevelure, qui traînent dans la neige, inondés de san^. Quant au meurtrier...

— Eh bien ? demanda Raoul.

Zarita garda encore une fois le silence pendant quelques instants, puis regardant Raoul avec une expression solennelle et presque menaçante :

-— Oseras-tu en entendre davantage ?

lui dit-elle.

Raoul hésita longtemps.

— Réponds à une seule question, dit-il enfin : peux-tu n)*apprendre ce qu'est de- Venue la femme que je cherche en ce moment ?

— Ne t'ai-je pas dit que celui qui te l'avait ravie n'est plus de ce monde.

Oui, tu m'as dit cela ; mais...

— Eh bien ! ne comprends-tu pas que la femme enlevée par une ombre ne saurait plus être sur cette terre ?

DE NORMANUIK |75

— Quoi! tu es sûre...

— Si lu veux la trouver, va de tombeaux en tombeaux et lève la pierre qui recouvre les morts.

Raoul se frappa le front avec un geste plein de désespoir, puis se levant brusquement et tirant son escarcelle, qu'il jeta aux pieds de la Maugrabine :

— Sorcière de malheur ! s'écria-t-il , que le ciel te maudisse et que la foudre Vécrase !

Et il s'élança dehors en jurant et maugréajût comme un damné.

176 LK ROUTIKU

Zarila resta quelques instants immobile, les regards fixés sur la porte par laquelle il était sorti, les bras croisés sur la poitrine, les traits empreints d'une expression profondément dédaigneuse.

— Pauvre espèce que ces hommes de sang et de meurtre, murmura-t-elle, qui s'imaginent que la puissance est du côté delà force brutale!

Puis, après avoir remis en place tous lesinstruments h l'aide desquels elle venait d'agir si violemment sur l'imagination de Raoul, elle se disposait a rendre Diane a

la liberté quand sa porte s'ouvrit de nouveau.

Cette fois, c'était une femme qui entrait, et cette fentme, c'était Aïssa la Candiote. Mais elle était masquée et couverte d'un vêtement assez ample pour dissimuler tous les signes auxquels on eût pu la reconnaître.

Elle sarrêta un instant sur le seuil et Zarila vit ses yeux se fixer sur elle a travers les trous de son masque, noirs et étinrelants comme deux frapnienl^ de

jais.

Eiifiii elle fii quelques pas vers laMaa* grabine, qui l'attendait grave et impassi^ ble comme de coutume, si bien que la Candiote avait renoncé a lire sur son visage de marbre ce qui se passait au fond de son a me.

C'est bien vous qu'on appelle Zarita

la Maugrabine? lui dit-elle.

— Oui, cest la mon nom, répoadit Zarita.

-- C'est bien vous, reprit Âïssa, qui appartenez a Charles de Navarre?

DE NOUVlAMDUi 1 7U

— Oui, je lui appartiens, dil la Maugra-

bine avec un accent étrange.

— Eh bien ! c'est de sa part que je vient a vous.

— Eu elTel, il m'a prévenue que je recevrais la visite d'une femme masquée et m'a donné ordre de lui rendre tous les services qui seraient en mon pouvoir.

— Il n'a rien dit de plus ?

— Rien.

Il ne vous a pas même laissé îi enten-

180 IJ.V ROUTIKH

dre la nature du serviceque j'aurais k vous demander ?

— Non.

Aïssa resta quelques instants sans reprendre la parole : son visage étant masqué, pas un geste, pas un signe ne trahissait sa pensée, et cependant. Zarita comprit qu'elle était embarrassée pour expliquer le but de sa visite et que c'était là la cause de son silence.

— Nous sommes bien seules ici, reprit enfin la Candiote en laisanl un pas de plus vers Zarita.

DE NOUMANDIK 181

— Enlièrcmenf soulos.

— Alors je vais vous dire ce qui m'amène.

— Zarila lui fit signe de s'asseoir sur un des escabeaux de bois sculpté qui garnissaient la pièce, puis ayant pris elle-même un siège pareil :

— Je vous écoule, lui dit-elle.

Aïssa parut encore éprouver un moment de gène et d'embarras, puis relevant vivement la tête d'un air déterminé :

\S2, LK UOtlIlU

— Le roi de Navarre m'a assuré, dilelle, que vous étiez une femme forlliahile, versée dans plusieurs sciences à la fois, et que vous n'étiez pas moins apte à composer des philtres et des élixirs qu a lire dans les astres les destinées futures.

— Lé roi de Navarre a trop souvent utilisé mes talents pour en ignorer un seul, répondit Zarita avec une légère teinte d'ironie dans l'accent ; vous pouvez donc vous en rapporter a ce qu'il vôtis a dit et m'apprendre a quelle science vous voulez avoir recours aujourd'hui*

— Si vous êtes réellement un de ces

1)1-: NORMAMUK 185

esprits d'c^lite nu\(iacls Dieu a accordé la facullé de voir au-delà des limites imposées aux intelligences vulgaires, vous devinerez peut-être, sans que je sois obligée de le dire moi-même, auquel de vos talents je veux avoir recours.

Je vais essayer, dit Zarita.

Elle reprit, après avoir embrassé d'uu coup d'œil rapide et profond toute la personne de la Candiote :

— Et d'abord ce n'est pas pour déchif-

184 V LK ROUTIKR

frer le livre mystérieux de Tavenir que vous êtes ici.

— Ah ! vous pensez...

~~ Que c'est une toute autre préoccupation qui vous absorbe k cette beure.

— Et d'où vient cette croyance?

— De voire caractère que je vois percer dans vos poses, dans le son de votre voix, dans l'accent de votre parole, caractère rén^^chi, déterminé, viril, qui n'admet ni peur ni faiblesse.

DK NOKMANDIU 485

— Vous pensez plulôl, n'est-ce pas, quVlant femme, je viens vous demander quelque philtre loul puissant pour conjurer rinfiJéJilé de quelque amoureux ?

Zarita ne répondit paè.

— Hier encore, reprit Aïssa, j'aurais pu venir pour ce motit. guidée par une crainte jalouse; mais depuis, il y a quelques heures, j'ai eu un entrelien avec /«/', et il m'a prouvé que toutes mes terreurs n'étaient que folie, et mon cœur a été rassuré.

Î^S LE nouftiiiii

■-^ Âh! je vois que ce n'est pas encore cela qui t'amène.

— Alors, que supposes-tu doue, sorcière?

— Je ne suppose pas, je devine ; mais comme je ne veux pas déplaire a celui qui t'envoie en m'exposant a blesser ton orgueil, j'attends que tu parles.

Il se fit encore un moment de silence ; ce fut Aïssa qui le rompit.

Zarita, dit-elle, le roi de Navarre âè^

sure que lu coiuiais li verlu de loulesics plantes et (jue lu suis eu tirer des cllets merveilleux.

— Oui, répondit ZariLl , toutes ces plantes et toutes ces lleurs qui couvrent la terre, étalant aux feganis enchantés les plus ravissantes couleurs, embaumant l'air des plus doux parlums, je sais les propriétés secrètes qu'elles renferment dans les mystérieux abîmes de leurs calices ; je sais celles qui donnen t le sommeil, celles qui éveillent la leiulresse ou la haine dans les cœurs, celles enlin dont les blancs pétales, habilement pressurés, dii-

Î88 LE ROUTIKR

tillent goutte a goutte la colère, la folie ou la morL

— La colère, la folie ou la morl, répéta la Candiote d'une voi\ lente et en appuyant sur chaque mot.

— Que choisis-tu? demanda la Maugrabine.

— La colère est une passion ridicule, la folie est déirradanie, car elle ne laisse plus de Thomme qu'un cadavre agité par des muscles ; cela répugne.

— Resle la mort, dit Zarila en baissant la voix.

— Je serais curieuse de voir la fleur qui possède le pouvoir d'éteindre une âme.

Zarita prit sur un meuble un livre volu« milieux et se mit a le feuilleter. Chaque page était couverte de (leurs desséchées et rangées symétriquement Tune près de l'autre.

— Tenez, dit-elle en montrant enOn à la Candiote une Heur d'un bleu admirable, Yo\ ez-vous cela ? VÂi bien ! si vous posiez seulement sur voire langue uue goutte exprimée de cette belle Heur, vous tomberiez foudroyée à l'instant même.

190 kr. BOUTïEa

~-^L*effet est bien rapide, dit Aïssa,

— On peut le rendre moins prompt eu le mêlant a d'autres substances.

— A la bonne heure.

— J'ai la une fiole dont l'effet ne se fait sentir qu'au bout de quelques heures.

— Peut-elle être versée dans du vin de Chypre sans le décomposer, sans exciter la défiance ?

— Non, car le vin de Chypre est un vin

clair qui subirait une all/>ralion visible à travers le cristal.

— IMais si, au lieu d'une coupe de cristal, c'était une coupe d'or ?

Une coupe royale, dit Zarita,

— Je dis une coupe d'or, répliqua vive* mentÂïssa.

— En ce cas, je ne vois plus aucun danger.

^- Cette liqueur peut-elle se garder

492 LE ROUTIIlR

vin^t-quatre heures sans inconvénient?

— Oui, elle peut se garder jusqu'à demain Jour des rois.

— Bien.

— Elle sera donc bue à la santé du roi de France ?

— Oui, a la santé du roi de France.

— Eh bien ! voila ce qu*il vous faut.

Elle ouvrit une armoire, et parmi plus

DE NOUMANDItt i95

de cent Ooles de toute nuance et de toute dimension, ellcen pril une si pelile qu'c^lIe pouvait contenir a peine dix gouttes de liqueur.

Elle la remit a Aïssa qui la regarda un instant en silence, puis sortit aussitcM après avQir donné quelques pièces d'or a la Maugrabine.

Dès qu'elle fut dehors, celle-ci s'en fut ouvrir enfin a Diane. Elle la trouva pâle et tremblante d'émotion.

— Qu'avez-vous donc, mon enfant, lui

demanda Zarita, a i»

I9i LK RÔUTIRU 9U NpUMANDÏK

— Rien, oh! rien, répondit la jeune fille.

Puis elle murmura tout bas, mais si bas que la Maugrabine ne put l'entendre :

- Du poison ! C'est la mort d'un homme que cette femme vient d'emporter, mais qui donc est menacé? Savoir cela et ne pouvoir sauver le malheureux!... Mon Dieu! mon Dieu !

Gillette entra dans ce moment et Diane se jetadans ses bias pour cacher le trouble auquel elle était en proie*

CilAPITHE TRIi:tZlÈ.\lË

Clo«h«paiii «kt an mieax aTocRaoal.

Le lendemaia de ce jour, aprè:; une longue nuit d*insomnie passée dans des alternatives de fureur, d'épouvante î de désespoir, Raoul était sorti de sa demeure et marchait au liasard à travers les rues

étroites de Paris, les traits couverts d*une pâleur livide^ les yeux étincelants d'uu éclat sauvage, quaud il s'arrêta brusquement, stupéfait de s'entendre appeler par son nom. Il se retourna et reconnut Clochepain qui courait sur ses talons.

— N'es-tu pas le neveu de Ouiscard, un ancien serviteur de Fenestrange? lui dit-il.

— Oui, rponseigneur Raoul, répondit Clochepain en s'inclinant avec la plus profonde humilité, et le neveu de Guiscard se nomme toujours Clochepain comme autrefois, quand il avait l'iionneui' de vous

DU NÔRMANDlli JUU

rencontrer dans les hois, ou le long des murailles du vieux chàfeau oii votre sei^ gneurie daignait parfois le remarquer.

— Oui. je me rappelle maintenant; mais que me veux-tu ? Conunent oses-tu te permettre de m'adresser la parole connue si j'étais un de tes compagnons?

— Monseigneur, je n'aurais jamais eu cette audace, je vous prie de le croire, si je n'étais cliargé pour vous d'une mission des plus importantes.

— Toi? dit Raoul en toisant avec mépris je cUélif ÇlociKpain.

201) • Li: ROlîTîEîl

»— Eh! mon Dieu, oui, répondit Clochepain avec une bonhomie parfaite.

— Et quel est le haut personnage dont tu es devenu l'ambassadeur?

— Je ne vous dirai pas que c'est le roi de France.

— Je le crois bien.

— Oh ! non y c'est tout simplement le roi de Navarre,

— Le roi de Navarre ! allons donc.

DK NOKMANDIR t20 I

— Tenez, si vous connaissez son écriture, voyez plutôt.

Il tira de sa poche le feuillet déchiré des tablettes de Charles et le remit a Raoul, qui, du premier coup d'oeil, y reconnut avec surprise les caractères de son maître.

Puis se frappant subitement sur le front :

— En effet, dit-il, je t'ai vu depuis quelques jours au château d'Évreux etaFab-

baye Sainl-Gerraain. Tu es au service du Navarrais?

*02 u: Kuinihii

Clocbepain s'inclina avec grâce.

— Ah ça! tu ne l'as donc pas accompagné cette fois dans la tournée qu'il fait avec le dauphin?

—-Si fait, dit Clochepain ; mais si le dauphin doit accomplir un voyage de quelques jours, notre excursion, a nous, a duré à peine quelques heures, vu un léger accident qui nous est arrivé a Livry, et jdont celte lettre va vous donner connaissance.

Raoul ouvrit la lettre.

Voici ce qu'elle contenait :

« Je suis trahi par Robert de Fencs- » trange, votre frère, qui me lient prison- » nier au milieu de sa bande. Mettez tout » en œuvre pour me délivrer le plus vite » possible; n'épargnez pour cela ni peines, )) ni hommes, ni ar^'ent, et ayez toule con- > fiance dans le porteur de ce billet, qui » vous guidera et vous donnera tous les » renseignements désirables sur le lieu » de ma détention, car il a partagé mon » sorl pendant quelques heures.

i) ClIAJlLES. »

Raoul denH'Ura immobile, les veux fixés

'i04 LK IIOUTÎKR

sur cet écrit, quelques instants encore après l'avoir lu, puis il s'écria avec force : Allons, c'est impossible, le roi de Navarre est dans l'erreur, il n'y a plus de Routier de Normandie.

— Pardon, monseigneur, dit Clochepain, mais si j'osais me permettre d'avoir une opinion contraire à la vôtre, je vous dirais que c'est vous qui êtes dans l'erreur, et non monseigneur Ic^ roi de Navarre.

— Et moi, je déclare que tu ne sais ce que tu dis, car le Routier de Normandie, Robert de Fenestrange, est mort.

Di: KoivMA>biii 205

— En ce cas, je puis vous aifirmer (ju'il dissimule bien son malheur, car je l'ai \u arrêter le roi de Navarre comme je vous vois en ce moment, et vous savez que je me suis trouvé assez souvent en (ace de lui à Fenestrange pour le reconnaître aujourd'hui.

— Tu Tas vu! s'écria Raoul altéré.

— Et non-seulement je l'ai vu, mais j'ai entendu sa voix, mais j'ai senti sa main se poser sur mon épaule.

~ Et pourtant, murmura Raoul, il est mort, il est bien mort.

2Ô6 LE RoiniRa

— Quant a cela, c'est positif, car moi, Clochepain, moi qui vous parle, j*ai vu son cadavre.

— Toi?

— Je l'ai vu avec cinq a six autres routiers gisant au fond du gouffre de la Roche- Sanglante, pâle et glacé.

— Alors, pourquoi me dis-tu donc que lu l'as vu vivant?

— Allons, reprit Clochepain en jetant à Raoul un regard ironique, je comprends

ce qui vous lournienle «i fort, et je veux vous tirer de l'anxiété (jui vous dévoro depuis le jour oîi vous avez vu votre frère, Robert de Feneslrange, paraître tout à coup à votre banquet de noces, quand vous saviez, a n'en pas douter, qu'il avait roulé par accident au fond du précipice de la Roche-Sanglante, d'oîi il était impossible qu'il revînt jamais.

Raoul jeta un regard stupéfait sur Clochepain, qui reprit aussitôt :

r^ C'est un mystère impénétrable pour tout le moûde, ex.cepté pour moi, Cloche-

208 LE ROUTlEtt

4)aia., et je veux bien vous l'expliquer, quoique vous ayez joué jadis un assez mauvais tour à mon pauvre Briquet, mon chien, ou plutôt mon ami; mais c'était une espièglerie de jeune homme, et je vous l'ai pardonnée depuis longtemps; j'ai si peu de fie].

— Eh bien! voyons cette explication, s'écria Raoul.

— La voila en deux mots. Votre frère est bien mort, et je vous jure que son ombre ne songe nullement a revenir sur terre, comme se l'imaginent ces imbécilles de

DK NORMANDIE 201)

routiers, qui croient naïvement avoir un fantôme pour capitaine. Non. non, celuilà est bien en chair et en os comme Tau Ire, et tout le mystère est dans une plaisanterie du hasard, qui lui a donné, trait pour

* trait, le visage, le regard, la taille, la tournure, et jusqu'à la voix de Robert de Fenestrange.

— Un pareil miracle I C*est impossible.

— Oh ! cela pourrait s'expliquer peutêtre d'une façon qui n'aurait rien de miraculeux ; mais... Enûn, je sais ce que je

dis, et je jurerais sur les saints Évangiles, Il 1*

îii^ LÉ ROUTIBR

je jurerais sur le salut de mon âme et sur ma vie en ce monde, que le Routier de Normandie n'est pas plus un fantôme que vous et moi.

— C'est un homme! s'écria RaouL

— J'en suis sûr»

— Oii ! le ciel soit loué ! Maintenant les armes sont égales entre nous, malheur à lui!

II reprit après un moment de silence :

— Mais alors la Maugrabine, cette mi-

1)1 ^OK.UANDIK âli

sérable sorcière, s'est jouée de ma crédulité; elle possède mon secret, j*ai en elle une ennemie, et c'est bien Diane que j'ai vue h la fenêtre de sa maison. Diane!

Diane! ah ! il me la faut, il me la faut!

Et il se mit a courir comme un forcené à travers les rues..

Clochepain s'élança sur ses pas en lui criant :

— Monseigneur, monseigneur Raoul, oïl courez-vous ainsi? Attendez-moi donc; songez que le roi de Navarre...

:212 LIS KOLTllvR

Mais Raoul courait toujours sans s'iuquiéler des cris de Clochepain, qui heureusement était de force a lutter avec les plus agiles a ce genre d'exercice.

Enfin Raoul arriva à la demeure de la Maugrabine ; la porte en était ouverte, il s'élança dans la maison comme un furieux et parvint au premier étage en un clin d'œii. Mais la il s'arrêta désappointé, anéanti; la pièce était vide, complélement dégarnie de meubles, et tout annonçait que la maison était abandonnée.

— Tiens, c'est la maison de la Maugra-

1)K NOUMANDIP 2n

bine! s'écria Clochepniii en enlrant derrière Raoul.

— Plus personne ! dit celui-ci avec l'expression du plus profond désespoir.

— Dénichée! ajouta Clochepain, le hibou a pris son vol.

— Où la chercher maintenant? dit Raoul; et pourtant il faut que je la retrouve, quand je devrais fouiller toutes le- 'faisons de Paris, car c'est elle qui protège DianC) c'est' elle qui lui a donné asile.

214 iE HOUTIliR

11 se frappa le front comme illumine^ d'une idée subite.

— Charles de Navarre la trouvera bien, lui, s*écria-t-il ; oui, le seul moyen est de délivrer au plus vile le roi de Navarre.

Il ajouta après un moment de réflexion :

— Mais il y a un autre objet non moins important pour moi : ces pièces terribles qui menacent ma fortune, toute ma position, et qui sont entre les mains d'Aïssa, mon implacable ennemie. Ces papiers, c'est ma perte, il me les faut a tout prit ;

DK ISÛRMANDiLs 215

mais conimcnl me représenter chez elle après avoir voulu user de violence, et sachant les sentiments dont elle est animée a mon égard, impossihle !... Comment faire ?

Pendant qu'il se creusait la tête pour trouver une idée, ses regards tomherent sur Clochepain, qui le regardait a la dérobée avec une singulière expression,

— Ah! dis-moi, Clochepain? s'écria-t-il tout à coup.

— Monseigneur, dit Clochepain en s'avançant touf )urs humble et doucereux.

510 Uî nouTiiîR

— Tu connais Lorenzino, n'est-ce pas?

— Le page de madame Aïssa? Oui, oui, je le connais fort bien et depuis très longtemps, répondit Clochepain.

— Vous êtes camarades intimes^ s'il m'en souvient, (;ar je me rappelle vous avoir souvent rencontrés ensemble, maraudant dans les bois autour de Feues-

trange.

— C'est bien cela, monseigneur, à telle enseigne que, n'osant frapper Lorenzino quevous détestiez, mais que ramitiéd'Aïssa

et de inessire Robert protégeait contre votre humeur un peu violeiile, vous faisiez tomber sur moi seul les mauvais traitements dont votre excellent cœur eût voulu faire un égal partage entre nous deux.

— Me conserverais-tu rancune pour quelque petite vivacité? dit Raoul.

— Moi? par exemple! Pas plus pour cela que pour la farce un peu forte pourtant que vous avez jouée a mon chien Briquet. Je vous le répète, je n'ai pas plus de Del qu'une mouche.

^i^ LE ROOTIER

— Enfin, ayant été autrefois le compagnon assidu (le Lorenzino, étant toujours •resté depuis son camarade et même son ami, rien ne s'oppose a ce que tu ailles lui rendre visite de temps à autre, ne fût-ce que pour lui prouver que le temps, Tabsence et les événements n'ont rien changé a ton affection.

— Com,ment donc! mais il trouvera cela tout naturel, et en sera même enchanté.

— Tu sais ou il est a cette heure ?

Toujours chez «a maîlres&e, la belle

Aïssa, d'où il De sortirait pas pour une couronne de duc.

— Rien ne s'oppose a ce que lu te montres chez Aïssa ?

— Alisolument rien ; elle ne m'a jamais fait l'honneur de me témoigner une très vive sympathie, mais elle n'a aucune raison de me haïr.

— Ainsi tu peux sans inconvénient Vintroduire dans sa demeure quand il te plaît, a toute heure?

Je vais voir mon ami Lorenzino.

Quoi de plus simple, et qui donc pourrait s'en alarmer?

Alors, voila qui est à merveille.

Raoul reprit après un moment de silence :

— .Il s'agit de savoir maintenant si tu serais fâché de voir passer dans ton escarcelle quelques-unes des pièces d'or qui garnissent la mienne...

— J'en serais enchanté, et vos pièces

(ror aussi; car, entre nous, elles seraient beaucoup plus a Taise dans mon escarcelle vide que dans la vôtre, qui rei^or^e, et où elles doivent étoulïer.

— Allons, je vois que lu es décidément un garçon d'esprit et qu'on peut faire quelque chose de loi.

— Que monseigneur me mette a l'essai, et je crois, foi de Clochepain, qu'il ne sera pas mécontent.

— J'aurais bien une mission a le confier, mais...

il^ - Là RÔCTIER

— Eh bien?

— C'est qu'il faudrait a la fois beaucoup d'audace, de ruse et de circonspeclion , et toutes ces qualités ne se trouvent guère réunies d'habitude dans un garçon de ton

— Monseigneur, mon oncle Guiscard a deux fois ma taille et trois fois mon âge, et il ne prend jamais uq parti un peu grave sans prendre conseil de ma sagesse.

— Oui, oui, je crois quen effet tu es doue d'une intelligence peu commune.

DH NOBMANlïIK 525

— Vous ne savez pas encore jus^ju'où elle peut aller, mais je ne désespère pas de vous l'apprendre un jour. Enfin, voulez-vous me mettre à l'épreuve et me dire en quoi je puis vous être agréable ?

— Tu te sens donc un bien grand dévoûment pour ma personne? dit Raoul en luf jetant un regard défiant.

— Et un grand amour pour les pièces d'or.

- — Je ne doute pas du premier senti-

^^4 LE ROUTlEa

ment, mais je crois beaucoup plus volontiers au dernier.

— Alors?

— Alors, tu vas te rendre chez Aïssa.

Bon.

— Elle demeure...

— Je sais où.

Raoul le regarda avec surprise.

DK NOUMANUIK 2:25

~ Oh! dit Clochcpain en le regardant avec malice, je vous dis que j'en sais plus long que vous ne pensez, et que je ne suis pas plus manchot aujourd'hui qu'autrefois. Donc je me rends chez la belle Aïssa; après ?

— Tu l'épauches. longuement dans le sein de ton jeune ami, puis tu témoignes le désir bien naturel de visiter la demeure d^Aïssa.

— Fort bien; il ne s'agit que d'inspirer

une entière confiance à Lorenzino poui'

en abuser tout k son aise; ce qui me sera « 15

d'autatit plus facile qu'il est tombé depuis quelque temps dans des rêveries et des distractions qui ne font qu'augmenter de jour en jour. Je visiterai donc la maison jusque dans ses plus petits recoins.

— Tu auras soin d'attendre pour cela le moment où Aïssa sera dehors.

— Je m'en suis douté tout de suite. Mais je présume que si vous me faites parcourir la maison du haut en bas, ce n'es! pas dans le seul but de regarder les plafonds : que faudra-t-il jEaire de plus?

— Pour cela, j'ai a te donuer des renseignenierils loh^s et minutieux; viens chez moi.

— Surtout, n'oubliez pas le roi de Navarre, qui s'impatiente Ta-bas.

— Oii ! ne crains rien, j'ai autant de hâte que lui de le voir en liberté. Parlons.

/ Ils sortirent tous deux de la maison

abandonnée et se dirigèrent rapidement

vers la demeure de Raoul. Clochepain

marchant derrière celui-ci et le regardant

de tenips à autre avec une expression qui s'éloignait compiétement du ton humble et soumis qu'il venait d'affecter vis-a-vis de lui.

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